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dimanche 8 décembre 2019

Révélations mode d’emploi

Joseph Smith lisant et traduisant les Tablettes d'or

Une “sagesse divine” est révélée en étapes (temporelles et/ou spatiales), directement ou avec des intermédiaires hiérarchiques.

La source de la sagesse divine se trouve dans un mésocosme (l’Imaginal, saṃbhogakāya, mundus imaginalis, Terre pure, monde parallèle, etc., entre le macrocosme et le microcosme). Le destinataire d’une sagesse divine doit se rendre dans une terre imaginale, dans un corps qui n’est pas son corps physique, ou bien une entité mésocosmique lui apparaît (songe, vision, audition, conception …) pour révéler la sagesse divine. Le destinataire le transmet, le dicte et - s’il a “revêtu” un corps humain - l’écrit dans une langue humaine. Dans le cas de missionnaires envoyés par le mésocosme (Plérôme), ceux-ci s’incarnent dans un corps humain ou en “revêtent” un, pour être visibles, audibles et tangibles. Ceux venus dans des temps reculés ont pu écrire leurs révélations sur des “supports” et cacher ceux-ci pour qu’il soient redécouverts au moments opportuns. Leurs destinataires futurs recevront au moment opportun toutes les instructions nécessaires à leur redécouverte. Si une Révélation peut être attribuée à des messies ou des personnages illustres du passé, cela leur donne aussitôt un certain cachet et de l’autorité. C’est la raison d’être des apocryphes et des pseudépigraphes.

On peut faire l’hypothèse que lorsque le phénomène des Révélations et de leur réception/redécouverte était relativement nouveau, il fallait des preuves aussi matérielles que possibles pour justifier d’une origine illustre, lumineuse et céleste. Une fois habituée au phénomène de la Révélation, l’inspiration directe ou même l’invention sont devenus acceptables, ce que l’on peut voir dans le cas des “trésor spirituels” (t. dgongs gter) tibétains actuels. Les conditions même de la redécouverte font souvent partie du contenu des Révélations, qui auto-expliquent comment elles sont parvenues à l’homme.

Ainsi, nous avons par exemple le cas des Trois stèles de Seth, le troisième fils d’Adam, qui avait reçu ces hymnes secrets au cours d'extases multiples, et qui les avait gravés dans des stèles, qu’il avait par la suite cachées sur une montagne. Dosithée, contemporain de Saint Jean Baptiste, les retrouva au cours d’une vision où il fut transporté en le lieu, où le texte était caché. Comme il s’agit d’un texte gnostique du IIIème siècle, il s’est encore passé un laps de temps, avant que les hymnes étaient écrits, rendus publics et utilisés liturgiquement. Donc une transmission en trois temps : un personnage de la Genèse, au moment de la création de la Terre, un personnage contemporain du Christ, et l’auteur réel du IIIème siècle.

Il y a aussi le cas du corpus des traités mystico-philosophiques d’Hermès-Trismégiste (HT), apparus au IIIème siècle. HT grave et cache ses enseignements avant de remonter au ciel “afin qu'eût à les chercher toute génération née après le monde”[1]. La Table démeraude[2], car il s’agit de ce texte, aurait été retrouvée dans son tombeau.
En 640, l'Égypte, devenue entre-temps chrétienne et byzantine, est conquise par les Arabes qui vont perpétuer la tradition hermétique et alchimique dans laquelle s'inscrit la Table d'émeraude.” (Wikipédia).
Les Arabes vont d’ailleurs perpétuer tout le patrimoine philosophique, théosophique, gnostique (au sens large) … et c’est par leur biais que l’Europe les redécouvrit. LEglise voit finalement dun mauvais oeil cettesagesse divine qui ne correspond pas/plus à son propre dogme et les interdit. Les différentes filières “théosophiques” suivent leur propre chemin.

Certains “théosophes” (au sens le plus large) voulant les réactualiser, systématiser, et leur donner de l’autorité inventent le personnage de Christian Rosenkreutz (CR) qui serait né en 1378 et mort en 1484. C’est Johann Valentin Andreae (1586-1654) qui s’occupe en premier de son hagiographie en 1616 (Les Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz). Les deux traités attribués à CR sont considérés avoir été écrits par Andreae. C’est le procédé gnostique en trois étapes. Étape de révélation 1 par une entité à un personnage légendaire, source orale ou écrite alléguée de l’étape de révélation 2, l’étape de révélation 3 étant le premier auteur humain publiant révélation 2.

Un laps de temps entre phase 1 et 2 ou entre 2 et 3 est parfois hagiographiquement justifiée par une période de discrétion volontaire ou imposée. Au Tibet on connaît le phénomène de la transmission à un seul individu à la fois (t. gcig brgyud) pendant plusieurs générations, au bout de laquelle sa transmission se libère, ou le phénomène de maîtres cachés (t. ‘bad pa’i rnal ‘byor). Chez les Rosicruciens, “la confrérie doit demeurer ignorée pendant un siècle” et les premiers ont vécu “dans la discrétion la plus totale”. (Faivre, II, 276). La continuité "ininterrompue" de la transmission est ainsi sauve. L’invention de Christian permet par ailleurs d’unifier (“Eynigkeit”) diverses filières ésotériques.
Les Arabes ont mis leurs sciences à la disposition de Christian et par son intermédiaire elles circuleront, mêlées à d’autres sciences, fondues au creuset d'une axiomatique universelle grâce à une ‘entente’ - un irénisme religieux et scientifique entre les chercheurs du monde.” (Faivre, II, 277)
Le même phénomène de regroupement et de systématisation de divers transmissions en une seule existe aussi dans le bouddhisme tibétain. La lignée kagyupa est d’abord la confluence des traditions Kadampa et Mahamudra (Gampopa), puis ensuite avec l’essor du tantrisme tibétain, une confluence de quatre transmissions yoguiques (t. bka' babs bzhi)[3]. Dans l’école des Anciens, Longchenpa fut un des plus grands systématiseurs. En fait, le regroupement et la systématisation étaient quasiment continus. Des instructions ésotériques d’autres lignées et de traditions non-bouddhistes (p.e. Jâbir) étaient intégrées en les adaptant au fur et à mesure qu’elles apparurent. Le mouvement non-sectaire fut un moment formidable d’invention.

