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dimanche 8 décembre 2019

Révélations mode d’emploi

Joseph Smith lisant et traduisant les Tablettes d'or

Une “sagesse divine” est révélée en étapes (temporelles et/ou spatiales), directement ou avec des intermédiaires hiérarchiques.

La source de la sagesse divine se trouve dans un mésocosme (l’Imaginal, saṃbhogakāya, mundus imaginalis, Terre pure, monde parallèle, etc., entre le macrocosme et le microcosme). Le destinataire d’une sagesse divine doit se rendre dans une terre imaginale, dans un corps qui n’est pas son corps physique, ou bien une entité mésocosmique lui apparaît (songe, vision, audition, conception …) pour révéler la sagesse divine. Le destinataire le transmet, le dicte et - s’il a “revêtu” un corps humain - l’écrit dans une langue humaine. Dans le cas de missionnaires envoyés par le mésocosme (Plérôme), ceux-ci s’incarnent dans un corps humain ou en “revêtent” un, pour être visibles, audibles et tangibles. Ceux venus dans des temps reculés ont pu écrire leurs révélations sur des “supports” et cacher ceux-ci pour qu’il soient redécouverts au moments opportuns. Leurs destinataires futurs recevront au moment opportun toutes les instructions nécessaires à leur redécouverte. Si une Révélation peut être attribuée à des messies ou des personnages illustres du passé, cela leur donne aussitôt un certain cachet et de l’autorité. C’est la raison d’être des apocryphes et des pseudépigraphes.

On peut faire l’hypothèse que lorsque le phénomène des Révélations et de leur réception/redécouverte était relativement nouveau, il fallait des preuves aussi matérielles que possibles pour justifier d’une origine illustre, lumineuse et céleste. Une fois habituée au phénomène de la Révélation, l’inspiration directe ou même l’invention sont devenus acceptables, ce que l’on peut voir dans le cas des “trésor spirituels” (t. dgongs gter) tibétains actuels. Les conditions même de la redécouverte font souvent partie du contenu des Révélations, qui auto-expliquent comment elles sont parvenues à l’homme.

Ainsi, nous avons par exemple le cas des Trois stèles de Seth, le troisième fils d’Adam, qui avait reçu ces hymnes secrets au cours d'extases multiples, et qui les avait gravés dans des stèles, qu’il avait par la suite cachées sur une montagne. Dosithée, contemporain de Saint Jean Baptiste, les retrouva au cours d’une vision où il fut transporté en le lieu, où le texte était caché. Comme il s’agit d’un texte gnostique du IIIème siècle, il s’est encore passé un laps de temps, avant que les hymnes étaient écrits, rendus publics et utilisés liturgiquement. Donc une transmission en trois temps : un personnage de la Genèse, au moment de la création de la Terre, un personnage contemporain du Christ, et l’auteur réel du IIIème siècle.

Il y a aussi le cas du corpus des traités mystico-philosophiques d’Hermès-Trismégiste (HT), apparus au IIIème siècle. HT grave et cache ses enseignements avant de remonter au ciel “afin qu'eût à les chercher toute génération née après le monde”[1]. La Table d’émeraude[2], car il s’agit de ce texte, aurait été retrouvée dans son tombeau.
“En 640, l'Égypte, devenue entre-temps chrétienne et byzantine, est conquise par les Arabes qui vont perpétuer la tradition hermétique et alchimique dans laquelle s'inscrit la Table d'émeraude.” (Wikipédia).
Les Arabes vont d’ailleurs perpétuer tout le patrimoine philosophique, théosophique, gnostique (au sens large) … et c’est par leur biais que l’Europe les redécouvrit. L’Eglise voit finalement d’un mauvais oeil cette “sagesse divine” qui ne correspond pas/plus à son propre dogme et les interdit. Les différentes filières “théosophiques” suivent leur propre chemin.

Certains “théosophes” (au sens le plus large) voulant les réactualiser, systématiser, et leur donner de l’autorité inventent le personnage de Christian Rosenkreutz (CR) qui serait né en 1378 et mort en 1484. C’est Johann Valentin Andreae (1586-1654) qui s’occupe en premier de son hagiographie en 1616 (Les Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz). Les deux traités attribués à CR sont considérés avoir été écrits par Andreae. C’est le procédé gnostique en trois étapes. Étape de révélation 1 par une entité à un personnage légendaire, source orale ou écrite alléguée de l’étape de révélation 2, l’étape de révélation 3 étant le premier auteur humain publiant révélation 2.

