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dimanche 10 mars 2019

Mythes de naissance et naissance de mythes




Naissance du Bouddha sous l’arbre sal (śāl),
shorea robusta, Inde oriental Xème s.

<Malheureusement, pour une raison inconnue, toutes les illustrations de ce billet avaient disparues>

Est-ce qu’il existe un fonds commun indo-européen, mutatis mutandis, de mythologies et de rituels associés, de la Grèce au périmètre indien ? J’avais écrit une série de blogs sur les festivals et les coutumes de la ville de Purī en Inde.

Récapitulatif Purī, Jagganāth, Dionysos, devadasī etc.
Le festival des chars de PurīUn roi qui fait la pluie et le beau tempsJuggernaut ou la procession du soleilLa séduction de l'ascète cornu"Dionysos" à Purī ?

Le caractère dionysiaque des festivals me faisait penser à une influence grecque/ionienne, mais on peut aussi penser à un terreau commun, plus ancien, dont on pourrait spéculer sur les principales caractéristiques en considérant le déroulement des festivals de Purī et les Thesmophories grecques et les Cerealia, ou ludi Cereris, des romains.

Déméter avec Perséphoné-Coré
et le petit Iacchos

Nous connaissons ce type de festivals comme le culte de la déesse grecque Déméter, la déesse de l'agriculture, mais le culte pourrait être aussi ancien que l’agriculture et le souci de la fertilité des terres et du vivant. La nature, la terre, la fertilité, les saisons ainsi que les agents de la nature sont personnifiées et divinisées. C’est de la conformité de leur culte que dépend la réussite des récoltes, des naissances et de la prospérité en général. Ce culte a pour fonction d’instaurer l’ordre nécessaire à ces grâces.

Les Thesmophories et les Cerealia sont peut-être des formes atténuées plus publiques de cultes comme les Mystères d'Éleusis. Ce que ces cultes partagent est l’idée de la nature cyclique des saisons et de la nature, avec l’aller et le retour de la fertilité et de la vie, représentée par Perséphone, la fille de Déméter, qui passe sa vie entre le monde terrestre (printemps-été) et le monde souterrain (automne-hiver).

Pour garantir les cycles de la nature, il faut respecter les cycles du culte. Le roi et le prêtre jouent un rôle important dans le culte. Le roi est symboliquement marié à la terre sur laquelle il règne, le prêtre surveille le bon déroulement des rituels.
“Dans la tradition éleusinienne, Eubouleus est un porcher englouti par la terre en même temps que Perséphone lorsqu'elle est enlevée par Hadès. En son honneur, les Athéniens jettent des porcs vivants dans les « gouffres de Koré et de Déméter » lors de la fête des Thesmophories. Il joue un rôle important dans le culte d'Éleusis en tant qu'accompagnateur de Perséphone lors de son retour des Enfers. Une inscription sur un relief [de Lakratéidè] trouvé dans le sanctuaire d'Hadès à Éleusis l'associe avec deux divinités, Théos et Théa, formant ainsi une triade. Source wikipedia 
“En effet, le rite essentiel des Thesmophories en Attique consistait à précipiter des cochons de lait dans des fosses, appelées mégara (μέγαρα) ; les restes, thesmoi (θεσμοί), avaient mécaniquement acquis des vertus fertilisantes, et étaient récupérés l'année suivante pour être mêlés aux semences.” Source Wikipedia

Varāha, le sanglier, joue un rôle important en tant que protecteur de la déesse terre Bhūdevī (un avatar de Vichnou). Y compris dans les rituels (de couronnement) où la boue de divers endroits du territoire doit être prélevé avec une défense de sanglier (éléphant ou rhinocéros).