Comme les Rosicruciens, les maîtres bouddhistes tibétains auraient pu dire “Notre philosophie n'est rien de nouveau : elle est conforme à celle dont Adam hérita après la chute et que pratiquèrent Moïse et Salomon. Elle ne doit pas mettre en doute, réfuter des théories différentes : parce que la vérité est unique, succincte, toujours identique à elle-même.” (Faivre, II, 278)

On peut encore mentionner le fondateur des Mormons, Joseph Smith, qui eut des visions d’anges à partir de 1820.
Trois ans plus tard, selon Joseph Smith, le soir du 21 septembre 1823, alors qu'il priait intensément, une lumière emplit sa chambre, et un messager céleste, nommé Moroni, lui serait apparu et lui aurait révélé que des annales anciennes, gravées sur des plaques d'or, étaient enterrées dans une colline voisine et que lui, Joseph Smith, devrait traduire en anglais ce texte sacré.”
‘Joseph raconta que pendant les quatre années qui suivirent, il rencontra Moroni sur la colline, tous les 22 septembre, afin de recevoir des enseignements et des instructions supplémentaires, et que, le 22 septembre 1827, quatre ans après avoir vu les plaques pour la première fois, il les reçut. Smith raconte qu'il se rendit sur le flanc occidental de cette colline de Cumorah, un peu en dessous du sommet, qu'il y trouva enterrées les plaques déposées dans un coffre en pierre, l'Ourim et Thoummim et un pectoral en or. Selon lui, les plaques étaient en or, gravées de caractères égyptiens, et reliées avec trois anneaux comme les feuilles d'un livre... L'Urim et Thummim consistait, dit la mère de Joseph qui l'aurait vu, en deux diamants triangulaires, enchâssés dans du verre et montés sur des branches d'argent, un peu comme les lunettes qu'on portait autrefois. Dans le récit de sa découverte, Joseph Smith ne précise pas qu’une « épée » se trouvait à Cumorah, dans le coffre de pierre. C'est plus tard, dans les récits des « témoins », que cet objet, l'épée de Laban, sera mentionné
.” (Wikipédia)
L’apogée de ces procédés ésotériques et théosophiques est sans doute l’apanage de la Société théosophique (ST) fondée en 1875 à New York par Madame Blavatsky, Henry Steel Olcott et William Quan. Elle continue le projet théosophique occidental, mais ouvre son mouvement à l'ésotérisme oriental, en lui donnant même la priorité, ce qui ne sera pas au goût de tous ses membres (p.e. Rudolph Steiner, qui n’aime finalement que lidée de la réincarnation mais revue et corrigée par Lessing etc.). Madama Blavatsky n’aime pas le bouddhisme “exotérique” “du Sud” et lui préfère les “mahatma” (mahātma), des grandes âmes, séjournant dans une vallée secrète au Tibet, également appelés “Maîtres”, “Adeptes” ou encore “Instructeurs ésotériques”, qui étaient tous membres de la “Grande loge blanche” (Blog Une lignée de chercheurs de la conscience immortelle).

Mary Lutyens est l’auteur du livre The life and death of Krishnamurti 1895-1986. Elle explique que pour devenir membre, aucune adhésion à un dogme n’est demandée. Il suffisait d’affirmer sa croyance en la Fraternité Universelle de l'Humanité et en l’équivalence de toutes les religions. Ceux qui voulaient avoir accès à l’enseignement de “l’école ésotérique” devaient cependant d’abord prouver leur loyauté au mouvement et leur sincérité (Blog Des visionnaires occidentaux se réclamant du Bouddha).
“Les enseignements de « l’école ésotérique » étaient principalement ceux qui provenaient des « Maîtres » (Mahātmā), des êtres spirituels supérieurs (de préférence hindous ou bouddhistes), membres de la Fraternité blanche/Grande Loge Blanche. Ils s’étaient libérés de "la roue du Karma", mais préféraient rester en contact avec les humains afin de les faire avancer sur le chemin de l’évolution. Ils étaient nombreux, mais deux parmi eux jouèrent un rôle important dans le mouvement théosophique. Il s’agissait des Maîtres « Morya » et « Kout Houmi », qui avaient revêtu une forme humaine et vivaient "dans un ravin au Tibet" (Ladakh ?). Ils avaient également le pouvoir de se matérialiser ailleurs et d’entrer en contact avec les dirigeants du mouvement. Madame Blavatsky aurait vécu pendant six mois auprès de ces Maîtres au Tibet, où elle aurait reçu un entraînement occulte, qu’elle expose dans Isis Dévoilée et La doctrine secrète.”

Dans la hiérarchie des êtres spirituels, les deux Maîtres se tenaient en dessous de Maitreya, le bodhisattva, dont le mouvement attendait une nouvelle entrée imminente dans un "véhicule humain". Maitreya serait déjà apparu auparavant en la figure de Jésus. Le Bouddha était le supérieur hiérarchique de Maitreya.”