Un laps de temps entre phase 1 et 2 ou entre 2 et 3 est parfois hagiographiquement justifiée par une période de discrétion volontaire ou imposée. Au Tibet on connaît le phénomène de la transmission à un seul individu à la fois (t. gcig brgyud) pendant plusieurs générations, au bout de laquelle sa transmission se libère, ou le phénomène de maîtres cachés (t. ‘bad pa’i rnal ‘byor). Chez les Rosicruciens, “la confrérie doit demeurer ignorée pendant un siècle” et les premiers ont vécu “dans la discrétion la plus totale”. (Faivre, II, 276). La continuité "ininterrompue" de la transmission est ainsi sauve. L’invention de Christian permet par ailleurs d’unifier (“Eynigkeit”) diverses filières ésotériques.
“Les Arabes ont mis leurs sciences à la disposition de Christian et par son intermédiaire elles circuleront, mêlées à d’autres sciences, fondues au creuset d'une axiomatique universelle grâce à une ‘entente’ - un irénisme religieux et scientifique entre les chercheurs du monde.” (Faivre, II, 277)
Le même phénomène de regroupement et de systématisation de divers transmissions en une seule existe aussi dans le bouddhisme tibétain. La lignée kagyupa est d’abord la confluence des traditions Kadampa et Mahamudra (Gampopa), puis ensuite avec l’essor du tantrisme tibétain, une confluence de quatre transmissions yoguiques (t. bka' babs bzhi)[3]. Dans l’école des Anciens, Longchenpa fut un des plus grands systématiseurs. En fait, le regroupement et la systématisation étaient quasiment continus. Des instructions ésotériques d’autres lignées et de traditions non-bouddhistes (p.e. Jâbir) étaient intégrées en les adaptant au fur et à mesure qu’elles apparurent. Le mouvement non-sectaire fut un moment formidable d’invention.

Comme les Rosicruciens, les maîtres bouddhistes tibétains auraient pu dire “Notre philosophie n'est rien de nouveau : elle est conforme à celle dont Adam hérita après la chute et que pratiquèrent Moïse et Salomon. Elle ne doit pas mettre en doute, réfuter des théories différentes : parce que la vérité est unique, succincte, toujours identique à elle-même.” (Faivre, II, 278)

On peut encore mentionner le fondateur des Mormons, Joseph Smith, qui eut des visions d’anges à partir de 1820.
“Trois ans plus tard, selon Joseph Smith, le soir du 21 septembre 1823, alors qu'il priait intensément, une lumière emplit sa chambre, et un messager céleste, nommé Moroni, lui serait apparu et lui aurait révélé que des annales anciennes, gravées sur des plaques d'or, étaient enterrées dans une colline voisine et que lui, Joseph Smith, devrait traduire en anglais ce texte sacré.”
‘Joseph raconta que pendant les quatre années qui suivirent, il rencontra Moroni sur la colline, tous les 22 septembre, afin de recevoir des enseignements et des instructions supplémentaires, et que, le 22 septembre 1827, quatre ans après avoir vu les plaques pour la première fois, il les reçut. Smith raconte qu'il se rendit sur le flanc occidental de cette colline de Cumorah, un peu en dessous du sommet, qu'il y trouva enterrées les plaques déposées dans un coffre en pierre, l'Ourim et Thoummim et un pectoral en or. Selon lui, les plaques étaient en or, gravées de caractères égyptiens, et reliées avec trois anneaux comme les feuilles d'un livre... L'Urim et Thummim consistait, dit la mère de Joseph qui l'aurait vu, en deux diamants triangulaires, enchâssés dans du verre et montés sur des branches d'argent, un peu comme les lunettes qu'on portait autrefois. Dans le récit de sa découverte, Joseph Smith ne précise pas qu’une « épée » se trouvait à Cumorah, dans le coffre de pierre. C'est plus tard, dans les récits des « témoins », que cet objet, l'épée de Laban, sera mentionné
.” (Wikipédia)
L’apogée de ces procédés ésotériques et théosophiques est sans doute l’apanage de la Société théosophique (ST) fondée en 1875 à New York par Madame Blavatsky, Henry Steel Olcott et William Quan. Elle continue le projet théosophique occidental, mais ouvre son mouvement à l'ésotérisme oriental, en lui donnant même la priorité, ce qui ne sera pas au goût de tous ses membres (p.e. Rudolph Steiner, qui n’aime finalement que l’idée de la réincarnation mais revue et corrigée par Lessing etc.). Madama Blavatsky n’aime pas le bouddhisme “exotérique” “du Sud” et lui préfère les “mahatma” (mahātma), des grandes âmes, séjournant dans une vallée secrète au Tibet, également appelés “Maîtres”, “Adeptes” ou encore “Instructeurs ésotériques”, qui étaient tous membres de la “Grande loge blanche” (Blog Une lignée de chercheurs de la conscience immortelle).

