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dimanche 15 novembre 2020

Le bouddhisme ésotérique et son idéologie Nation-Roi-Religion


Couronnement du roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck (2017)

Le début du XXème siècle annonce la fin des empires, des aristocraties, et de la mainmise des religions. Le lien état-religion se détend, son ombre reste. D’autres idéologies veulent prendre la place des idéologies religieuses, si présentes dans les identités nationales, et les systèmes politiques monarchiques, théocratiques, féodaux, etc., dont l’idéologie religieuse est un ingrédient indispensable. Il est difficile d’imaginer la survie d’un tel système politique sans l’idéologie religieuse qui la supporte, ou la survie d’une religion sans le système politique fait à sa mesure, et qui la soutient. Nous avons encore l’exemple de la Thaïlande et du Bhoutan avec leur idéologie Nation-Roi-Religion “démocratique”.


A la mort de l’impératrice Cixi en 1908, la fin de l’empire chinoise est proche. C'est le treizième dalaï-lama Thubten Gyatso qui conduit les rituels funéraires et rédige l’éloge funèbre[1]. La République de Chine est déclarée en 1912 et durera jusqu’à 1949. Elle sera le terrain d’une guerre civile entre nationalistes et communistes, avec une immixtion internationale impressionnante. Parmi les nationalistes, certains sont nostalgiques de l’ordre ancien. Le temps d’une guerre (1937 Japon), les deux camps s’allient, tout en poursuivant leurs projets respectifs. En 1949, Mao proclame la république populaire de Chine.

Quand la Chine avait perdu la première guerre sino-japonaise en 1895, les réformateurs chinois étaient convaincus que la victoire japonaise était due à leur adoption du Shintoïsme, “la voie des dieux comme religion d’état, avec son culte de l'empereur[2]. Le bouddhisme Ch’an, sans dieux, n’était pas suffisamment “enchanté” pour porter idéologiquement un empereur. La religion du Tibet, avec son théocratique treizième Dalaï-Lama, même assez malheureux, avait de l’enchantement à revendre pour un projet Nation-Roi-Religion. Le bouddhisme tibétain était appelé au secours pour la renaissance du bouddhisme ésotérique en Chine, qui avait déjà commencé par un apport du Shingon japonais.

Gardes Kasung de Chogyam Trungpa

Des disciples taiwanais accueillent leurs maîtres tibétains

Le bouddhisme ésotérique EST une idéologie Nation-Roi-Religion. Le voir comme un simple “ensemble d’instructions ésotériques” c’est se tromper. Son idéal est le règne d’un carkravartin. Si le bouddhisme ésotérique se dit “apolitique”, il est aveugle, ou dans la manipulation. Chogyam Trungpa, qui avait commencé à partager la vie des hippies américains, avait fini par les transformer en sujets du règne du Maître-roi

Cour de Kalapa, avec le couple royal Sakyong

Son fils, le Sakyong, lui avait succédé. En 1982, Trungpa avait été sacré Roi-maître par Dilgo Khyentsé R. (1910-1991), un lama nyingmapa lointain descendant du roi tibétain Trisong Détsen. Le maître nyingmapa avait utilisé pour cela le même rituel de couronnement que pour le roi du Bhoutan. La même tendance, en beaucoup plus soft, existe cependant chez la dynastie Namkhai Norbu.

Mudrā du Maître-roi 

Les royalistes français ont leur propre version de l’idéologie Nation-Roi-Religion, mais sinon le bouddhisme tibétain pourrait leur donner un coup de main. Un mariage avec une princesse tibétaine par exemple, célébré par un grand hiérarque nyingmapa, la branche royaliste par excellence du bouddhisme tibétain. Le bouddhisme ésotérique a tous les rituels qu’il faut.

