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jeudi 19 novembre 2020

L'énergie souffle où il veut


Photo Beliefnet

Pendant le renouveau tantrique chinois à la fin de l'empire, pendant la République de Chine et au début de la Chine communiste jusqu’à la révolution culturelle, les élites chinoises s'abreuvèrent aux sources tantriques tibétaines, pour se réapproprier le bouddhisme ésotérique (japonais et tibétain) et pour ainsi ré-enchanter le bouddhisme chinois. Je m’intéresse surtout à l’aspect de ré-enchantement : les aspects les plus ésotériques et surnaturels, et notamment tout ce qui se rapporte au lien corps-esprit, le corps subtil et son ingénierie. Comme il y a “le corps” et qu’il y a “l’esprit”, aussi insaisissable qu’il soit, il y a un lien entre les deux. En passant par l’un on doit pouvoir maîtriser l’autre et vice-versa. A la mort seul “le corps” meurt, l’esprit est immortel. Le bouddhisme a beau proclamer ses quatre vérités, l’ésotérisme l’emporte.

Pendant cette période, on s’intéresse plus particulièrement aux liens “lumineux” entre le corps et l’esprit et leur utilisation. On peut donc présumer que quand les lamas nyingma et kagyu enseignaient les pratiques visionnaires du Franchissement du Pic (tib. thod bgral), les Six yogas de Nāropa, les principes du corps intérieur (tib. Zab mo nang don), les pratiques énergétiques “rtsa rlung thig le”, le transfert de la conscience (tib. ‘pho ba), etc., ils étaient particulièrement attentifs. Les lamas tibétains (p.e. Gangkar Rinpoché), étaient invités par les universités chinoises pour donner des conférences.

"Liu Guizhen émettant du qi"

En 1950, Liu Guizhen (劉貴珍), l’inventeur du Qigong avait déjà intégré des pratiques tibétaines dans son cursus au sanatorium de Beidahe (北戴河) dans la province de Hebei[1]. Ne maîtrisant pas le chinois, je n’ai pas trouvé l’origine de cette intégration. Pendant sa période de grâce, Liu Guizhen a pu développer sa méthode et implanter ses instituts. Je n’ai pas de vue sur le comment et le pourquoi de l’intégration de pratiques tibétaines dans le Qigong, et très peu de vue également sur l’origine de la méthode de Liu Guizhen, héritée de ses ancêtres. A creuser.
“Liu Guizhen (1920-1983), jeune cadre du parti, sera soigné en 1947 d'un ulcère par son oncle Liu Duzhou qui lui apprend le travail de la force intérieure (neiyanggong), pratique transmise traditionnellement de maître à disciple. Le parti le pousse à approfondir cette pratique. Le secrétaire du parti, Cheng Yulin, l 'assigna à l'enseignement dans le sanatorium des cadres du Hebei méridional et l'entoura d'un groupe de chercheurs.” (Extrait de Histoire du Qi Gong De l'antiquité à nos jours)
Pour Liu Guizhen, le Qigong est une triple discipline (santiao) : du corps, de la respiration et de l’esprit. Sa méthode aurait même une petite lignée de transmission “Nei Yang Gong Qigong”, qui remonte de son oncle Liu Du Zhong[2] à un certain Hao Xiang Wu, en une transmission de quatre détenteurs. On peut se demander quel est exactement le lien entre le Qigong et le renouveau tantrique en Chine. La méthode Liu Guizhen était initialement très populaire, jusque dans les plus hauts rangs du Parti communiste. On comprend qu’une méthode ancestrale d’AOC chinoise, sans trop de surnaturel, ait pu les séduire. Pourquoi chercher chez les Tibétains un savoir énergétique et des techniques de longévité ancestraux que la Chine aurait déjà (Qigong, acupuncture, etc.)[3] ?