Mary Lutyens est l’auteur du livre The life and death of Krishnamurti 1895-1986. Elle explique que pour devenir membre, aucune adhésion à un dogme n’est demandée. Il suffisait d’affirmer sa croyance en la Fraternité Universelle de l'Humanité et en l’équivalence de toutes les religions. Ceux qui voulaient avoir accès à l’enseignement de “l’école ésotérique” devaient cependant d’abord prouver leur loyauté au mouvement et leur sincérité (Blog Des visionnaires occidentaux se réclamant du Bouddha).
“Les enseignements de « l’école ésotérique » étaient principalement ceux qui provenaient des « Maîtres » (Mahātmā), des êtres spirituels supérieurs (de préférence hindous ou bouddhistes), membres de la Fraternité blanche/Grande Loge Blanche. Ils s’étaient libérés de "la roue du Karma", mais préféraient rester en contact avec les humains afin de les faire avancer sur le chemin de l’évolution. Ils étaient nombreux, mais deux parmi eux jouèrent un rôle important dans le mouvement théosophique. Il s’agissait des Maîtres « Morya » et « Kout Houmi », qui avaient revêtu une forme humaine et vivaient "dans un ravin au Tibet" (Ladakh ?). Ils avaient également le pouvoir de se matérialiser ailleurs et d’entrer en contact avec les dirigeants du mouvement. Madame Blavatsky aurait vécu pendant six mois auprès de ces Maîtres au Tibet, où elle aurait reçu un entraînement occulte, qu’elle expose dans Isis Dévoilée et La doctrine secrète.”

“Dans la hiérarchie des êtres spirituels, les deux Maîtres se tenaient en dessous de Maitreya, le bodhisattva, dont le mouvement attendait une nouvelle entrée imminente dans un "véhicule humain". Maitreya serait déjà apparu auparavant en la figure de Jésus. Le Bouddha était le supérieur hiérarchique de Maitreya.”

“Après la mort de Blavatsky et Olcott, Annie Besant fut choisie comme présidente du mouvement, assisté par Charles Webster Leadbeater, qui fondèrent en 1911, l’ordre de l’étoile d’orient. Les deux se dirent clairvoyants. Cette clairvoyance passa notamment par les messages qu’ils reçurent des deux Maîtres du mouvement sous forme de courriers... Besant était en contact avec Morya et Leadbeater avec Kout Houmi. Selon Leadbeater, les deux Maîtres n’allaient plus quitter "le ravin au Tibet" où ils séjournaient, et pour recevoir leurs enseignements, il fallait s’y rendre dans le corps astral, pendant son sommeil. Cette charge incombait à Leadbeater, qui devait accompagner les candidats, pendant leur sommeil, en son propre corps astral, et qui devait affirmer le lendemain, si les candidats avaient réussi ou non…” (Blog Des visionnaires occidentaux se réclamant du Bouddha).
La société théosophique continuait les spin-off des “théosophes” qui les avaient précédés en y mélangeant de l’ésotérisme oriental. Tout comme “une entité” “Seth” se serait par la suite (ré)incarné en “Jésus”, cette même entité (bodhisattva) allait s’incarner en Maitreya, le nouveau maître pour le monde. La ST avait pour mission (comme il ressort de courriers ou de télégrammes - urgence oblige - des deux mahatmas au Tibet) de lui trouver et préparer “un véhicule” humain : ce serait le jeune Krishnamurti, découvert en 1909. Pour sa consécration finale en “Maitreya”, il devait se rendre en “corps astral” à Shambala, un monde parallèle bouddhiste tibétain. Ce voyage (en fait il était enfermé avec Leadbeater) dura trois jours. Kout Houmi, Maître Morya, Annie Bessant et Leadbeater furent également présents en leurs “corps astraux” à Shambala. En sortant de ses trois jours d'enfermement avec Leadbeater, Krishnamurti fut salué comme le Maître du mouvement. Plus tard (en 1929), il devait renoncer à cette honneur et dissoudre le mouvement.

La Société théosophique n’était pas pris au sérieux par les autres religions, principalement à cause de leur syncrétisme et leur imagination créatrice débordante. Un bouddhiste tibétain occidental prendrait sans doute l’épisode du “véhicule” de Maitreya pour un délire total, et pourrait en même temps prendre avec le plus grand sérieux les inventions (termas) d’un Chogyam Trungpa concernant Shambala et sa consécration du Maître-Roi. Puisque Chogyam Trungpa était un maître authentique, avec une lignée authentique, des instructions authentiques et une réalisation authentique. Qu’est-ce qui donne au fond ce caractère “authentique” à tout cela pourrait-on se demander ? Une chose qui s’appelle la “Tradition”. La magie, l’astrologie, la médecine astrologique, l’alchimie, etc. du bouddhisme tibétain sont authentiques et traditionnelles et ont été transmises de façon ininterrompue !