Un rapprochement entre nationalistes chinois et hiérarques bouddhistes ésotériques allait de soi, leurs idéologies étaient compatibles. Il y eut évidemment aussi des rapports sincères entre missionnaires tibétains et disciples chinois. L’un n’empêche pas l’autre. Après 1949, et surtout après 1959, c’est le Taiwan qui devint le terrain de la renaissance du bouddhisme ésotérique. Le bouddhisme ésotérique taiwanais est un syncrétisme, tout comme le bouddhisme ésotérique chinois. On pourrait dire du “néobouddhisme”, mais “on” préfère réserver ce qualificatif pour les adaptations désenchanteresses (“des Lumières”) du bouddhisme en occident. L’enchantement est approuvé, plus une religion devient “religieuse”, et plus elle s’accorde avec sa nature ; le désenchantement c’est une autre histoire, surtout s’il s’agit de préserver l’idéologie Nation-Roi-Religion, avec idéalement un “Roi-maître” ou un Dharmarāja.

Il y a donc bien eu un “New Age” (tendance syncrétique) enchanteur chinois, mais tant que cela est encadré par une idéologie Nation-Roi-Religion classique (souhaitée ou réalisée), il n’y a rien de très choquant. L’histoire du bouddhisme tibétain est une histoire de syncrétismes de tout genre, mais tant qu'ils sont bien encadrés, et ne gênent pas l’idéologie générale, cela ne pose pas de problème. Au contraire, du sang neuf, et des idées nouvelles - dans de vieux habits - sont toujours les bienvenus. En Occident, en revanche, sans la notion de Nation (ou terroir imaginaire chez Trungpa), et de Roi, le New Age est fol, sans cadre, et cela ne peut que déraper.

Couronnement du roi Rama X (2019)


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[1] Le Monde des religions, Les 13 premiers dalaï-lamas : 5 siècles sur le toit du monde, Virginie Larousse, 06/10/2014.
Exaspéré par l’ingérence de la Chine, il est de plus confronté aux ambitions des Britanniques sur le Tibet, lesquels n’hésitaient pas à y mener des incursions armées. Le jeune dalaï-lama fait des rêves inquiétants, et est victime à 24 ans d’une tentative de meurtre par magie noire – un mantra de malheur ayant été dissimulé dans ses bottes. Soucieux d’éviter toute mainmise des Anglais sur son pays, il sollicite, sans succès, l’aide des Russes, et est finalement contraint de s’exiler en Mongolie, en 1904. En 1908, il se rend à Pékin pour y rencontrer l’impératrice, véritable maîtresse du pays. L’ambassadeur américain en Chine, qui assiste à la scène, raconte : « Le dalaï-lama avait été traité avec tout le cérémonial dont tout souverain indépendant aurait pu être gratifié ». Lorsque l’impératrice meurt quelques mois plus tard, c’est le dalaï-lama qui conduit les rituels funéraires et compose l’éloge funèbre…”

[2] Gender and Superstition in Modern Chinese Literature (2019), Gal Gvili, East Asian Studies, McGill University, p. 4



samedi 27 décembre 2014

L’éclectisme et le syncrétisme selon Diderot



La philosophie éclectique, qu'on appelle aussi le Platonisme réformé et la philosophie alexandrine, prit naissance à Alexandrie en Égypte, c'est - à - dire au centre des superstitions. Ce ne fut d'abord qu'un syncrétisme de pratiques religieuses, adopté par les prêtres de l'Égypte, qui n'étant pas moins crédules sous le règne de Tibère qu'au temps d'Hérodote, parce que le caractère d'esprit qu'on tient du climat change difficilement, avaient toujours l'ambition de posséder le système d'extravagances le plus complet qu'il y eût en ce genre. Ce syncrétisme passa de - là dans la morale, et dans les autres parties de la philosophie. Les philosophes assez éclairés pour sentir le faible des différents systèmes anciens, mais trop timides pour les abandonner, s'occupèrent seulement à les réformer sur les découvertes du jour, ou plutôt à les défigurer sur les préjugés courants: c'est ce qu'on appela platoniser, pythagoriser, etc.