Le grand timonier se baignant à Beidahe

On peut imaginer que lorsque les membres du Parti passèrent leurs vacances d’été en famille à la plage de Beidahe, ils auraient pu en profiter pour se faire soigner au sanatorium du docteur Liu Guizhen[4].
“In 1959 over 200 hospital in China were offering Qigong treatment and over 50 of them attended a conference, each producing research data, with the treatment having a 94% positive effect rate in over 25 conditions and the treatment leading to a complete recovery in 80% of the cases studied.” (Extrait de site web Neiyanggong USA)
Puis, changement de programme abrupt, la période de grâce de Liu Guizhen se termine. “Le créateur de l’herbe vénéneuse Qigong” fera de la prison pendant 11 ans, et subira des tortures et de la rééducation. Mao et son Parti se seraient-ils aperçus que la méthode de Liu Guizhen n’était finalement pas si ancestrale ou chinoise ? Du même coup, les vacances d’été du Parti à Beidahe, ont été interrompues jusqu’à la fin des années 1970[5].

Après la mort de Mao en 1976, et l’arrestation de la Bande des Quatre (cinq avec leur leader Mao), responsable de la révolution culturelle, un renouveau modéré pouvait reprendre. Le Qigong pouvait revenir, et était de nouveau prêt à recevoir toutes sortes de greffes.

On peut de nouveau se baigner, Deng Xiaoping à Beidahe

Nous ne savons pas grand chose de la vie du futur Fahai Lama entre les années 1950, où il part à Shanghai, pour travailler dans un centre médical (qigong et acupuncture) entre Ningbeilu et Henang zhongdu. Il aurait tenté de retourner voir son maître au Tibet, mais comme celui-ci était en résidence surveillée (1956-57), il avait fait demi-tour, et repris son travail (?). En 1961, il aurait entamé sa “longue retraite” au Mont Tianmu (Nan tianmushan), jusqu’à la fin de la révolution culturelle. On le voit ré-émerger à partir de 1976, quand il commence à enseigner officiellement, et qu’il ouvre son centre. En 1983, la revue “Qigong” commence à expliquer des méthodes tantriques tibétaines. En 1988, a lieu la fondation de la Société de Qigong tantrique tibétain de la Société chinoise des sciences du Qigong (Zhongguo Qigong Yanjiuhui Zangmi Qigonghui 中国气功科学研究会 藏密氣功 ), avec de nombreux lamas et tulkous parmi leurs membres. Fahai Lama et Zhuba (?) furent de la partie (source Chen Bing).

Au milieu des années 1980, il y avait déjà 2000 organisations de Qigong et entre 60 et 200 millions de pratiquants dans toute la Chine, et à la fin des années 1980, le Qigong était pratiquée dans tous les segments de la population (source : Vibrational Energy Medicine).

Planche du Xingming guizhi

Le terme Qi gong apparaît pour la première fois dans un texte taoïste (Xingming guizhi, un recueil de préceptes taoïstes d’hygiène corporelle) datant de la dynastie des Tang (618-907), où il le sens de "procédés du souffle". Le terme “Qi” signifie quelque chose comme énergie vitale ou souffle. Il s’apparente à l’idée de souffle vital, le pneuma chez les Grecs, le prāṇa chez les Indiens, le rlung chez les Tibétains. Maîtriser et chevaucher le souffle vital est détenir le secret de la santé, de la longévité, voire de l’immortalité. La “pneumatologie” est donc l’étude de cette énergie vitale, qui affirme l’existence d’une énergie vitale qui pénètre le vivant, que l’on pourrait capturer, mesurer[6], faire circuler, monter, descendre, maîtriser... Cette énergie est censée établir “le lien” entre “le corps” et “l’esprit”. C’est une manière de penser qui peut rapidement aller vers une pensée essentialiste, où l’on aura du mal à ne pas attribuer une réalité à des idées qui n’en ont pas, ce qui n'exclut pas qu'elles ne puissent pas produire d'effets, mais c'est un autre débat. 
"Je voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler : car il leur faudroit un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies…" Montaigne, Apologie de Raymond de Sebonde 

Cours avancé de Qigong (1993) sur le mont Miaofeng, Pékin.
La casserole sur la tête aiderait à prendre conscience du lien entre l'homme et le Ciel (source internet).
 