Après la mort de Blavatsky et Olcott, Annie Besant fut choisie comme présidente du mouvement, assisté par Charles Webster Leadbeater, qui fondèrent en 1911, l’ordre de l’étoile d’orient. Les deux se dirent clairvoyants. Cette clairvoyance passa notamment par les messages qu’ils reçurent des deux Maîtres du mouvement sous forme de courriers... Besant était en contact avec Morya et Leadbeater avec Kout Houmi. Selon Leadbeater, les deux Maîtres n’allaient plus quitter "le ravin au Tibet" où ils séjournaient, et pour recevoir leurs enseignements, il fallait s’y rendre dans le corps astral, pendant son sommeil. Cette charge incombait à Leadbeater, qui devait accompagner les candidats, pendant leur sommeil, en son propre corps astral, et qui devait affirmer le lendemain, si les candidats avaient réussi ou non…” (Blog Des visionnaires occidentaux se réclamant du Bouddha).
La société théosophique continuait les spin-off des “théosophes” qui les avaient précédés en y mélangeant de l’ésotérisme oriental. Tout comme “une entité” “Seth” se serait par la suite (ré)incarné en “Jésus”, cette même entité (bodhisattva) allait s’incarner en Maitreya, le nouveau maître pour le monde. La ST avait pour mission (comme il ressort de courriers ou de télégrammes - urgence oblige - des deux mahatmas au Tibet) de lui trouver et préparer “un véhicule” humain : ce serait le jeune Krishnamurti, découvert en 1909. Pour sa consécration finale en “Maitreya”, il devait se rendre en “corps astral” à Shambala, un monde parallèle bouddhiste tibétain. Ce voyage (en fait il était enfermé avec Leadbeater) dura trois jours. Kout Houmi, Maître Morya, Annie Bessant et Leadbeater furent également présents en leurs “corps astraux” à Shambala. En sortant de ses trois jours d'enfermement avec Leadbeater, Krishnamurti fut salué comme le Maître du mouvement. Plus tard (en 1929), il devait renoncer à cette honneur et dissoudre le mouvement.

La Société théosophique n’était pas pris au sérieux par les autres religions, principalement à cause de leur syncrétisme et leur imagination créatrice débordante. Un bouddhiste tibétain occidental prendrait sans doute l’épisode du “véhicule” de Maitreya pour un délire total, et pourrait en même temps prendre avec le plus grand sérieux les inventions (termas) d’un Chogyam Trungpa concernant Shambala et sa consécration du Maître-Roi. Puisque Chogyam Trungpa était un maître authentique, avec une lignée authentique, des instructions authentiques et une réalisation authentique. Qu’est-ce qui donne au fond ce caractère “authentique” à tout cela pourrait-on se demander ? Une chose qui s’appelle la “Tradition”. La magie, l’astrologie, la médecine astrologique, l’alchimie, etc. du bouddhisme tibétain sont authentiques et traditionnelles et ont été transmises de façon ininterrompue !

Pendant la période de gloire de la Société théosophique, nous avions pourtant vu la synergie entre les idées théosophiques occidentales et les idées religieuses de maîtres hindous. L’Occident et l’Orient s'influencèrent mutuellement. Des maîtres hindous ont cru aux théories de lInde comme le berceau de la religion primitive de la race aryenne. Les conférences de Vivekananda avaient du succès en Occident parce qu’il savait parler de sa religion (Advaïta védanta) d’une façon universaliste, une synthèse religieuse et philosophique. Il entra en 1884 dans la loge maçonnique Anchor and Hope no 1 de Calcutta, de la Grande Loge de l'Inde. Romain Rolland publia La vie de Vivekananda et l'Évangile universel. L’enseignement de Vivekananda était très populaire et influença de nombreuses personnalités comme p.e. Gandhi. L’honneur faite à l’Inde, considérée comme le berceau de la religion primitive par les théories aryennes, et l’intérêt que la ST portait à elle, ont dû booster la confiance nationale de Vivekananda qui avait inspiré le mouvement pour l'indépendance de l'Inde.

L’intérêt pour le bouddhisme tibétain et ses maîtres “mahatmas” de la part de la ST et dautres (souvent issus delle) était, initialement du moins, fonction des dogmes de la ST. Le bouddhisme tibétain (notamment l’école des anciens) est par ailleurs une des rares religions où la redécouverte/l’invention de nouvelles Révélations (gter ma) est encore possible, et plus ou moins régularisée. Pour ceux qui s’intéressent à l’ésotérisme, le bouddhisme tibétain a pour avantage de proposer une portefeuille ésotérique et “théosophique” très complète et d’avoir des lignées “ininterrompues” avec des maîtres vivants capables de les transmettre. L’intérêt des occidentaux pour cet aspect ésotérique a sans doute contribué à booster son développement dans ce sens particulier.

Rappelons que dans le bouddhisme originel, la Révélation, ou l'autorité de la Parole révélée n'est pas une source valide de connaissance (pramāṇa). C'est la raison pour laquelle Madame Blavatsky n'aimait pas le bouddhisme originel.


"La tranquille certitude d'une statue de portail", extraits du du Déclin/Automne du Moyen-Âge (PDF) de Johan Huizinga

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[1] Antoine Faivre (dir.), Présences d'Hermès Trismégiste, Albin Michel, coll. « Cahiers de l'Hermétisme », 1988

[2] “L’émeraude est la pierre traditionnellement associée à Hermès, comme le mercure est son métal.” (Wikipédia) L’émeraude est une variante du béryl. Le nom sanskrit pour béryl est le vaidūrya ou vidūraja, qui est la couleur du Bouddha Sangyé Menla ou Bhaiṣajyaguruvaiḍūryaprabhārāja, dont on dit habituellement que sa couleur est “lapis lazuli”.