Pendant la période de gloire de la Société théosophique, nous avions pourtant vu la synergie entre les idées théosophiques occidentales et les idées religieuses de maîtres hindous. L’Occident et l’Orient s'influencèrent mutuellement. Des maîtres hindous ont cru aux théories de l’Inde comme le berceau de la religion primitive de la race aryenne. Les conférences de Vivekananda avaient du succès en Occident parce qu’il savait parler de sa religion (Advaïta védanta) d’une façon universaliste, une synthèse religieuse et philosophique. Il entra en 1884 dans la loge maçonnique Anchor and Hope no 1 de Calcutta, de la Grande Loge de l'Inde. Romain Rolland publia La vie de Vivekananda et l'Évangile universel. L’enseignement de Vivekananda était très populaire et influença de nombreuses personnalités comme p.e. Gandhi. L’honneur faite à l’Inde, considérée comme le berceau de la religion primitive par les théories aryennes, et l’intérêt que la ST portait à elle, ont dû booster la confiance nationale de Vivekananda qui avait inspiré le mouvement pour l'indépendance de l'Inde.

L’intérêt pour le bouddhisme tibétain et ses maîtres “mahatmas” de la part de la ST et d’autres (souvent issus d’elle) était, initialement du moins, fonction des dogmes de la ST. Le bouddhisme tibétain (notamment l’école des anciens) est par ailleurs une des rares religions où la redécouverte/l’invention de nouvelles Révélations (gter ma) est encore possible, et plus ou moins régularisée. Pour ceux qui s’intéressent à l’ésotérisme, le bouddhisme tibétain a pour avantage de proposer une portefeuille ésotérique et “théosophique” très complète et d’avoir des lignées “ininterrompues” avec des maîtres vivants capables de les transmettre. L’intérêt des occidentaux pour cet aspect ésotérique a sans doute contribué à booster son développement dans ce sens particulier.

Rappelons que dans le bouddhisme originel, la Révélation, ou l'autorité de la Parole révélée n'est pas une source valide de connaissance (pramāṇa). C'est la raison pour laquelle Madame Blavatsky n'aimait pas le bouddhisme originel.


"La tranquille certitude d'une statue de portail", extraits du du Déclin/Automne du Moyen-Âge (PDF) de Johan Huizinga

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[1] Antoine Faivre (dir.), Présences d'Hermès Trismégiste, Albin Michel, coll. « Cahiers de l'Hermétisme », 1988

[2] “L’émeraude est la pierre traditionnellement associée à Hermès, comme le mercure est son métal.” (Wikipédia) L’émeraude est une variante du béryl. Le nom sanskrit pour béryl est le vaidūrya ou vidūraja, qui est la couleur du Bouddha Sangyé Menla ou Bhaiṣajyaguruvaiḍūryaprabhārāja, dont on dit habituellement que sa couleur est “lapis lazuli”.

[3] L'importance des lignées se retrouve également dans les traditions ésotériques occidentales. “ ‘Tradition’ au sens ou [Marsile] Ficin a déjà l'entendait, par filiation intellectuelle ou initiatique ininterrompue depuis une époque très lointaine.” Faivre, II, 279

mardi 3 octobre 2017

Transmissions célestes

Chogyam Trungpa et Steve Saitzyk en1981 (photo d''Andrea Roth)
Ce que nous savons de Milarepa nous vient principalement des yogis « fous divins » (tib. smyon pa) de l’école Droukpa au XV-XVIème siècle. R.A. Stein situe l’auteur de l’épopée de Gésar de Ling dans le même milieu. Les « fous divins » sont des yogis laïcs, des « répas » (tib. ras pa) habillés de coton comme Milarepa, qui suivent principalement les transmissions aurales ou lignées orales qui descendent de Réchungpa. L’autre disciple de Milarepa, Gampopa, fut un moine qui dit lui-même qu’il avait fait converger la lignée kadampa et la mahāmudrā. La mahāmudrā de Gampopa est une transmission qui remonte à Maitrīpa/Advayavajra qui l’attribue à Saraha/Śavaripa. Suite à des polémiques, la mahāmudrā de Gampopa était déclassée à cause de son manque de tantrisme et donc de pouvoirs (siddhi).