Cependant le Christianisme s'étendait; les dieux du Paganisme étaient décriés; la morale des philosophes devenait suspecte; le peuple se rendait en foule dans les assemblées de la religion nouvelle; les disciples même de Platon et d'Aristote s'y laissaient quelquefois entraîner; les philosophes syncrétistes s'en scandalisèrent, leurs yeux se tournèrent avec indignation et jalousie, sur la cause d'une révolution, qui rendait leurs écoles moins fréquentées; un intérêt commun les réunit avec les prêtres du Paganisme, dont les temples étaient de jour en jour plus déserts; ils écrivirent d'abord contre la personne de Jésus - Christ, sa vie, ses mœurs, sa doctrine, et ses miracles; mais dans cette ligue générale, chacun se servit des principes qui lui étaient propres: l'un accordait ce que l'autre niait; et les Chrétiens avaient beau jeu pour mettre les philosophes en contradiction les uns avec les autres, et les diviser; ce qui ne manqua pas d'arriver; les objets purement philosophiques furent alors entièrement abandonnés; tous les esprits se jetèrent du côté des matières théologiques; une guerre intestine s'alluma dans le sein de la Philosophie; le Christianisme ne fut pas plus tranquille au - dedans de lui - même; une fureur d'appliquer les notions de la Philosophie à des dogmes mystérieux, qui n'en permettaient point l'usage, fureur conçue dans les disputes des écoles, fit éclore une foule d'hérésies qui déchirèrent l'Église. Cependant le sang des martyrs continuait de fructifier; la religion chrétienne de se répandre malgré les obstacles; et la Philosophie, de perdre sans cesse de son crédit. Quel parti prirent alors les Philosophes? Celui d'introduire le Syncrétisme dans la Théologie païenne, et de parodier une religion qu'ils ne pouvaient étouffer. Les Chrétiens ne reconnaissaient qu'un Dieu; les Syncrétistes, qui s'appelèrent alors Éclectiques, n'admirent qu'un premier principe. Le Dieu des Chrétiens était en trois personnes: le Père, le Fils, et le S. Esprit. Les Éclectiques eurent aussi leur Trinité: le premier principe, l'entendement divin, et l'âme du monde intelligible. Le monde était éternel, si l'on en croyait Aristote; Platon le disait engendré; Dieu l'avait créé, selon les Chrétiens. Les Éclectiques en firent une émanation du premier principe; idée qui conciliait les trois systèmes, et qui ne les empêchait pas de prétendre comme auparavant, que rien ne se fait de rien. Le Christianisme avait des anges, des archanges, des démons, des saints, des âmes, des corps, etc. Les Éclectiques, d'émanations en émanations, tirèrent du premier principe autant d'êtres correspondants à ceux - là: des dieux, des démons, des héros, des âmes, et des corps; ce qu'ils renfermèrent dans ce vers admirable:


De - là s'élance une abondance infinie d'êtres de toute espèce. Les Chrétiens admettaient la distinction du bien et du mal moral, l'immortalité de l'âme, un autre monde, des peines et des récompenses à venir. Les Éclectiques se conformèrent à leur doctrine dans tous ces points. L'Épicuréisme fut proscrit d'un commun accord; et les Éclectiques conservèrent de Platon, le monde intelligible, le monde sensible, et la grande révolution des âmes à - travers différents corps, selon le bon ou le mauvais usage qu'elles avaient fait de leurs facultés dans celui qu'elles quittaient. Le monde sensible n'était, selon eux, qu'une toile peinte qui nous séparait du monde intelligible; à la mort, la toile tombait, l'âme faisait un pas sur son orbe, et elle se trouvait à un point plus voisin ou plus éloigné du premier principe, dans le sein duquel elle rentrait à la fin, lorsqu'elle s'en était rendue digne par les purifications théurgiques et rationnelles. Il s'en faut bien que les idéalistes de nos jours aient poussé leur extravagance aussi loin que les Éclectiques du troisième et du quatrième siècle: ceux - ci en étaient venus à admettre exactement l'existence de tout ce qui n'est pas, et à nier l'existence de tout ce qui est. Qu'on en juge sur ces derniers mots de l'entretien d'Eusèbe avec Julien:


Il n'y a de réel que ce qui existe par soi - même (ou les idées); tout ce qui frappe les sens n'est que fausse apparence, et l'œuvre du prestige, du miracle, et de l'imposture. Les Chrétiens avaient différents cultes. Les Éclectiques imaginèrent les deux théurgies; ils supposèrent des miracles; ils eurent des extases; ils conférèrent l'enthousiasme, comme les Chrétiens conféraient le S. Esprit; ils crurent aux visions, aux apparitions, aux exorcismes, aux révélations, comme les Chrétiens y croyaient; ils pratiquèrent des cérémonies extérieures, comme il y en avait dans l'église; ils allièrent la prêtrise avec la philosophie; ils adressèrent des prières aux dieux; ils les invoquèrent; ils leur offrirent des sacrifices; ils s'abandonnèrent à toutes sortes de pratiques, qui ne furent d'abord que fantasques et extravagantes, mais qui ne tardèrent pas à devenir criminelles. Quand la superstition cherche les ténèbres, et se retire dans des lieux souterrains pour y verser le sang des animaux, elle n'est pas éloignée d'en répandre de plus précieux; quand on a cru lire l'avenir dans les entrailles d'une brebis, on se persuade bientôt qu'il est gravé en caractères beaucoup plus clairs, dans le cœur d'un homme. C'est ce qui arriva aux Théurgistes pratiques; leur esprit s'égara, leur âme devint féroce, et leurs mains sanguinaires. Ces excès produisirent deux effets opposés. Quelques chrétiens séduits par la ressemblance qu'il y avait entre leur religion et la philosophie moderne, trompés par les mensonges que les Éclectiques débitaient sur l'efficacité et les prodiges de leurs rites, mais entraînés sur - tout à ce genre de superstition par un tempérament pusillanime, curieux, inquiet, ardent, sanguin, triste, et mélancolique, regardèrent les docteurs de l'Église comme des ignorants en comparaison de ceux - ci, et se précipitèrent dans leurs écoles; quelques éclectiques au contraire qui avaient le jugement sain, à qui toute la théurgie pratique ne parut qu'un mélange d'absurdités et de crimes, qui ne virent rien dans la théurgie rationnelle qui ne fût prescrit d'une manière beaucoup plus claire, plus raisonnable, et plus précise, dans la morale chrétienne, et qui, venant à comparer le reste de l'Éclectisme spéculatif avec les dogmes de notre religion, ne pensèrent pas plus favorablement des émanations que des théurgies, renoncèrent à cette philosophie, et se firent baptiser: les uns se convertissent, les autres apostasient, et les assemblées des Chrétiens et les écoles du Paganisme se remplissent de transfuges. La philosophie des Éclectiques y gagna moins que la théologie des Chrétiens n'y perdit: celle - ci se mêla d'idées sophistiques, que ne proscrivit pas sans peine l'autorité qui veille sans cesse dans l'Église à ce que la pureté de la doctrine s'y conserve inaltérable. Lorsque les empereurs eurent embrassé le Christianisme, et que la profession publique de la religion païenne fut défendue, et les écoles de la philosophie éclectique fermées; la crainte de la persécution fut une raison de plus pour les philosophes de rapprocher encore davantage leur doctrine de celle des Chrétiens; ils n'épargnèrent rien pour donner le change sur leurs sentiments et aux PP. de l'Église et aux maîtres de l'état. Ils insinuèrent d'abord que les apôtres avaient altéré les principes de leur chef; que malgré cette altération, ils différaient moins par les choses, que par la manière de les énoncer: Christum nescio quid aliud scripsisse, quam Christiani docebant, nihilque sensisse contra deos suos, sed eos potius magico ritu coluisse; que Jésus - Christ était certainement un grand philosophe, et qu'il n'était pas impossible qu'initié à tous les mystères de la théurgie, il n'eût opéré les prodiges qu'on en racontait, puisque ce don extraordinaire n'avait pas été refusé à la plupart des éclectiques du premier ordre. Porphyre disait: Sunt spiritus terreni minimi, loco quodam malorum doemonum subjecti potestati; ab his sapientes Hebroeorum quorum unus etiam iste Jésus fuit, etc. Ils attribuaient cet oracle à Apollon, interrogé sur Jésus - Christ:


Mortalis erat, secundum carnem philosophus ille miraculosis operibus clarus. Alexandre Sévère mettait au nombre des personnages les plus respectables par leur sainteté, inter animas sanctiores, Abraham, Orphée, Apollonius, et Jésus - Christ D'autres ne cessaient de crier: Discipulos ejus de illo fuisse revera mentitos, dicendo illum Deum, per quem facta sunt omnia, cum nihil aliud quam homo fuerit, quamvis excellentissimoe sapientioe. Ils ajoutaient: Ipse vero pius, et in coelum sicut pii, concessit; ita hunc quidem non blasphemabis; misereberis autem hominum dementiam. Porphyre se trompa; [p. 273] ce qui fait grande pitié à un philosophe, c'est un éclectique tel que Porphyre, qui en est réduit à ces extrémités. Cependant les éclectiques réussirent par ces voies obliques à en imposer aux Chrétiens, et à obtenir du gouvernement un peu plus de liberté; l'Église même ne balança pas à élever à la dignité de l'épiscopat Synesius, qui reconnaissait ouvertement la célèbre Hypatia pour sa maîtresse en philosophie; en un mot il y eut un temps où les Éclectiques étaient presque parvenus à se faire passer pour Chrétiens, et où les Chrétiens n'étaient pas éloignés de s'avouer Éclectiques. C'était alors que S. Augustin disait des Philosophes: Si hanc vitam illi Philosophi rursus agere potuissent, viderent profecto cujus autoritate facilius consuleretur hominibus, et paucis mutatis verbis, Christiani fierent, sicut plerique recentiorum nostrorumque temporum Platonici fecerunt. L'illusion dura d'aurant plus longtemps, que les Éclectiques, pressés par les Chrétiens, et s'enveloppant dans les distinctions d'une métaphysique très subtile à laquelle ils étaient rompus, rien n'était plus difficile que de les faire entrer entièrement dans l'Église, ou que de les en tenir évidemment séparés; ils avaient tellement quintessencié la théologie païenne, que prosternés aux pieds des idoles, on ne pouvait les convaincre d'idolâtrie; il n'y avait rien à quoi ils ne fissent face avec leurs émanations. Étaient- ils matérialistes? Ne l’étaient- ils pas? C'est ce qui n'est pas même aujourd'hui trop facile à décider. Y a- t- il quelque chose de plus voisin de la monade de Leibnitz, que les petites sphères intelligentes, qu'ils appelaient yunges:


Intellectoe yunges à patre, intelligunt et ipsoe, consiliis ineffabilibus motoe, ut intelligant. Voilà le symbole des éléments des êtres, selon les Éclectiques; voilà ce dont tout est composé, et le monde intelligible, et le monde sensible, et les esprits créés, et les corps. La définition qu'ils donnent de la mort, a tant de liaison avec le système de l'harmonie préétablie de Leibnitz, que M. Brucker n'a pu se dispenser d'en convenir. Plotin dit L'homme meurt, ou l'âme se sépare du corps, quand il n'y a plus de force dans l'âme qui l'attache au corps; et cet instant arrive, perditâ harmoniâ quam olim habens, habebat et anima. Et M. Brucker ajoute: en vero harmoniam proestabilitam inter animam et corpus jam Plotino ex parte notam.

On sera d'autant moins surpris de ces ressemblances, qu'on connaîtra mieux la marche désordonnée et les écarts du Génie poétique, de l'Enthousiasme, de la Métaphysique, et de l'Esprit systématique. Qu'est-ce que le talent de la fiction dans un poète, sinon l'art de trouver des causes imaginaires à des effets réels et donnés, ou des effets imaginaires à des causes réelles et données? Quel est l'effet de l'enthousiasme dans l'homme qui en est transporté, si ce n'est de lui faire apercevoir entre des êtres éloignés des rapports que personne n'y a jamais vus ni supposés? Où ne peut point arriver un métaphysicien qui, s'abandonnant entièrement à la méditation, s'occupe profondément de Dieu, de la nature, de l'espace, et du temps? À quel résultat ne sera point conduit un philosophe qui poursuit l'explication d'un phénomène de la nature à - travers un long enchaînement de conjectures? qui est - ce qui connait toute l'immensité du terrain que ces différents esprits ont battu, la multitude infinie de suppositions singulières qu'ils ont faites, la foule d'idées qui se sont présentées à leur entendement, qu'ils ont comparées, et qu'ils se sont efforcés de lier. J'ai entendu raconter plusieurs fois à un de nos premiers philosophes, que s'étant occupé pendant longtemps d'un phénomène de la nature, il avait été conduit par une très longue suite de conjectures, à une explication systématique de ce phénomène, si extravagante et si compliquée, qu'il était demeuré convaincu qu'aucune tête humaine n'avait jamais rien imaginé de semblable. Il lui arriva cependant de retrouver dans Aristote précisément le même résultat d'idées et de réflexions, le même système de déraison. Si ces rencontres des Modernes avec les Anciens, des Poètes tant anciens que modernes, avec les Philosophes, et des Poètes et des Philosophes entre eux, sont déjà si fréquentes, combien les exemples n'en seraient - ils pas encore plus communs, si nous n'avions perdu aucune des productions de l'antiquité, ou s'il y avait en quelque endroit du monde un livre magique qu'on pût toujours consulter, et où toutes les pensées des hommes allassent se graver au moment où elles existent dans l'entendement? La ressemblance des idées des Éclectiques avec celles de Leibnitz, n'est donc pas un phénomène qu'il faille admettre sans précaution, ni rejeter sans examen; et la seule conséquence équitable qu'on en puisse tirer, dans la supposition que cette ressemblance soit réelle, c'est que les hommes d'un siècle ne diffèrent guère des hommes d'un autre siècle, que les mêmes circonstances amènent presque nécessairement les mêmes découvertes, et que ceux qui nous ont précédé avaient vu beaucoup plus de choses, que nous n'avons généralement de disposition à le croire.