[3] L'importance des lignées se retrouve également dans les traditions ésotériques occidentales. “ ‘Tradition’ au sens ou [Marsile] Ficin a déjà l'entendait, par filiation intellectuelle ou initiatique ininterrompue depuis une époque très lointaine.” Faivre, II, 279

mercredi 5 septembre 2018

Jeux d'ombres et de lumières


Le "raciologue" du Troisième Reich, Bruno Beger prend des mesures au Tibet
Le néoplatonisme se développe à Rome au IIIème siècle par Ammonios Saccas, maître de Plotin, et les élèves de ce dernier, Porphyre et Jamblique.
« Le néoplatonisme ou platonisme de l'Antiquité tardive tente de concilier la philosophie de Platon avec certains courants de la spiritualité orientale comme les Oracles chaldaïques, ainsi qu'avec d'autres écoles de la philosophie grecque, notamment celles de Pythagore et d'Aristote. » (Wikipédia)
L’intégration des spiritualités orientales, notamment les Oracles chaldaïques, (ré)introduit des éléments de Révélations dans ce qui avait plutôt commencé comme une philosophie (Blog).

Les Révélations sont comme le message du Ciel destiné à la Terre et introduisent des hiérarchies, dans le Ciel, entre le Ciel et la Terre, et sur la Terre. La verticalité est une caractéristique essentielle des hiérarchies et des Révélations. Le cours des astres - des dieux - influencerait le cours des choses la Terre et serait déterminant sur la vie des uns et des autres et sur leur caractère.

Pour connaître plus de détails, Penser au Moyen-Âge d’Alain de Libera, notamment les chapitres sur l’astrologie et sur Dante sont très intéressants et révélateurs. J’ai écrit sur les points de convergences de la théurgie et des tantras (La théurgie, un tantrisme occidental ?) et de la véritable période de melting pot (Les mystères du meltingpot hellénistique, au berceau des tantras), ainsi que sue les échanges entre Occident et Orient de manière générale (basé sur la recherche de Thomas McEvilley, auteur de Shape of Ancient Thought). En Occident comme en Orient, l’astrologie, l’alchimie et la magie (« héritage de l’hermétisme populaire dont les écrits les plus anciens remontent au IIIème siècle avant notre ère ») furent intégrées dans la philosophie et la religion, si elles n’en faisaient pas déjà partie.

Ce qui est particulièrement intéressant est l’idée que le Ciel, les astres, influence le caractère (vertu) d’un homme, et font qu’un homme soit plus ou moins noble, ou plus ou moins un « grand individu » (mahāpuruṣa). Ce caractère noble ou grand se retrouve même dans les caractéristiques d’un homme noble, forgées par le sperme des astres.
« Comment décrire la production, l’engendrement, d’un être humain ? Dante répond :
‘Je dis que quand l’humaine semence tombe dans son réceptacle, c’est-à-dire dans la matrice, elle y porte avec soi la vertu de l’âme générative, et la vertu du ciel et la vertu des éléments liés, c’est-à-dire la complexion ; et elle mûrit, disposant la matière aux influences de la vertu formative qu’apporta l’âme de l’engendrant ; et la vertu formative apprête les organes à la vertu célestiale qui, à partit de la puissance séminale, produit l’âme à la vie. Ladite âme aussitôt produite reçoit de la vertu du moteur du ciel l’intellect possible ; lequel en lui-même apporte en puissance toutes les formes universelles selon qu’elles sont dans son producteur et d’autant moins qu'il est plus éloigné de la première intelligence.’ » Penser au Moyen-Âge, p. 279.
Tournons-nous maintenant vers l’Orient et le bouddhisme aniconique et plutôt philosophique au départ. L’apport « théologique » du bouddhisme se loge plus particulièrement dans les théories sur ce qui est appelé le « corps symbolique » (sambhogakāya) du Bouddha. « Le Tathāgata ne peut être vu par son corps formel (rūpakāya) », « Celui qui me voit, voit le dhamma ; celui qui voit le dhamma me voit. » Le corps symbolique du Bouddha sera représenté et iconique. Ce corps sera celui d’un « grand individu » (mahāpuruṣa), voire d’un dieu, et doté de vertus particulières au nombre de 32.

Ces vertus ne sont pas une exclusivité du bouddhisme, aniconique et philosophique au départ. Sont-elles peut-être des emprunts ? La même série des 32 vertus est exposée avec richesse de détails dans le Brihat Samhita de Varāhamihira. Ce Varāhamihira vécut au VIème siècle et fut influencé par le Romaka Siddhanta ("Doctrine des Romains") et le Paulisa Siddhanta, le Siddhanta de Paul qui ne serait pas le Paul d’Alexandrie (c. 378 CE), mais un autre. Il n’est pas exclu que les vedas auraient influencé les Grecs et les Romains, qui auraient influencé en retour Varāhamihira et d’autres[1].

Le Brihat Samhita est un livre d’astrologie qui explique l’influence des astres sur la terre, les animaux, les hommes, les grands hommes (mahāpurusa), les signes fastes et néfastes etc. Le chapitre qui nous intéresse plus particulièrement est le chapitre sur les signes du grand homme (p.e. les rois, pas de grandes femmes, désolé, Aristote et Saint Thomas d’Aquin expliquent pourquoi), soit le chapitre LXIX (Signes des hommes p. 542, Signes des grands hommes p.567 ). Il y a néanmoins des chapitres (LXX) sur les qualités des vierges etc. qui ont sans doute servi à déterminer les caractéristiques d’une amante compatible (Kamasutra) ou d’une karmamudrā.