C’est donc à Réchungpa que les écoles kagyupa actuelles doivent leur mahāmudrā tantrique, susceptible de conduire aux pouvoirs (siddhi) que recherche le tantriste. Ces instructions tantriques n’ont pas été transmises par une lignée historique, mais par des transmissions aurales (tib. snyan nas snyan du brgyud), reçues directement du « Trésor du ciel » ou « receptacle du ciel », comme R.A. Stein traduit le terme tibétain « nam mkha ‘mdzod ». Le Milarepa iconographiquement représenté la main à l’oreille est le Milarepa des yogis Nyeunpa, en train de recevoir « auralement » les instructions, qu’il n’avait en fait pas reçu de cette façon, même selon les hagiographies Nyeunpa. En voulant justifier la réception historique des mêmes transmissions aurales, ils ont raconté comme Réchungpa les aurait ramené de l’Inde et du Népal, et les aurait données à Milarepa, avant que ce dernier ne les lui retransmis, pour que la ligne soit complète.

Mais de toute façon, par le procédé de la transmission aurale la voie céleste était ouverte et des transmissions de tout genre pouvaient être reçues ainsi. Chez les nyingmapa, Guru Chowang (chos kyi dbang phyug 1212 - 1270) semble avoir ouvert la voie de « l’inventeur de trésors » (tib. gter bton). Il en a également défini les critères. P.e. le fait que chaque cycle de trésor devait comporter les trois éléments gourou yoga, Dzogchen et pratique d’Avalokiteśvara (tib. bla rdzogs thugs gsum), et qu’un découvreur de trésor devait d’abord ouvrir son canal médian par la pratique du yoga sexuel. Il aurait lui-même reçu un inventaire de trésors (tib. gter ma kha byang) à l’âge de treize ans. Retenons cette âge, car il semble être caractéristique pour les débuts d’un inventeur de trésors. Une fois le canal médian ouvert, un inventeur de trésors pouvait voyager par exemple jusqu’à l’île des démons où résidait Padmasambhava pour recevoir les trésors (tib. thugs gter) de lui.

Les inventeurs de trésors existent également chez les Droukpas. Kor Nirūpa est hagiographiquement présentée comme un révélateur (tib. gter bton) par son initiation au rituel sexuel et par sa rencontre avec Drapa Ngönshé. À l’âge de treize ans, le petit Kor (tib. skor chung ba) se rend au Népal et apprend les tantras inférieurs. Il se fait inviter par un yogi du nom de « Cornu » (tib. rwa ru can) dans une maison de briques (tib. so phag gi khang pa). Il y perçoit des objets insolites avec un sens symbolique et voit assise sur une représentation du Bouddha entrant dans le parinirvāṇa une yoginī entièrement nue qui lui montrait ses seins et son sexe (sct bhaga) en lui souriant. Plus tard, dans la lignée kagyupa le jeune garçon Mingyur Dorje (1645-1667) sera préparé par Karma Chagmé (1613-1678), à partir de l’âge de douze ans environ pour découvrir les treize volumes d’Instructions célestes (tib. gnam chos). La coiffe de lotus est emblématique de l’inventeur de trésors.
« They made elaborate feast offerings with the young boy on a throne wearing a lotus-hat, a vajra and other ritual objects ready for his use. He is said to have given teachings and also bestowed vows in a playful child-like manner but with perfect fidelity to the rite. » The Treasury of Lives
Chogyam Trungpa (1939 –1987), un autre inventeur de trésors affirmait qu’il avait des relations sexuelles avec des femmes depuis l’âge de treize ans. A l’âge de treize ans, il est chez son maître Jamgon Kongtrul. A la fin des sessions d’initiations du Rinchen Terdzeu, Trungpa fut choisi comme la personne qui allait recevoir l’initiation de l’intronisation, et reçoit un traitement similaire à celui de Mingyur Dorjé, devenant officiellement un inventeur de trésors.
« The Rinchen Terdzo finished with the enthronement wangkur at which a disciple is chosen and given special authority to carry on his guru's teaching. Jamgon Kongtrül Rinpoche conferred on me this honor; I was enthroned, and he put his own robes on me, handing me his ritual bell and dorje (thunderbolt scepter) with many other symbolic objects, including his books. »
L’ouverture du canal médian d’un inventeur de trésors reconnu semble ainsi avoir eu lieu autour de l’âge de treize ans.

Une autre façon pour « ouvrir le canal médian » semble être la consommation d’alcool. Le barde (tib. sgrung mkhan) qui a composé l’épopée de Gésar de Ling aurait « chanté la ‘ballade’ en état d’ivresse. »[1] J’ai écrit un billet sur l’importance de la consommation d’alcool comme moyen de transmission dans les hagiographies Droukpa. Que l’auteur de l’épopée de Gésar soit un Droukpa ne m’étonnerait pas non plus. Il y a des vers très similaires entre le chapitre 5. Le premier voyage à Rakma dans les Chants de Milarepa et un chant de Gésar sur la nécessité de manifester ses qualités. A quoi bon les rayures du tigre que personne ne voit s’il montre sa puissance dans la forêt.[2] Et puis l’Ode à la bière de Gésar rappelle les différents hymnes à la bière de maîtres Kagyu mis en scène par les hagiographes Droukpa.