lundi 8 décembre 2014

Bornages et ouverture ?



Le monde actuel est (entre autres) partagé en grandes religions, avec des chefs de religion, qui se reconnaissent mutuellement. Les différences sont respectées et les points d’accord soulignés, des rencontres œcuméniques sont tenues. Mais œcuménisme ne veut pas dire syncrétisme. Il n’existe pas vraiment de définition pour une « grande religion », qui est le plus souvent une religion ancienne avec de nombreux fidèles, qui est devenue une institution ou tout comme.

Le mot religion, que l’on applique maintenant aux diverses croyances du monde, avait été forgé pour le cas spécifique du christianisme dans l’empire romain. Les critères de ce qui constitue une religion ont été modelés sur lui, dès lors qu’il était devenu une croyance officielle, voire la croyance officielle, quand l’Édit de Constance proclame la Religio christiana romanaque la seule religion licite et « que la superstition soit pourchassée. »[1] Les « religions » sont donc des croyances intimement reliées au pouvoir temporel qui peut les approuver ou reprouver et en faire des religions d’état.

Mais même si elle prétend le contraire, toute « religion » ou « grande religion » est un ensemble de cultes et de croyances qui s’est constitué au cours des siècles en s’adaptant et en faisant des emprunts. Une religion est déjà à elle toute seule un « syncrétisme ». La Bible mentionne le syncrétisme entre la Loi Mosaïque et « la religion des nations d'où on les avait emmenés en exil » (2 Rois 17). Le mot « religion » dans cette citation est d’ailleurs דת (dat) en hébreu, qui signifie « loi, décret, édit royal, coutume » et qui est considéré d'origine persane.[2] A l’époque d’Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C. à Babylone) et de ses généraux prenant la suite, il y avait une forte volonté de fusionner les cultures grecque et orientale. Les Romains, qui ont inventé le mot religion, « avaient pour politique d'incorporer les dieux locaux des pays qu'ils conquéraient au panthéon romain ». (wiki). Les édits de l’empereur Ashoka (250 av. j.c.) prouvent qu’en Inde aussi le spirituel et le temporel sont intimement mêlés. Les rois indiens, les empereurs chinois, les empereurs et rois tibétains ont tous contribué à faire et à défaire des « religions » : il en allait souvent de leur survie.