Les signes des hommes nous apprennent à reconnaître ceux qui ont les qualités d’un roi (carkavartin) ou d’un homme ordinaire, p.e. en regardant leur sexe. Ainsi, le sloka n° 7 apprend qu’un homme avec un petit pénis deviendra riche, mais sans issu ( ?) et qu’un homme avec un gros (stout) pénis sera pauvre. Un homme portant à gauche n’aura ni enfants ni fortune, tandis que celui portant à droite aura des fils. Celui dont le pénis pend plutôt vers le bas sera indigent, et un pénis avec des veines apparentes ne produira que peu d’enfants. Un pénis avec un gros bout est gage de bonheur, etc. etc. Le sloka n°7 explique qu’un pénis retracté dans un fourreau (comme un cheval) est le signe d’un roi et accessoirement d’un Bouddha[2]. Munissez-vous d’un petit miroir et faites nous savoir dans un commentaire s’il convient de vous féliciter ou non.

Ce qui est intéressant dans la partie concernant les cinq types de grands hommes, ce sont leurs vertus reçues d’astres ou de constellations spécifiques. Les 32 signes majeurs d’un Bouddha (ou d’un cakravartin) sont de telles vertus psychométriques et anthropométriques.

Selon ce type de théorie, le Bouddha était comme prédestiné pour devenir un Bouddha, comme un criminel pouvait être considéré destiné par ses qualités psychométriques et anthropométriques de devenir un criminel. Dante suit un raisonnement comparable de « généalogie d’ennoblissement ».
« Pensée à la fois biologiquement, psychologiquement et cosmologiquement, la connexion parfaite du monde d’en haut avec le monde d’en bas donne donc lieu à un type d’homme nouveau : l’homme noble, l’« intellectuel » au sens de l’homme selon l’intellect. » Penser au Moyen-Âge.
Ou encore le « Bouddha » du sambhogakāya... Les théories des qualités positives du mahāpuruṣa, déterminées physiquement, peuvent conduire à l'autre bout du spectre à la détermination de qualités négatives par psychométrie, anthropométrie etc. Ce qui est étonnant est que dans ces différentes généalogies d'ennoblissement, les qualités sont comparées positivement ou négativement à celle attribuées à des animaux. On trouve cela dans les qualités des hommes, des femmes et des mahāpuruṣa chez Varāhamihira  dans les catégories d'hommes et des femmes du Kamasutra, et puis dans les théories criminologiques et raciales plus tard. Des hiérarchies, toujours des hiérarchies et sur des bases quelquefois plus que douteuses.

RACE : Josiah Nott and George Gliddon's 800-page illustrated volume, Types of Mankind
   
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[1] Sen, Samarendra Nath; Shukla, Kripa Shankar (2000). History of astronomy in India. Indian National Science Academy. pp. 85, 114, 345.

[2] Sloka 7.—A man with a small penis becomes wealthy, but without issue ; one with a stout one, poor ; with one bent towards the left, devoid of children and wealth ; with one turned towards (bent) the right, blessed with sons; with one bent on the lower side, indigent; with one full of veins, begets few children ; with one with a thick knot, becomes happy; and with a soft one, dies of gonorrhoea and the like.

Sloka 8.—Men with the genital organ hidden in sheath-like skin become kings ; with a long and split one, devoid of wealth ; and with a straight and round one as well as with one having slender veins, wealthy.

lundi 25 janvier 2016

La prière de Karma Chagmé (Rāgāsya)




La pratique de la Terre pure tibétaine se limite le plus souvent à la récitation d’une prière pour renaître dans la Terre pure. La prière récitée le plus souvent est celle composée par Karma Chagmé (Rāgāsya, 1613-1678), « mkhas grub r Aga a sya mdzad pa’i rnam dag bde chen zhing gi smon lam », abrégée en « chags med bde smon » ou « bde chen zhing smon ». Il s’agit d’un texte-trésor (tib. thugs dam), rédigé à la façon des sūtras (tib. mdo lugs). Ce texte comporte néanmoins des éléments tantriques, à savoir, la déesse Tārā, Padmasambhava, la mention de Terres pures et de mondes ésotériques, la prière à sept branches, la demande de protection ici-bas, et la demande de protection au moment de la mort. On y trouve une description détaillée des merveilles de la Terre pure et de la rencontre avec Amitābha, qui en guise de consécration, pose la main sur la tête du nouvel arrivé et lui assure de son éveil futur. La grâce d’Avalokiteśvara et de Mahāsthāmaprāpta est également implorée. La vie quotidienne de la Terre pure consiste en des offrandes faites aux Bouddhas et à Amitābha, en échange de quoi le nectar du Dharma est reçu.

À la différence des traditions anciennes chinoises de la Terre pure[1], avant l’apparition des tantras, les habitants de la Terre pure de l’ouest peuvent se rendre dans les autres Terres pures, pour y recevoir des initiations et des instructions, puis retourner en toute sécurité à la terre pure d’Amitābha. Les Terres pures mentionnées par la prière sont celles d’Avalokiteśvara (Poṭala), de Vajrapāṇi (Alakāvatī), Padmasambhava (Cāmaradvīpa) et Oḍḍiyāna, des haut-lieux du bouddhisme ésotérique. Ils ne sont donc pas condamnés à ne recevoir que les instructions du système des sūtras (tib. mdo lugs). Cette prière adapte une pratique selon les sūtras pour les adeptes de tantras.

Déscente d'Amitābha pour recueillir une âme
Les habitants des Terres pures peuvent également voir tous ceux qu’ils ont laissés derrière eux en mourant, et les protéger et les bénir. Et quand ceux-ci mourront à leur tour, ils pourront aller les chercher pour les amener devant Amitābha. Ils ne rateront rien de ce qui passera ici-bas, car quand les Bouddhas futurs s’y manifesteront, ils pourront s’y rendre par émanation et suivre leurs enseignements nouveaux, et retourner en toute sécurité à la Terre pure d’Amitābha par la suite, pour retrouver tout le confort dont nous puissions rêver, et qui est également décrit dans les trois sūtras de la Terre pure.