Pour plus de détails :

“(Dialogues des Hétaïres, 11,1 - éd. Rabe p. 276)
Thesmophories : « les Thesmophories sont une fête grecque comportant des mystères. On les appelle aussi Skirophories. Elles ont pour origine un récit mythique : lorsque Korè [autre nom de Perséphone], qui cueillait des fleurs, fut enlevée par Pluton, il y avait sur les lieux un porcher nommé Eubouleus, qui faisait paître ses pourceaux. Ils furent tous engloutis dans le même gouffre où avait disparu Korè ; par suite, en l’honneur d’Eubouleus, on jette des porcelets dans les gouffres de Déméter et de Korè. Les restes décomposés des porcs ainsi jetés dans les megara sont recueillis par des femmes nommées écopeuses (antletriai) qui, après avoir passé trois jours dans une pureté rituelle, descendent dans les cavités sacrées (adyta) pour rapporter les restes et les placer sur les autels ; celui qui en prend et en mêle au grain de semence aura, croit-on, de belles récoltes. On dit aussi qu’il y a des serpents au fond des gouffres qui dévorent la plus grande partie de ce qui y a été jeté. C’est pourquoi lorsque les femmes écopent et, lorsqu’en retour elles déposent les figurines, elles font beaucoup de bruit en frappant afin d’éloigner les serpents que l’on considère comme les gardiens des lieux interdits (adyta). Cette même cérémonie porte aussi le nom d’arrhétophories et on en donne la même explication concernant la naissance des fruits et l’ensemencement des hommes. On offre alors des objets sacrés qui doivent rester secrets (arrhela), figurines de pâte dure de blé, fabriquées à l’imitation des serpents et de membres masculins. Et elles prennent des branches de pin chargées de leurs cônes, à cause de la grande fécondité de cette plante. Toutes ces choses sont jetées dans les megara qui est le nom des cavités sacrées (adyta) en même temps que les pourceaux à cause de la capacité également de cet animal à produire beaucoup de petits - en tant que symboles de la naissance des fruits et des hommes. Ainsi remercie-t-on Déméter qui, en donnant les "fruits de Déméter" a apporté la civilisation au genre humain. La première explication de la fête est donc le mythe et celle-ci vient de la nature. Les Thesmophories portent ce nom parce que Déméter a reçu l’épithète de Thesmophore, parce qu’elle a apporté les lois, c’est-à-dire les thesmoi, selon lesquelles les humains doivent se procurer leur nourriture en travaillant la terre. » Extrait de Les Grecs et leurs dieux: Pratiques et représentations religieuses dans la cité à l'époque classique de Louise Bruit Zaidman
Le rôle cultuel dans le temple décrit ci-dessus est réservé aux hétaïres grecs et aux devadasi indiens. pour certains festivals, les femmes du peuple aussi doivent garder une pureté rituelle.