Dans l’histoire et les chants des Trois hommes du Kham datant du XVIème siècle[3], les hagiographes ont même représenté les tensions qui existaient entre les monacaux et yogis des lignées kagyupa mais en les projetant deux siècles en arrière et en voulant insinuer que Gampopa était un genre de yogi secret. L'histoire de l'Ondée de sagesse (tib. mgur mtsho) nous apprend qu'il y a des problèmes de discipline monastique. Concrètement, les trois Khampa célèbrent la pratique de Vajravarāhī aux jours fastes, boivent de l'alcool et dansent. Les trois Khampa disent : « Nous qui appartenons à la lignée de Nāropa, nous devons célébrer le dixième jour et faire un ganacakra de Vajravarāhī. » Cette phrase suggère qu’il y a avait deux groupes au sein des écoles kagyupa : ceux qui comme Gampopa pratiquaient les instructions kadampa et mahāmudrā, et ceux qui, comme le Réchungpa hagiographique, se disaient appartenir à la lignée de Nāropa. Les lignées kagyupa ont par ailleurs réussi à intégrer les pratiques de « la lignée de Nāropa », dans le cursus mainstream mais en les réservant aux pratiquants avancés et aux élites.

Un autre aspect de l’approche des « yogis fous » est justement leur folie, qui est encore une autre méthode « d’ouverture du canal médian ». Il s’agit de s’ouvrir aux maîtres de la lignée, afin de se laisser posséder par eux, une sorte de théopathie. Ce ne sont alors plus les actes d’un individu, mais l’activité de la lignée qui passe par le yogi. Lors de sa rencontre avec Dampa Sangyé, Milarepa lui explique sa folie. C’est toujours Tsangnyeun le yogi fou qui écrit le chant de Milarepa :
« Quand les pères sont fous, les fils aussi le seront, c'est une transmission de fous
Cette transmission remonte au grand Vajradhara, qui est fou
Mon arrière grand-père Tailopa, Shes rab bzang po (Prajñābhadra), était un fou
Mon grand-père le grand Nāropa, fou
Mon vieux père Marpa le traducteur, fou
Et moi Milarepa, fou aussi
Dans cette transmission qui remonte au grand Vajradhara
Ce sont les quatre corps (S. kāya) naturels qui le rendent fou
»
Les adeptes de la lignée hagiographique de Nāropa sont des « fous », ils font des gaṇacakras, ils boivent, ils chantent, dansent et font l’amour. Leurs chants spontanés sont des chants inspirés par la lignée, des « chants de réalisation » venant directement du « Trésor du Ciel ». Les bardes de l’épopée de Gésar boivent et s’ouvrent au « Trésor du Ciel », pour recevoir les faits et gestes de Gésar et ses armées. Les jeunes inventeurs de trésors se font ouvrir le canal médian par des prostituées sacrées et reçoivent en transe les Trésors du « Trésor du Ciel ». Il faut lire l’état dans lequel ces transes mettent le jeune Mingyur Dorjé, qui est l’inventeur des Dharmas célestes (tib. gnam chos).

Téléportons-nous au XXème siècle, dans le Nāropa Institute de Chogyam Trungpa, mort d’une cirrhose alcoolique. Le poète Allen Ginsberg lui demande : « Votre comportement d’alcoolique- est-ce juste vous, une tradition, ou qu’est’ce que c’est au juste ? » Trungpa lui répond comme Milarepa à Dampa : « Je viens d’une longue lignée de bouddhiste excentriques »[4].

Selon des étudiants de Trungpa, celui-ci aurait pris l’habitude de boire de l’alcool quand il séjournait au Royaume-Uni (1963[5]-1967).
« En 1968, alors tuteur pour le bouddhisme du prince héritier du Bhoutan Jigme Singye Wangchuck, il est invité par la famille royale, et rencontre à nouveau Dilgo Khyentse Rinpoché. Il fait une retraite de 10 jours à Taktshang au cours de laquelle il compose La Sadhana du Mahamudra, texte considéré comme étant un terma. »
Selon certains de ses étudiants, il buvait y compris pendant sa période au Bhoutan. Il raconte lui-même sa retraite et comment le Trésor vint à lui de façon spontanée.[6] Fin 1975 a eu lieu l’incident à Naropa Institute avec le poète Merwin. Une polémique s’ensuit (The Great Naropa Poetry Wars). Trungpa décide de passer toute l’année 1977 en retraite à Charlemont, Massachusetts. Au cours de cette retraite, il recevra[7] le deuxième Trésor (hors Tibet, le premier en Occident), les enseignements de Shambala, qui renouent avec les traditions ancestrales du Tibet centrées sur le roi Gésar de Ling et ses batailles. Un ami de Trungpa, James George, raconte que ce dernier lui avait confié en 1968 que bien qu’il n’était jamais allé à Shambala, il croyait en son existence et qu’en regardant profondément dans son miroir à main il pouvait percevoir Shambala en méditation profonde. Le même ami avait été témoin d’une session lors de laquelle Trungpa regardait dans son miroir à main en décrivant en détail le royaume de Shambala, comme s’il regardait par la fenêtre voyant Shambala devant ses yeux.[8]