***

[1] Chen Bing, The Tantric Revival and Its Reception in Modern China, traduit par Monica Esposito dans Images of Tibet in the 19th and 20th Centuries, 2008, p. 410
“ In the 1950s there were already some Tibetan Tantric practices in what Liu Guizhen taught at his qigong sanatorium in Beidahe (Hebei province), and contemporary qigong movements still regard meditative and esoteric practices as a kind of qigong therapy. In the modern Chinese translations of Tibetan Tantric works, breathing methods and techniques for the circulation of inner energy, like the vase-shaped breathing (Tib. bum can, Ch. baoping qi) were often translated by the term qigong (manipulation on qi or vital energy), and, from 1983, the review Qigong started to explain Tibetan Tantric methods.”

[2] “Eventually Uncle Liu Duzhou revealed the most important ‘secret’ of qigong and how it benefited a person’s health:
By silently repeating a phrase while focusing mental awareness below the navel, brain activity was slowed and the inner organs were strengthened. Doing this improved mental and physical well-being which consequently prolonged lif
e.” Chinese Buddhist Encyclopedia

[3] “Mao Zedong himself recognized the conflicting aims between the rejection of feudalistic ideas of the past and the benefits derived from those ideas. Traditional Chinese medicine was a clear example of this conflict. His solution can be summarized by his famous phrase "Chinese medicine is a great treasure house! We must make efforts to uncover it and raise its standards!", which legitimized the practice of traditional Chinese medicine and created an impetus to develop a stronger scientific basis.[21] The subject of qigong underwent a similar process of transformation. The historical elements of qigong were stripped to create a more scientific basis for the practice.” Extrait de Vibrational Energy Medicine, PediaPress

[4] “In 1956 the Beidaihe Medical Qigong hospital and training facility was established and many of the early patients included high ranking government officials.” Extrait de site web Neiyanggong USA
Voir aussi l’article en chinois 揭密夏都北 戴 河:看领 导 人如何度假? sur les vacances du Parti à Beidahe.

[5] “In the late 1970s, following the denial of the "Cultural Revolution", a large number of veteran cadres who had been impacted were rehabilitated, central and local sanatoriums were returned to various departments, and the past sanatorium system was gradually restored. Some senior central officials went to Beidaihe in the summer to recuperate and work, and some important domestic political activities and important decisions began to be related to Beidaihe.” traduction automatique Google de l’article 揭密夏都北 戴 河:看领 导 人如何度假?.

[6] "In the early 1980s, the Chinese scientific community attempted to verify the principles of qi through external measurements. Initially, they reported great success suggesting that qi can be measured as a form of electrical magnetic radiation. Other reports indicates that qi can induce external effects such as changing the properties of a liquid, clairvoyance, and telekinesis. Those reports created great excitement within the paranormal and para psychological research communities. (Wikipedia)  

samedi 23 février 2013

Les deux sources de l'immortalité (au Tibet)



La quête de l’immortalité existe depuis que l’être humain avait pris conscience de sa mortalité et cherchait à y échapper. Par tous les moyens. Partout, chacun y allant de sa méthode, s’échangeant les méthodes. La mortalité fait naître l’idée d’immortalité et celle-ci nourrit l’imagination. L’imagination inspire à faire bouger les limites et comble l’écart entre le désir et la réalité.

l’Éveillé avait enseigné les quatre vérités, dont la première pose la mort inéluctable pour tout ce qui est né. Pour ne pas mourir, il faut ne pas naître. Ou si on est né, ne pas s’identifier aux skandha et ne pas se les approprier. Ceux qui étaient attachés à leur corps (rūpa) et à leur personne (nāma) ont néanmoins cherché des moyens pour préserver leur corps et/ou leur personne, d’une façon ou d’une autre, par l’imagination et/ou concrètement.