Quand Amitābha passera au nirvāṇa, c’est Avalokiteśvara qui prendra sa suite et qui deviendra le centre de l’attention des habitants de la Terre pure. Ensuite, ce sera le tour de Mahāsthāmaprāpta. Puis, un jour à force d’offrandes, d’initiations et d’instructions, et en faisant les mêmes vœux qu’eux, les habitants de la Terre pure deviendront des Bouddhas et poursuivront leur activité. La prière se termine par un dhāraṇī qui fait que la prière se réalise (smon lam ‘grub pa’i gzungs) et un deuxième qui multiplie le mérite de la prière.

Le colophon précise que la prière est conforme au Sūtra d’Amitābha (tib. ‘od mdo) , le Buddhakṣetravyūhānantapraṇidhānaprasthānaparigṛhītaḥ (tib. sangs rgyas kyi zhing gi bkod pa'i mdo), le Sūtra du lotus (sct. Saddharmapuṇḍarīkasūtra, tib. pad ma dkar po), le Sūtra-dhāraṇī du son du tambour de l’immortalité (tib. ‘chi med rnga sgra ou 'chi med rnga sgra'i gzungs mdo) etc. et qu’elle a été composée par le moine Rāgāsya.

Cette prière est suivie par la courte prière pour renaître dans la Terre pure, le dhāraṇī qui fait que la prière se réalise, et par la prière de dédicace du rituel d’Amitābha du cycle de Dharmas célestes (tib. gnam chos), composée par tulkou Mingyour dordjé à l’âge de treize ans. Il aurait reçu cette prière lors d’une vision d’Amitābha et de son entourage.

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[1] Le Livre de consécration (Kouan-ting king T. 1331), texte tantrique traduit en chinois vers 457, se moque « des ignares qui dirigent leurs prières vers une éventuelle renaissance dans la seule Terre pure du bouddha Amitābha à l’ouest. Ne savent-ils pas qu’il existe au total dix de ces terres pures ? » Michel Strickmann, Mantras et mandarins

samedi 11 juillet 2015

Fouiller dans le pourquoi des révélations

Enoch, lithographie de William Blake (1806)
Au IIème siècle avant JC, il y eut des tensions entre juifs traditionnels et juifs plus ouverts à l’influence hellénisante et à « la politique d’hellénisation forcée pratiquée par les Séleucides ». Contrairement à des monarques plus éclairésAntiochos IV, s’était mis en tête d’obliger les Juifs à abandonner leur dieu pour ceux des Grecs.

La résistance fut conduite par une famille juive, appelée les Maccabées (Macabées ou Macchabées). L’action menée était à la fois politique et idéologique. C’est de cette époque que datent les premiers écrits apocalyptiques : Le Livre de Daniel (chapitres 7-12), le plus récent livre de l'Ancien Testament, le Livre d'Hénoch etc. dont on trouva des manuscrits à Qumrân.

Dans le Livre de Daniel, on trouve des prophéties sur la venue du Messie juif, le « Fils d’homme ». La deuxième partie (7-12) du Livre de Daniel comprend trois visions apocalyptiques et une prophétie concernant le destin d'Israël. Il a notamment une vision où il voit quatre bêtes sortir de l’océan (Daniel 7.1-28), représentant quatre futurs rois ou royaumes. Le quatrième royaume était représenté par une bête à dix cornes, dont les cornes représentaient les rois successifs. Une de ces cornes, « qui avait des yeux et une bouche parlant avec arrogance et qui paraissait plus grande que les autres », fit « la guerre aux saints et l'emporta sur eux ».
« 25 Par ses paroles il s'opposera au Très-Haut. Il opprimera les saints du Très-Haut et projettera de changer les temps et la loi. Les saints seront livrés à son pouvoir pendant un temps, deux temps et la moitié d'un temps. 
26 Puis le jugement viendra et on lui retirera sa domination: elle sera définitivement détruite et anéantie. »
Les écrits apocalyptiques sont un savant dosage d’éléments mythologiques, scripturaires, théologiques, historiques, dans lesquels des éléments historiques récents sont traités comme des événements à venir. Le prophète à qui ces révélations (apokalupsis) sont données, doit les garder cachés jusqu’au moment opportun.
« Et toi, Daniel, tiens secrètes ces paroles, garde le Livre scellé jusqu’au temps de la fin. Beaucoup seront perplexes, mais la connaissance augmentera. »
Et ainsi, c’est dans « des temps d’angoisse », où l’on se croit près du temps de la fin, que ces écrits apocalyptiques se font jours, afin de guider les justes. Les temps étaient très difficiles en effet et cela se reflète en le grand nombre d’écrits apocalyptiques apparus à l’époque. Après les Séleucides, ce serait le tour aux Romains de surgir de la mer en bête à cornes.

Le Livre de Daniel est également le seul Livre de l’Ancien Testament qui fait allusion à la résurrection, qui est une idée sans doute empruntée aux Perses.
« En ce temps se lèvera Michel, le grand prince qui se tient auprès des enfants de ton peuple. Ce sera un temps d'angoisse tel qu'il n'y en aura pas eu jusqu'alors depuis que nation existe. En ce temps-là ton peuple échappera : tous ceux qui se trouveront inscrits dans le Livre. Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s'éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les, autres pour l'opprobre, pour l'horreur éternelle. Les doctes resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, comme les étoiles, pour toute l'éternité. " (Dan 12, 1-3)
Serait-ce une récompense pour ceux qui sont restés fidèles à leur foi, qui l’ont défendu de leur vie et sont peut-être morts en martyre ? Serait-ce une façon de les remercier, honorer et récompenser de façon posthume ? Les écrits apocalyptiques ont-ils alors pour objet de resserrer les rangs des fidèles, de les réconforter dans leur foi en leur promettant des lendemains meilleurs en échange de leur fidélité et leur résistance aux bêtes à cornes ?