Quand une religion est reconnue en tant que tel, elle défend ses patrimoines et ses intérêts. Elle se profile en se racontant. Elle se présente alors comme une loi divine, qui doit rester pure, c’est-à-dire telle qu’elle était au moment de sa révélation, conforme à sa doctrine, orthodoxe. Elle est peut-être le produit de syncrétisme (ce qu’elle tentera de dissimuler de toutes ses forces), mais du moment qu’elle est une « religion » elle refusera tout nouveau syncrétisme, pour se préserver. Entre « religions » on se respecte en tant que telle, afin de se préserver car « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c'est la loi et les prophètes. » (Matthieu 7 :12)

Nous nous trouvons donc avec des religions qui veillent à leur orthodoxie en refusant tout « syncrétisme ». En dehors du syncrétisme (mimétisme) naturel que l’on trouve le long de l’histoire de chaque religion, il y a un syncrétisme intentionnel. Il peut être le fait du pouvoir temporel (voir ci-dessus les romains etc.), ou il peut être une initiative de prophètes illuminés. Certains on réussi et leurs efforts ont abouti à des « religions » et même de « grandes religions », d’autres ont échoués, souvent aux dépens de leur vie (Mani etc.).

Le manichéisme aurait été introduit en Chine en 694 et apprécié par l'impératrice Wu Tso-t'ien de la dynastie T'ang (618-907). Mais plus tard, un édit impérial de l'empereur 732 Hiuan-tsong la considéra comme une «doctrine hérétique » qui se fit passer pour du bouddhisme.
« En 731, l'empereur de Chine, Xuanzong (712-756), avait ordonné qu'on lui présentât un exposé de la doctrine avant d'autoriser, en 732, aux seuls étrangers, l'exercice de cette religion «perverse» qui était celle des Ouïgours. La pratique personnelle de cette religion était cependant tolérée. A partir de 843, le manichéisme fut interdit en Chine, avec toutes les autres religions étrangères, y compris le christianisme et le bouddhisme. »[3]
La doctrine manichéenne fut également présente au Tibet, comme en témoigne un texte attribué au roi Khri song lde btsan (755–797), intitulé « bka' yang dag pa'i tshad ma'i mdo btus pa »[4]. Il y est exposé comment un imposteur perse Mar Mani, se rendit coupable d’une escroquerie intolérable, ayant fabriqué un culte à partir de cultes différents.[5] Le même roi établit d’ailleurs le bouddhisme comme religion d’état, à l’exclusion de toutes les autres, y compris le « Bön », qui n’existait pas encore en tant que tel... A tout roi qui gouverne en accord avec la loi bouddhiste et qui protège les bouddhistes, ces derniers ont accordé le titre Dharmarāja. Les dharmapala exerceront leur pouvoir à un niveau plus psychologique. Le premier ministre indien Modi est peut-être un nouveau candidat pour le titre de dharmaraja...

Afin de protéger la pureté de la foi, des inventaires d’écrits canoniques sont dressés. Et quand ce processus s’est terminé et que la liste des Paroles du Bouddha (buddhavacana) est désormais close, il faut se tourner vers d’autres moyens pour adopter, réformer et mettre à jour la Doxa, au rythme des innovations religieuses des concurrents qui jouissent d’une certaine popularité auprès des élites ou du public, et qu’il convient d’intégrer pour rester un acteur sur ce marché. C’est en quelque sorte encore un syncrétisme, malgré soi.

Quand les canons sont établis, c’est à travers des commentaires, des textes « redecouverts » (p.e. Maitrīpa qui avait redécouvert deux traités de Maitreya), des pseudépigraphes et des apocryphes, des transmissions aurales, des termas et des révélations visionnaires que la Doctrine est remise au goût du jour jusqu’au siècle dernier. Mais avec les progrès actuels de la science, l’informatique etc., les changements sociaux et politiques, il devient impossible de continuer à combler les écarts, il faudrait sans doute changer d’optique pour simplement survivre, voire plus si affinité.

***

[1] Les communions humaines, Régis Debray, p. 48-49

[2] Source

[3] Filosofía de la India: Del Veda al Vedanta. El sistema Sāṃkhya, de Fernando Tola,Carmen Dragonett, pp. 520-524

[4] Il aurait même un titre en sanscrit : Samyagvakpramanoddhrtasūtra

[5] par sig g.yon chen mar ma ni/ g.yon mi bzod pas gtsug lag kun dang mi mthun pa gcig bya ba'i phyir gtsug lag kun nas drangs te/ byas pa lta bu ched du mi mthun par sbyar na/ gtsug lag gzhan gyis grub pa'i mtha' yod par gyur te/ ma grub pa la sogs pa'o/. gyon can = rogue, fornicateur, démon, intrigant, intrigue, escroc (S. dhūrtaka)