l’Éveillé a démontré le rôle de la soif (P. taṇhā S. tṛṣṇā) dans l’origine de l’asservissement et de la souffrance. La soif peut se rapporter à trois choses. Il y a la soif de choses sensibles (S. kāma-tṛṣṇā), la soif d’existence/de devenir (bhava-tṛṣṇā) et la soif de non-existence (vibhava-tṛṣṇā). Trois sortes de soif qui asservissent et qui font que l’on n’est pas libre. A ces trois sortes de soif correspondent trois plans, trois logiques dans lesquelles elles font entrer : le plan sensible (S. kāmadhātu), le plan des formes (S. rūpadhātu) et le plan sans formes (S. arūpyadhātu). Elles conduisent à une existence dans un des trois plans du triple univers. Il me semble que la quête de l’immortalité (l’immortalité de quoi ?) peut se classer dans la soif d’existence. Et la soif d’extinction (extinction de quoi ?) dans la soif de non-existence. Le bodhisattva n’est asservi ni à la soif de choses sensibles, ni à la soif d’existence, ni à la soif de non-existence.

Le Tibet, situé sur la route de la soie, était le voisin de deux grandes nations de chercheurs d’immortalité et était lui-même féru de la chose. L’Inde et la Chine étaient très au fait de la recherche des uns et des autres dans cette matière et suivaient leurs derniers développement avec le plus grand intérêt. L’imagination explore les possibilités suggérées par la mythologie que la réalité tente de suivre tant bien que mal. Le breuvage d’immortalité des dieux devient le fluide vital qui est la substance de l’univers. Prāṇa, rasa ou kula chez les uns, qi chez les autres. Cette substance a une double origine, comme celle qui est à l’origine de l’être humain. Elle se fractionne en les cinq éléments en façonnant le monde et les corps. Mais ce que produit le fractionnement multicolore est déjà un chant de cygne, ou un feu d’artifice. Il faut revenir en arrière pour trouver l’immortalité, qui est un recommencement éternel.

Il est difficile de savoir comment se sont échangées les différentes théories et pratiques d’immortalité, et où elles ont pris naissance. Mais l’étymologie et les légendes semblent pointer vers la Chine pour l’origine de l’approche alchimique, à coups de souffre et de mercure, dans toutes les déclinaisons. Il y a aussi des indications que la « pratique de la Chambre à coucher » (fang-tchong) serait plutôt d’origine chinoise. Elle est appelée « pratique chinoise » (S. cīnācāra) en Inde. Dans un des yāmala, le Rudrayāmala (12-13ème siècle), on voit mis en scène, non sans humour, le sage brahmane orthodoxe Vasiṣṭha aller en Chine majeure (mahācīna), sur les instructions du Bouddha, afin d’y apprendre « la pratique chinoise » (S. cīnācāra) dans le culte de la déesse Tārā. Les taoïstes chinois ont encore une troisième méthode, le « cinabre intérieur » (nei-tan) qui est plus interne, plus « yoguique ».

En Inde, on retrouve les mêmes trois tendances. L’approche plutôt alchimiste des (rasa)siddha. L’approche kaula de type « chambre à coucher », puis l’approche haṭhayoguique[1] des nāths. Matsyendra, l’auteur du Kaulajñānanirṇaya, fait déjà la synthèse de l’approche siddha (alchimiste) et de l’approche Yoginī (kula). Les nāth siddha, mouvement fondé par Gorakṣa/Goraknāth, forment une confrérie hostile aux femmes[2], qui exclue l’approche de la « chambre à coucher » tout en l’intériorisant. Cette approche de l’immortalité (alchimique, interne et sexuelle intériorisée) cadre mieux avec la vie monastique bouddhiste[3]. Elle a eu une grande influence sur le bouddhisme tibétain entre le 12ème et le 16ème siècle par des visites de nāth yogis au Tibet. Les théories et les pratiques de la recherche de l’immortalité à l’aide d’une femme réelle au Tibet peuvent avoir une origine indienne (Yoginī-Kula) et chinoise. L’origine indienne est recherchée et considérée comme authentique. L’origine et l'influence chinoise sont inavouables. Mais l’ancienneté de la « pratique chinoise » par rapport à la pratique indienne semble établie. Il est difficile de croire que les empereurs tibétains n’étaient pas intéressés par l’immortalité, et qu’ils n’étaient pas au courant de la quête de l’immortalité des empereurs voisins, qui échangeaient des méthodes avec les indiens.