“Les fêtes autour de la Menstruation de la terre « Rāja Saṃkranti » (aussi Mithuna Sankranti), montrent le lien très particulier entre le roi, le peuple de Purī et la terre. Pendant cette période, les paysans ne labourent pas la terre, ni ne l’ensemencent et attendent la pluie. Ils s’abstiennent également d’avoir des rapports sexuels avec leurs femmes. La Menstruation de la terre (Bhūdevī), a lieu au mois de Jyeṣṭha (mai, juin) dure trois/quatre jours, et précède le Festival du bain (snāna purnimā/uschaba), qui inaugure la période des pluies. Le quatrième jour du festival a lieu le Bain de la déesse (ṭhākurāṇi gāduā). La terre brûlante (bhuī dāhana) attend les pluies. Les agriculteurs la traitent comme une femme menstruée et ne la labourent pas. Ils s’abstiennent également de rapports sexuels avec leurs femmes, qui se comportent comme si elles avaient les règles. Pendant la menstruation de la terre les femmes ne travaillent pas et se détendent. Ce sont les hommes qui font la cuisine.” Un roi qui fait la pluie et le beau temps (blog Dans le sillage d’Advayavajra).
Lors des Cerealia romains, qui célébraient le retour de Proserpine sur la terre et l'invention de l'agriculture on n'offrait point de sacrifice sanglant, à l'exception toutefois d'une truie, qu'on immolait à Cérès (wikipedia). Bona Dea (la Bonne Déesse), une autre déesse de l’entourage de Déméter, fut célébrée à Rome pendant des cérémonies nocturnes, uniquement ouvertes aux femmes. Toutes les représentations d'hommes ou d'animaux du sexe mâle étaient enlevés.
“On sait que les participantes se recrutaient parmi les matrones appartenant aux milieux aristocratiques de Rome, auxquelles s'ajoutaient les Vestales. On sait aussi qu'elles portaient toutes sortes de fleurs (sauf le myrte) et offraient en sacrifice une truie et du vin.” (source wikipédia)
C’étaient probablement pendant des festivals de ce type, consacrées à Déméter, ou une divinité équivalente, que se joue le mythe de Myrrha/Smyrna raconté par Ovide dans les Métamorphoses. Selon les versions de ce mythe, Myrrha/Smyrna fut la fille du roi Cinyras et de la reine Cenchreis de Chypre ou du roi Théias d’Assyrie (qui serait le fils de Bélos) et de la nymphe Orithye (version de Panyasis). Pendant la tenue d’un de ces festivals consacrés à Cérès/Déméter, la reine Cenchreis pratiquaient l’abstinence sexuelle pendant neuf jours. Sa fille Myrrha, secrètement amoureuse de son père fit organiser des rencontres avec son père par sa nourrice. Myrrha contrevient ainsi aux préceptes de la déesse, qui provoque peut-être ainsi l’ire d’Aphrodite/Vénus. Il existe plusieurs versions pour expliquer son ire. Au bout de quelques nuits, le père découvre la manoeuvre et veut tuer Myrrha, qui s’enfuit dans les bois, où elle erre pendant neuf ans voulant disparaître de la surface de la terre et poursuivie par Aphrodite. La terre sauve Myrrha en recouvrant ses pieds de terre et en la transformant en arbre de myrrhe. Enceinte d’Adonis elle accouche de lui par une fente de son écorce avec l’aide de Lucina, la déesse de la naissance.

Naissance d’Adonis. Majolique de l’atelier de Fontana.

Ici aussi, il existe différentes versions hormis celle d’Ovide. Elle est retrouvée par le roi qui de son épée fendit le tronc en deux et le bébé Adonis en sortit. Dans une autre, un “sanglier, traqué, fuyant droit devant lui, fendit le tronc avec ses défenses et dans l'anfractuosité les chasseurs découvrirent un bébé préfigurant peut-être la mort qui l'attendait.” (source)

Naissance d’Adonis par Jean Decourt (1560)

C’est le retour du mythème du sanglier qui fertilise/sauve la terre. Adonis mourrut à la chasse étant mortellement blessé à la jambe par un sanglier.

Vénus pleurant la mort d’Adonis, Thomas Willeboirts Bosschaert

Le nom Adonis est considéré d’origine sémitique et on retrouverait le même mythe sous les noms de Tammouz ou de Thamous, qui correspond à son tour à Dumuzi le berger et l’amant d’Innana. Adonis est associé au myrte, qui est interdit dans le culte de Bona Dea, car le père incestueux de celle-ci “essaya en vain de parvenir à ses fins en l'enivrant. Excédé, il la fouetta avec une verge de myrte. Il réussit finalement à s'unir à elle, en prenant la forme d'un serpent.” (source wikipedia).

Ce qui est remarquable c’est l’inversion des thèmes du mythe de Myrrha. Cette dernière aurait été secrètement amoureuse de son père, et c’est en l’enivrant qu’elle avait réussi à coucher et tomber enceinte de lui. Dans le cas de Bona Dea c’est elle la victime et c’est son père qui aurait tenté de l’enivrer. Notons aussi le symbole phallique du serpent, que l’on retrouve aussi chez les devadasi à Purī (elles tapent du pied pour tenir les cobras à distance). Le serpent, la verge de myrte (d’Adonis) et le sanglier avec sa défense ont la même valeur symbolique.