Le Livre de Hénoch, qui n’a pas été inclus[1] dans les écritures judaïques ou chrétiennes, est également une révélation « apocalyptique ». C’est un écrit pseudépigraphique de l'Ancien Testament attribué à Hénoch, arrière-grand-père de Noé. Les différentes parties de ce texte, tel qu’il nous est parvenu, ont été composées à différentes époques entre le IIIe au Ier siècle av. J.-C. On y trouve tout comme dans le Livre de Daniel, des allusions au Messie, à la résurrection, mais il a comme particularité qu’Hénoch avait été enlevé par Élohim à sa mort. C’est au ciel qu’il apprit les secrets, qu’il aurait par la suite révélés à son fils Mathusalem, en lui demandant de les révéler à son tour aux hommes, quand l’heure de la fin du monde serait venu.[2] Le Livre d'Hénoch est composé de cinq livres qui racontent ses voyages visionnaires au ciel et aux enfers en compagnie des archanges qui lui font diverses révélations.

Il serait associé au dieu égyptien Thot, le dieu des savoirs cachés, et au dieu grec Hermès. Il est donc l’attributaire idéal pour des écrits apocalyptiques et hermétiques. Un texte appelé « Livre hébreu d’Hénoch », composé sans doute au Ve ou IVe siècle est même considéré comme « un des portiques de l’ésotérisme judaïque et tout particulièrement de la Kabbale médiévale et de la mystique des piétistes juifs franco-rhénans ». Dans ce texte, on apprend comment le rabbi Ishmael fait une ascension mystique vers les Palais Divins. Il traverse six d’abord six Palais (planètes), puis est introduit au Septième Palais par un archange dont le nom est Métatron et qui lui dévoile qu'il est en fait la transfiguration (avatar, tulkou...) du patriarche Hénoch.

Ainsi, Hénoch, le détenteur des secrets célestes, fut célébré dans le judaïsme, le christianisme, et l’islam, où il s’appellerait Idris où il est considéré comme le père de l’écriture, de l’astronomie et de la maîtrise du fer. Il a encore inspiré la Enochian magic de  Dr. John Dee et Edward Kelley, les mormons, Aleister Crowley et d'autres. Il semblerait que le Livre de Hénoch s’éloigne de la perspective nationaliste et aurait une visée plus universaliste (essénienne). Le Fils d’homme jugera tous les hommes.

Mani (216-276), dont le nom signifie « Humain », naquit dans l'empire parthe de parents Elcesaïtes, une secte judeo-chrétien, et fut le prophète fondateur du manichéisme. Sa volonté fut de fonder une « religion de lumière », une religion universelle, avec toutes les révélations qu’il avait reçues de différentes traditions. La doctrine manichéenne fut également présente au Tibet, comme en témoigne un texte attribué au roi Khri song lde btsan (755–797), intitulé « bka' yang dag pa'i tshad ma'i mdo btus pa »[3]. Il y est exposé comment un imposteur perse Mar Mani, se rendit coupable d’une escroquerie intolérable, ayant fabriqué un culte à partir de cultes différents.[4] Le même roi établit d’ailleurs le bouddhisme comme religion d’état, à l’exclusion de toutes les autres, y compris le « Bön ».

La tradition tibétaine raconte comment le roi fut assisté en cela par Padmasambhava, la transfiguration d'Amitabha, envoyé en mission sur la terre par un plérôme de dieux, Ce sauveur cacha ses secrets scellés de différentes façons, pour être redécouvertes aux moments opportuns dans "des temps d'angoisse". 

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[1] Il a été officiellement écarté des livres canoniques vers 364 lors du concile de Laodicée (canon 60). (wikipédia)

[2] Jean Soler, La violence monothéiste, p. 280

[3] Il aurait même un titre en sanscrit : Samyagvakpramanoddhrtasūtra

[4] par sig g.yon chen mar ma ni/ g.yon mi bzod pas gtsug lag kun dang mi mthun pa gcig bya ba'i phyir gtsug lag kun nas drangs te/ byas pa lta bu ched du mi mthun par sbyar na/ gtsug lag gzhan gyis grub pa'i mtha' yod par gyur te/ ma grub pa la sogs pa'o/. gyon can = rogue, fornicateur, démon, intrigant, intrigue, escroc (S. dhūrtaka)

lundi 8 décembre 2014

Bornages et ouverture ?



Le monde actuel est (entre autres) partagé en grandes religions, avec des chefs de religion, qui se reconnaissent mutuellement. Les différences sont respectées et les points d’accord soulignés, des rencontres œcuméniques sont tenues. Mais œcuménisme ne veut pas dire syncrétisme. Il n’existe pas vraiment de définition pour une « grande religion », qui est le plus souvent une religion ancienne avec de nombreux fidèles, qui est devenue une institution ou tout comme.

Le mot religion, que l’on applique maintenant aux diverses croyances du monde, avait été forgé pour le cas spécifique du christianisme dans l’empire romain. Les critères de ce qui constitue une religion ont été modelés sur lui, dès lors qu’il était devenu une croyance officielle, voire la croyance officielle, quand l’Édit de Constance proclame la Religio christiana romanaque la seule religion licite et « que la superstition soit pourchassée. »[1] Les « religions » sont donc des croyances intimement reliées au pouvoir temporel qui peut les approuver ou reprouver et en faire des religions d’état.