Afterthought : la recherche de l'immortalité à l'aide d'une femme réelle cadre mieux avec le taoïsme. La pratique Yoginī-Kula indienne n'était "au départ" (sans doute un départ mythologique) que possible avec des êtres surnaturels (Ḍākinī, Yoginī, Mères,et autre yakṣī), qui étaient attirés par des rituels à l'aide de mantras. Il est alors précisé qu'à défaut d'êtres surnaturels, tout être (féminin) se pointant (et donc attiré par les mantras) peut être utilisé comme tel. Dans le Yoginī-Kula indien, la "femme réelle" est donc un partenaire par défaut. Ce sont les mantra qui transforment la mudrā en mahāmudrā. La pratique indienne est encore proche de la magie classique, tandis que la pratique chinoise s'approche de la magie naturelle.    

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Illustration : Les seize arhats (lohan) à Kagyu Macang Monastery (Fu Hi Si).

[1] « Le Haṭha Yoga est un développement ultérieur du Yoga classique, le yoga « à huit branches » ou aṣṭanga yoga exposé par Patañjali. Il se rattache au tantrisme, comme le fait valoir une autre étymologie qui voit en ha le soleil et en ṭha la lune, le but ultime du Haṭha Yoga étant d’opérer l'union du soleil et de la lune, de śakti et de Śiva, de l’Énergie et de la Connaissance. Pour ce faire, il présente un ensemble de techniques permettant d’expérimenter cette union et cette dissolution dans l’Absolu à partir du corps conçu comme identique au macrocosme. La maîtrise progressive par le yogi des processus physiologiques et mentaux est donc censée mener à une égale maîtrise des phénomènes naturels et, de là, à l’acquisition de ces fameux « pouvoirs » (siddhi). Dans ce corps ainsi dépourvu de limite, l'adepte, en associant certaines postures avec le contrôle du souffle qui circule dans les canaux (nādi) de la physiologie mystique, est dit dans l’état de réveiller la kuṇḍalinī, c’est-à-dire d’éveiller en lui-même l’énergie cosmique représentée comme un serpent femelle endormi et lové à la base de la colonne vertébrale. Cette énergie se dresse alors et remonte la suṣumnā, le canal central du corps subtil. Ce canal est bloqué en différents points par les cakra, les « roues », les centres qui s’étagent depuis la base et le mūlādhāra cakra jusqu’au centre supérieur, le lotus à mille pétales (sahasrāra) qui est ouverture sur le brahman » (brahmarandhra). Imaginés comme des lotus sur lesquels se placent les divinités, ces cakra sont liés aux éléments et expriment les potentialités présentes dans le corps du Yogi. La montée de la kuṇḍalinī permet l’épanouissement de ces virtualités, puis leur dépassement pour aboutir au stade ultime, la fusion avec Śiva. Energie et connaissance ne font alors plus qu’un et le yogi atteint à la fois l’absolu de la transcendance et l’immortalité d’un corps devenu parfait. » Itinérance et vie monastique: les ascètes Nāth Yogīs en Inde contemporaine, p. 9-10

[2] Goraknāth serait né miraculeusement par une poignée de cendres donnée à une femme stérile. Et il aurait sauvé son gourou Matsyendra des mains de femmes amazones, qui le retenaient. Deux éléments légendaires indicatifs d’une reforme.