Si Adonis, le porcher, est en effet l’équivalent de Tammouz/Dumuzi (le berger), le mythe est effectivement oriental. Le bel Adonis/Tammouz/Dumuzi doit accompagner Koré/Perséphone/Innana qui descend sous la terre et remonte au rythme des saisons. Les sangliers/pourceaux/truies ou leurs figurines qui le représentent sont sacrifiés et jetés à la fosse (terre fendue) de Déméter/Koré pour fertiliser la terre de la saison qui vient. Il se pourra bien qu’aussitôt né Adonis, le jeune pourceau, est destiné à mourir.

“Les Adonies, fêtes en l'honneur d'Adonis, étaient célébrées en divers lieux, et plusieurs auteurs de l'Antiquité grecque les ont évoquées. Aphrodite tint à rendre hommage à son amant défunt et organisa en son honneur une fête funèbre célébrée chaque printemps par les femmes phéniciennes. Ce rituel consistait à planter des graines et à les arroser d'eau chaude de manière à accélérer leur croissance. Ces plantations, surnommées « jardins d'Adonis », mouraient également très rapidement, symbolisant la mort du jeune homme. À Athènes dès le ve siècle av. J.-C., les femmes rendaient à Adonis un culte vibrant, dont s'est moqué Aristophane. Elles se lamentaient alors bruyamment sur le sort tragique des deux amants, gémissant et criant : « Il est mort, le bel Adonis. » Ces fêtes avec grande pompe étaient célébrées à Byblos, à Alexandrie, entre autres. Elles duraient deux jours : le 1er était consacré au deuil, le 2e à la joie. Seules les femmes prenaient part à ces fêtes. Adonis était appelé Adon en Phénicie, et possiblement « Thammouz » en Mésopotamie (voir le dieu Dumuzi/Tammuz du Proche-Orient ancien et le mois de Tammouz, qui en dérive, dans le calendrier juif, et qui veut dire « juillet » en arabe et en turc). Salomon Reinach a proposé de voir dans ce rite l'explication de la légende relatée par Plutarque de Chéronée, concernant un pilote de navire égyptien qui aurait entendu une voix venue du rivage de l'île de Paxos, l'appelant par son nom et lui demandant d'annoncer que « le grand Pan est mort » : selon lui, il faudrait comprendre que la voix disait « Thamous, Thamous, Thamous, le très-grand (Panmegas) est mort », Thamous étant à la fois l'hétéronyme d'Adonis et le nom du pilote. Marcel Detienne propose une interprétation tout à fait différente (Les Jardins d'Adonis..., 1972).” (Adonis)


Tel le soleil et Dionysos, Adonis est donc un dieu qui meurt et revient tous les ans. Né d’un arbre, mort près d’un arbre (voire sur l’arbre..). La tristesse de Vénus pleurant son Adonis a dû être l’égal de Marie Madeleine pleurant Jésus, ou Marie pleurant son fils.

La mort d’Adonis de PP Rubens

Mais, surtout grâce à Aśvaghoṣa et son Buddhacarita (env. 150 après J.C.), le bouddhisme aussi a de quoi être redevable à ce fonds mythologique. Le Bouddha n’est plus un simple jeune homme devenant un renonçant (śramaṇa), mais un dieu qui décide de se réincarner. Il descend sur terre et entre dans la matrice de sa mère sous la forme onirique d’un éléphant à six défenses.


Sa mère, enceinte de lui, donne naissance en agrippant la branche d’un arbre sal, un arbre à résine. La résine de sal est utilisée comme encens dans des cérémonies hindoues.