Mais même si elle prétend le contraire, toute « religion » ou « grande religion » est un ensemble de cultes et de croyances qui s’est constitué au cours des siècles en s’adaptant et en faisant des emprunts. Une religion est déjà à elle toute seule un « syncrétisme ». La Bible mentionne le syncrétisme entre la Loi Mosaïque et « la religion des nations d'où on les avait emmenés en exil » (2 Rois 17). Le mot « religion » dans cette citation est d’ailleurs דת (dat) en hébreu, qui signifie « loi, décret, édit royal, coutume » et qui est considéré d'origine persane.[2] A l’époque d’Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C. à Babylone) et de ses généraux prenant la suite, il y avait une forte volonté de fusionner les cultures grecque et orientale. Les Romains, qui ont inventé le mot religion, « avaient pour politique d'incorporer les dieux locaux des pays qu'ils conquéraient au panthéon romain ». (wiki). Les édits de l’empereur Ashoka (250 av. j.c.) prouvent qu’en Inde aussi le spirituel et le temporel sont intimement mêlés. Les rois indiens, les empereurs chinois, les empereurs et rois tibétains ont tous contribué à faire et à défaire des « religions » : il en allait souvent de leur survie.

Quand une religion est reconnue en tant que tel, elle défend ses patrimoines et ses intérêts. Elle se profile en se racontant. Elle se présente alors comme une loi divine, qui doit rester pure, c’est-à-dire telle qu’elle était au moment de sa révélation, conforme à sa doctrine, orthodoxe. Elle est peut-être le produit de syncrétisme (ce qu’elle tentera de dissimuler de toutes ses forces), mais du moment qu’elle est une « religion » elle refusera tout nouveau syncrétisme, pour se préserver. Entre « religions » on se respecte en tant que telle, afin de se préserver car « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c'est la loi et les prophètes. » (Matthieu 7 :12)

Nous nous trouvons donc avec des religions qui veillent à leur orthodoxie en refusant tout « syncrétisme ». En dehors du syncrétisme (mimétisme) naturel que l’on trouve le long de l’histoire de chaque religion, il y a un syncrétisme intentionnel. Il peut être le fait du pouvoir temporel (voir ci-dessus les romains etc.), ou il peut être une initiative de prophètes illuminés. Certains on réussi et leurs efforts ont abouti à des « religions » et même de « grandes religions », d’autres ont échoués, souvent aux dépens de leur vie (Mani etc.).

Le manichéisme aurait été introduit en Chine en 694 et apprécié par l'impératrice Wu Tso-t'ien de la dynastie T'ang (618-907). Mais plus tard, un édit impérial de l'empereur 732 Hiuan-tsong la considéra comme une «doctrine hérétique » qui se fit passer pour du bouddhisme.
« En 731, l'empereur de Chine, Xuanzong (712-756), avait ordonné qu'on lui présentât un exposé de la doctrine avant d'autoriser, en 732, aux seuls étrangers, l'exercice de cette religion «perverse» qui était celle des Ouïgours. La pratique personnelle de cette religion était cependant tolérée. A partir de 843, le manichéisme fut interdit en Chine, avec toutes les autres religions étrangères, y compris le christianisme et le bouddhisme. »[3]
La doctrine manichéenne fut également présente au Tibet, comme en témoigne un texte attribué au roi Khri song lde btsan (755–797), intitulé « bka' yang dag pa'i tshad ma'i mdo btus pa »[4]. Il y est exposé comment un imposteur perse Mar Mani, se rendit coupable d’une escroquerie intolérable, ayant fabriqué un culte à partir de cultes différents.[5] Le même roi établit d’ailleurs le bouddhisme comme religion d’état, à l’exclusion de toutes les autres, y compris le « Bön », qui n’existait pas encore en tant que tel... A tout roi qui gouverne en accord avec la loi bouddhiste et qui protège les bouddhistes, ces derniers ont accordé le titre Dharmarāja. Les dharmapala exerceront leur pouvoir à un niveau plus psychologique. Le premier ministre indien Modi est peut-être un nouveau candidat pour le titre de dharmaraja...

Afin de protéger la pureté de la foi, des inventaires d’écrits canoniques sont dressés. Et quand ce processus s’est terminé et que la liste des Paroles du Bouddha (buddhavacana) est désormais close, il faut se tourner vers d’autres moyens pour adopter, réformer et mettre à jour la Doxa, au rythme des innovations religieuses des concurrents qui jouissent d’une certaine popularité auprès des élites ou du public, et qu’il convient d’intégrer pour rester un acteur sur ce marché. C’est en quelque sorte encore un syncrétisme, malgré soi.

Quand les canons sont établis, c’est à travers des commentaires, des textes « redecouverts » (p.e. Maitrīpa qui avait redécouvert deux traités de Maitreya), des pseudépigraphes et des apocryphes, des transmissions aurales, des termas et des révélations visionnaires que la Doctrine est remise au goût du jour jusqu’au siècle dernier. Mais avec les progrès actuels de la science, l’informatique etc., les changements sociaux et politiques, il devient impossible de continuer à combler les écarts, il faudrait sans doute changer d’optique pour simplement survivre, voire plus si affinité.

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[1] Les communions humaines, Régis Debray, p. 48-49

[2] Source

[3] Filosofía de la India: Del Veda al Vedanta. El sistema Sāṃkhya, de Fernando Tola,Carmen Dragonett, pp. 520-524

[4] Il aurait même un titre en sanscrit : Samyagvakpramanoddhrtasūtra

[5] par sig g.yon chen mar ma ni/ g.yon mi bzod pas gtsug lag kun dang mi mthun pa gcig bya ba'i phyir gtsug lag kun nas drangs te/ byas pa lta bu ched du mi mthun par sbyar na/ gtsug lag gzhan gyis grub pa'i mtha' yod par gyur te/ ma grub pa la sogs pa'o/. gyon can = rogue, fornicateur, démon, intrigant, intrigue, escroc (S. dhūrtaka)