[3] « les Nāth Yogis refusent l’accès de la secte aux laïcs, maîtres de maison ordinaires, mais reconnaissent aux descendants des Yogis « déchus » le droit de cumuler vie dans le monde et appartenance à la secte, y compris dans sa dimension sotériologique. »

mercredi 21 novembre 2012

Une offre que le Bouddha ne pouvait pas refuser



Le mythique empereur jaune (黄帝) Houang-ti, dont la femme aurait découvert la soie, est considéré comme le fondateur de la civilisation chinoise[1]. Il s'éleva vers le ciel en une magnifique apothéose et devint le, patron des alchimistes, des médecins et des devins. Selon certains, Houang-ti, aurait son origine en Shangdi (上帝)[2], le dieu suprême, ou empereur céleste, de la dynastie Shang (entre 1766 et 1122 a.v. J.C.)[3] qui régnait dans la vallée de la rivière jaune[4], le berceau de la civilisation chinoise. Plus tard, ce dieu était remplacé par, ou convergeait avec le Ciel (天, Tiān).

Confucius parle dans Le Livre des odes et dans les Annales des Printemps et des Automnes de cinq empereurs, appelés les « cinq Ti » (wu ti/wu di). Au centre se trouve Houang-ti, l’empéreur jaune, entouré des quatres autres dans les quatre points cardinaux. Ils peuplent le ciel avec les trois souverains.[5] Pour Marcel Granet[6], il s’agit de « légendes historisées » qui renseignent plus de l’époque où elles furent écrites que de l’époque qu’elles sont censées décrire. Dans leur entourage, on trouve les Immortels, désignés par un mot qui signifie étymologiquement « hommes des montagnes » [T. ri khrod pa, ri pa][7]. En suivant les recettes des Maîtres à recettes (fang-che), chacun peut devenir comme les Immortels. « Des êtres volants, soit ailés, soit chevauchant des oiseaux et des dragons », « dont la chair et la peau sont fraîches et blanches comme glace et neige…. », qui « aspirent le vent et boivent la rosée ». « Ils se font porter par l’air et les nuées, traînés par des dragons volants. »[8] Des Vidyādhara ou des siddha dirions-nous.