Bouddha mourant au milieu des arbres sal, Kamakura period (1185–1333)

“Dans le bouddhisme, le Bouddha Shakyamuni méditait dans un bois de sals près de Kusinâgar au moment de son parinirvana (sa mort physique)” (wikipedia). Un des épithètes du Bouddha est “le taureau parmi les hommes”.

Iconographiquement, la naissance d’Adonis et du Bouddha se ressemblent. Contrairement à Myrrha, Mayadevi n’est pas transformé en un arbre, mais elle est représentée comme une yakṣiṇī/dryade (śālabhañjikā, on y retrouve le mot śāl) par son déhanchement (posture grecque par ailleurs) et le pied touchant/tapant la terre pour faire jaillir le suc. Contrairement aux dryades, elle est habillée.


La courtisane à ses côtés qui recueille le petit bouddha correspond iconographiquement à la déesse Lucina. Comme Adonis, le futur bouddha ne naît pas par la voie naturelle. C’est tout naturellement auprès d’un arbre que le futur bouddha retournera pour atteindre l’éveil (et pour prendre à témoin la terre), et il mourra dans une forêt d’arbres sal. Il n'est pas tué par un sanglier comme Adonis, mais il meurt après avoir mangé un civet de porc ou de sanglier... Le poète a le sens de l'humour.

A moins que le bouddhisme n’ait voulu ainsi intégrer des cultes plus anciens. Il est possible que les excavations de l’archéologues Robin Coningham de l'université de Durham dans le Temple Maya Devi à Lumbini, l'endroit où le Bouddha serait né, aient révélé un sanctuaire de "déesse-arbre".

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Vénus et Cupidon, 1525 by Lucas Cranach l'Ancien.

















dimanche 8 février 2015

Être ou ne pas être



Le Bouddha, l’Éveillé, aurait vécu il y a environ 2500 ans, voire un peu moins. Nous ne savons pas grand-chose de concret de lui. Ceux qui se réclament du Bouddha ont d’abord transmis des discours et de listes mnémotechniques (mātrikā) oralement, c’est-à-dire en les mémorisant et en les récitant ensemble, pour vérifier leur cohérence. C’est plus tard, vers le début de l’ère chrétienne, qu’ils ont été mis par écrits. Les manuscrits les plus anciens dateraient du premier siècle après J.C. et sont rédigés en gāndhārī, la langue de Gāndhāra, et appartiendraient selon Richard Salomon à la secte Dharmaguptaka. Les manuscrits les plus anciens en pāli dateraient du V-VIème siècle de notre ère.

Nous ne savons donc rien du Bouddha avec certitude. Tout ce que nous croyons savoir de lui vient principalement de sa hagiographie, Les Actes du Bouddha (Buddhacaritam), composés probablement en sanskrite classique par Aśvaghoṣa au IIème siècle de notre ère. Ils ont été traduits en chinois en 420 par Dharmakṣema. C’est une version très romancée et très symbolique de la vie du Bouddha, qui comporte de nombreux éléments mythologiques. Ce texte ainsi que la version des discours (p. sutta s. sūtra) du Bouddha montrent que le statut humain du Bouddha avait été revu considérablement à la hausse, selon les écoles.