La « lignée de Nāropa » des yogis fous et l’école des Anciens (avec le Bön) ont en commun la recherche de « l’ouverture du canal médian », par divers moyens, permettant l’accès au Trésor du Ciel, d’où descendent des chants spontanés, des chapitres de l’épopée de Gésar de Ling, des Trésors (tib. gter ma) et des transmissions aurales (tib. snyan brgyud). Le Trésor du Ciel, la « connaissance de ce qui est caché », n’est accessible qu’à certains qui y sont prédisposés et qui y sont préparés. Disons qu’il constitue le côté occulte du bouddhisme tibétain, qui a du s’imposer à un bouddhisme plus normatif et qui a réussi. C’est ce même accès direct au Trésor du Ciel (réel ou imaginaire) qui permet aux « connectés » d’avoir un comportement non-conventionnel et d’utiliser des méthodes qui s’éloignent du bouddhisme normatif : la folle sagesse.


***
Voir aussi le billet Ecritures automatiques

[1] R.A. Stein, p. 490

[2] A fierce tiger with bright stripes
Wandering in the forest shows its power.
But what use are the stripes if no one sees them?
A wild yak relishes its youth,
Climbing Black Rock Mountain, dancing with its horns.
But what use is youth if you fail to dance?
A wild stallion with white lips,
Intending to gallop across the grasslands.
But what use is the white lip if he fails to
gallop?
Tangze, a hero of the Hor Kingdom displays his might.
Facing Ling on the battlefields.
But what use is he if he fails to defeat the dragon? 

Extrait de The Life of King Gesar, the world's longest epic saga —An Introduction to China's Tibetan Culture

[3] L'océan de chants de la lignée Kagyu (tib. mgur mtsho) est un texte compilé et édité en premier par le huitième Karmapa (1507-1554). Ce recueil a été complété pendant les siècles suivants.

[4] “Your dranken behavior—is this just you, or is this a traditional manner, or or what?”
Trungpa: “I come from a long line of eccentric Buddhists.”
L’article Behind the veil of Boulder Buddhism et l’interview avec Allen Ginsberg When the Party's over)

[5] Diana J. Mukpo, Carolyn Gimian, Dragon Thunder, My Life with Chögyam Trungpa-Shambhala (2006)

[6] « The first line of the sadhana came into my head about five days before I wrote the sadhana itself. The taking of refuge at the beginning kept coming back to my mind with a ringing sound: “Earth, water, fire and all the elements…” That passage began to come through. I decided to write it down; it took me altogether about five hours to write the whole thing. During the writing of the sadhana, I didn’t particularly have to think of the next line or what to say about the whole thing; everything just came through very simply and very naturally. I felt as if I had already memorized the whole thing. If you are in such a situation, you can’t manufacture something, but if the inspiration comes to you, you can record it.
That difference between spontaneous creation and something manufactured is connected with a little poem that I composed after the sadhana was already written. The spontaneousness was gone, but I thought that I had to say thank you
. » Historical Comments on The Sadhana of Mahamudra

[7] « While he was staying in that tiny cabin on the lake, one night he stayed up all night after giving a talk, and sometime before dawn, he started doing calligraphy with large Japanese brushes, using sumi ink on white paper. He kept doing the same calligraphy stroke over and over. It didn't have a name, but Rinpoche felt that it meant something important. He shared it with David Rome, who was teaching a course at the seminary, and with a few other students, but he didn't want it generally distributed to anyone. A few days later, a Shambhala text, called the Golden Sun of the Great East, arose in his mind. It described the stroke and its significance and gave it a name: the stroke of Ashe. The text talked about how to overcome the spiritual, psychological, and political obstacles and the degeneration of the current era by connecting with human dignity and manifesting the confidence and strength embodied in the Ashe symbol. » Diana J. Mukpo, Carolyn Gimian, Dragon Thunder, My Life with Chögyam Trungpa. Shambhala (2006). 