Ces cinq souverains se retrouvent par la suite « intériorisées » ou « microcosmisées » dans les pratiques du Livre du Joyau sacré (Ling Pao Ching/Lingbao jing, 4ème siècle) et du Livre de la Cour jaune (Huangtingjing/Houang-t’ing king, 5-6ème siècle). Le corps est habité par cinq esprits, identiques au « souffle » de l’univers, chacun des cinq viscères du corps correspondant à un esprit. Le Livre de la Grande Paix (T’ai-p’ing king) décrit la visualisation intérieure des esprits des cinq viscères. « Imaginez-les comme de jeunes garçons aux couleurs des Éléments. » Ces cinq esprits se transforment et deviennent dix mille. Le « dix mille » correspondant simplement à la diversité/multiplicité/différenciation/représentation, autrement dit le monde.[9] Les cinq lumières ou intuitions dirions-nous.
« Le Houang t'ing king dit que ces cinq esprits se transforment et deviennent dix mille. Une des raisons du succès de ce dernier livre est certainement l'énumération des esprits du corps, avec leurs noms, depuis ceux des cheveux et des dents jusqu'à ceux des viscères et des réceptacles. De plus, le corps étant un microcosme structuré comme le macrocosme, les divinités qui habitent celui-ci y figurent aussi. Plus exactement, c'est la méditation qui permet d'entrer en relation avec eux et de les faire « descendre » et pénétrer dans le corps auquel ils apportent un surcroît de vie. En invoquant les divinités par leur nom, on peut obtenir d'eux un enseignement non pas  doctrinal, mais comportant la révélation de quelque recette physiologique, alchimiste ou magique. Certains taoïstes parcouraient les montagnes dans l'espoir de rencontrer un de ces maîtres transcendants qui viennent séjourner parfois dans des grottes, mais il était plus simple de les chercher en soi-même. »[10]
Serait-ce possible que ces quatre ou cinq rois (si Indra/Sakka aurait été dans le lot) aient pu rendre visite au Bouddha du canon pāli, après un long voyage sur la route de la soie, par voie terrestre ou maritime ? Jugez pour vous-mêmes en lisant le AtanatiyaSutta et le Maha-samaya Sutta, où l’on retrouve les quatre grands rois (mahārāja)[11], guardiens des quatre directions et chefs des clans de demi-dieux/génies chevauchant différents véhicules (voir le blog de Jeffrey Kotyk). Quand le bouddha était encore jeune et vigoureux, il interdisait l’usage des "sciences inférieures"[12], mais lorsqu’il reçut la visite des quatre rois, il semblait ne plus offrir aucune résistance. Les rois lui proposent la formule protectrice (P. paritta) dite « Atanata », car tous les yakkha (yakṣa) n’aiment pas forcément le Bouddha et ses adeptes... Ses moines pourraient attraper des maladies ou être possédés, un monastère prend feu si facilement, il vaut mieux éviter les inondations et les déluges, un accident est si vite arrivé, nous on vous aime bien, mais nous avons des collègues que nous ne pourrons pas surveiller 24/24 et qui ont la gâchette facile...   Les rois lui font alors "une offre qu'il ne peut pas refuser". Il vaut mieux être prévoyant, et lorsqu'un adepte est « saisi » par un yakkha, rappeler à l’ordre celui-ci en lui répétant la formule protectrice, qui énumère la liste de ses hiérarchiques supérieurs, ce qui a pour effet de faire rentrer dans le rang le yakkha subalterne et ainsi de libérer/racheter/exorciser/guérir l'adepte « saisi ». Principe magique de base. Donc en échange d'un culte et des offrandes dont les échéances, la nature et le nombre (rançon) restent à convenir (S. samaya T. dam tshig), le Bouddha et ses adeptes ne seront pas inquiétés. Parole de chefs de bande. Le Bouddha ne dit pas grand chose dans ce sutta du Parrain, il acquiesce simplement.

Ces quatre rois sont au service du dieu suprême Śakra Devānām Indra, ou simplement Indra ou Sakka pour les intimes, le porteur de foudre. On peut imaginer Sakka/Indra au centre avec les quatre rois qui l’entourent, cinq en tout. Comme pour les cinq empereurs, ou les cinq tathāgata (S. dhyānī buddha). Avec éventuellement le Ciel pour sixième.


MàJ 08012013 Avant l'arrivée du bouddhisme en Chine, il n'existait pas de représentation anthropomorphe des planètes (British Museum). Sur une peinture sur soie (897) découverte dans les grottes de Dunhuang, le bouddha Tejaprabhā est représenté en compagnie des cinq planètes visibles à l'oeil nu, associées aux cinq éléments. Il s'agit de Mercure (femme en noir), Jupiter (magistrat en bleu), Saturne (avec le boeuf), Venus (la dame en blanche, qui rappelle (Sù nǚ, 素女), et Mars (le guerrier rouge).  Voir aussi le blogue de Jeffrey Kotyk.  




[1] Huaxia (華夏)
[5] Les trois souverains et les cinq empereurs sont des demi-dieux aidant l’humanité par leurs sciences.
[6] Danses et légendes de la Chine ancienne.
[7] Sien, sien-jen, tchen-jen, ou tchen-sien.
[8] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1221
[9] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1242
[10] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1242-1243
[11] Dhṛtarāṣṭra (est, chef des gandharva et des piśācī), Virūḍhaka (sud, chef des kumbhāṇḍa et des preta),Virūpākṣa (ouest, chef des nāga), et Vaiśravaṇa (nord, chef des yakṣa et des rākṣasa)
[12] Kullavagga, V, 33, 2 Voir aussi Samaññaphala Sutta, les fruits de la vie contemplative