"Ashé stroke" 

[8] « Mr. James George, former Canadian High Commissioner to India and a personal friend of the author, reports that in 1968 Chogyam Trungpa told him that "although he bad never been there [Sbambhala], h e believed in its e xiste nce and could see it in his mirror whenever he went into deep meditation." Mr. George then tells us how he later witnessed the author gazing into a small handmirror and describing in detail the kingdom of Shambhala. As Mr. George says: "There was Trungpa in our study describing what he saw as if he were looking out of the window." » Préface, Chogyam Trungpa, Shambhala, Sacred Path of the Warrior. Shambhala (1988)

mardi 27 novembre 2012

Les trésors des Prêtres royaux



Dans une culture on trouve toujours le souverain main dans la main avec le prêtre ou celui qui organise le culte royal. Du moins, si ce souverain dérive son pouvoir séculier d’un lien avec une quelconque entité religieuse. Ce fut le cas en occident, en Inde, avec le brahmane et le kṣatriya, en Chine, où les confucianistes et les taoïstes organisaient le culte de l’empereur, assisté également à certaines périodes par des bonzes ou des mantrins bouddhistes. Les « maîtres à recettes » taoïstes avaient soigneusement préparé le culte de l’empereur Ou-ti (Wou Ti) des Han, qui règna de 140 à 86 av. J.C. par la légende de l’empereur jaune Houang-ti, servant de modèle à Wou-ti et de justification au peuple. Ils furent politiquement actifs « en propageant les théories de Tseou Yen sur les Cinq Vertus et les changements dynastiques, et en colportant des prophéties et des écrits pseudo-confucianistes (Wei-chou ou Tch’an-wei). »[1]

Même situation au Tibet, où c’étaient les « Prêtres royaux » (T. sku gshen) qui organisaient le culte royal en fournissant les légendes nécessaires à sa justification et son maintien. Le roi divin descendait de dieux et était en fait lui-même un dieu qui descendait sur la terre par un cordon (T. dmu thag) ou une échelle (T. dmu skas), pour y régner  Dès que son fils atteignit l’âge de treize ans, le roi remonta aux cieux par le même procédé. Du moins, cela se passa ainsi dans les temps immémoriaux. A l’époque des Prêtres royaux, ce ne fut déjà plus le cas, car un des rois, Drigoum Tsenpo (T. Dri gum brtsan po), serait mort au combat prématurément et depuis, les rois tibétains naquirent ici-bas comme tout le monde. Pour guider l’âme (bla) du roi, les Prêtres avaient développé des rites funéraires (T. bdur/dur) pendant lesquels l’âme du roi fut reconduit vers les montagnes célestes. Cette pratique prébouddhiste, fut une spécialité propre aux Prêtres royaux du Tibet.

Un des Prêtres royaux (T. sku gshen), fut gShen-rab Myi-bo[2], dont un des documents de Dunhuang atteste qu’il aida à préparer psychologiquement le roi moribond pour le guider après la mort. On peut dire que les Prêtres royaux étaient en charge du cérémoniel royal, du bien-être physique et spirituel de la famille royale (entre autres par des rites de rançon), du culte royal, des rites funéraires, du guidage de l’âme du roi défunt vers les montagnes célestes et sans doute aussi des rites d’installation du nouveau roi. Le tout encadré par les mythes, les actes de divination et éventuellement les prophéties nécessaires. Tout comme en Chine, la cohabitation avec les bouddhistes fut difficile et se passa plus ou moins bien selon les penchants du roi et la situation politique. Comme en Chine, les bouddhistes tibétains (qui avaient déjà subi l’influence des taoïstes par le biais du bouddhisme chinois) et les Prêtres royaux se sont d’ailleurs sans doute mutuellement influencés.

On peut penser que les Prêtres royaux ont dû continuer à accompagner les rois tibétains, au moins par leurs rites et cérémonies royaux, jusqu’à la disparition du dernier roi Langdarma (836–842), qui persécuta les bouddhistes. Après 842, ayant été mis au chômage technique, que se passa-t-il avec le réseau de « Prêtres royaux », à défaut d’un autre terme ? Ils ont sans doute fourni leurs services à d’autre seigneurs et à ceux qui en avaient besoin pendant « l’âge obscure » de fragmentation jusqu’à la renaissance tibétaine. Il est très probable que leur riche patrimoine fut exploité pendant la renaissance tibétaine, comme « une mine » (T. gter) pourrait-on dire.


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[1] Max Kaltenmark, p. 1222

[2] John Vincent Bellezza, gShen-rab Myi-bo, His life and times according to Tibet’s earliest literary sources. http://himalaya.socanth.cam.ac.uk/collections/journals/ret/pdf/ret_19_03.pdf