Rien n'empêche d'imaginer que le Bouddha et ses compagnons menaient une vie plus décontractée que la tradition veut nous faire croire. Ils s'adressaient mutuellement en s'appelant "ami". [1]  Quand il y en avait un qui avait une dysenterie, le Bouddha s'occupa de lui en personne et le nettoya. Je m'imagine même qu'après avoir mendié et mangé la nourriture à midi, les moines firent une sieste ensemble en conversant. Souvent avec le Bouddha, mais quelquefois ils parlaient entre eux, le Bouddha écoutant à moitié endormi. Quand Śāriputra, Avalokiteśvara ou un autre venait de dire quelque chose de bien, le Bouddha leur dit "Pas mal, l'ami !". Plus tard, ces moments d'instructions étaient racontés avec beaucoup de pompe (tournicoton tournicoti autour du Bouddha etc.), et les conversations devenaient des Paroles du Bouddha, que l'on récita respectueusement, et que l'on utilisa pour bénir, protéger, guérir etc. Quand ils acceptaient un nouveau membre dans leur groupe, le Bouddha dit simplement "Viens Baddha !", et voilà la personne ordonnée ! Une vie champêtre simple, libre et détendue. Bien sûr, comme dans toute bande de copains, on se chamaillait de temps en temps. Comme à Kosambi au parc de Ghosita. Ou une autre fois quand excédé par ses moines, il était parti avec un autre "ami" et s'est installé sous un arbre dans un lieu tranquillité. Le Bouddha apprécia plus particulièrement les moments d'aise, où il pouvait déféquer dans l'herbe en toute tranquillité en écoutant les chants d'oiseaux.[2]           

Nous ne pouvons néanmoins nous baser que sur ces traces écrites pour approcher ce qu’aurait pu enseigner le Bouddha historique, en assumant qu’il ait réellement vécu. Et dans tous les écrits qui lui sont attribués on trouve de nombreux points de vue très différents. Cependant, certaines idées semblent revenir régulièrement. Ainsi, l’idée que l’on ne peut désigner le Bienheureux comme étant ici ou là, mais qu’il peut être désigné par le Corps réel (S. dharmakāya) : car le réel a été montrée par lui. [3] Dans les légendes des vies antérieures du Bouddha (S. avadāna T. rtogs brjod) comptées parmi les textes du mahāyāna, on trouve l'affirmation "Le Tathāgata ne peut être vu par son corps formel (S. rūpakāya)". Car le tathāgata est « celui qui est comme cela ».[4]

Alors, raconter les faits et geste d’un corps formel historique hypothétique ne permet pas de rejoindre ce qui est. Faire le culte d’un corps formel qui a disparu non plus. Puisque le véritable Bouddha est le corps réel (dharmakāya), tout ce que dit celui-ci (le véritable Bouddha) est bien dit, et plus tard on dirait même que tout ce qui est bien dit est la parole du Bouddha. Le Bouddha est celui qui découvre le réel et qui le montre (tib. ston pa). Et le réel est l’absence de l’erreur[5], qui elle est à l’origine de la souffrance. Identifier les erreurs et les causes des erreurs a donc toujours été une partie essentielle du bouddhisme. Quand celles-ci et la souffrance qui s’en suit sont éliminées, l’objectif du bouddhisme sera atteint. Le réel se tient de lui-même, il n’a pas besoin d’être confirmé, ni qu’on lui fasse un culte, ou que l’on croit en lui, tout en remerciant ceux qui le font de leurs bonnes intentions… Comme le bodhisattva (dont le soi n’est plus un je mais le nous) a pour projet d’aider autrui, il poursuit l’objectif du bouddhisme jusqu’à toute la souffrance a été éliminée.

Le réel « bouddhiste » est une question d’équilibre. Il est quelquefois appelé la « voie du milieu ». Il se tient entre l’être et le non-être. La scolastique bouddhique, en voulant finasser, a précisé qu’il se tient entre les extrêmes sans s’investir même dans ce milieu, qui pourrait être considéré comme un nouvel absolu. Mais si on n’est pas de mauvaise foi, on doit voir ce que veut dire le bouddhisme par voie du milieu. Ces instructions sont donc ad hoc et cherchent à équilibrer ou ré-équilibrer ce qui ne l’est plus. Comme un prof de yoga qui corrige l’alignement. Quand on penche trop vers le non-être, le prof bouddhiste essaiera de corriger cela par une instruction qui vous éloigne de cet extrême en vous rapprochant plus du « milieu ». Et la même chose, quand on penche trop vers l’être.

Les discours attribués au Bouddha le montrent souvent en réaction contre la tendance de son époque, le brahmanisme, le buzz de l’époque, plutôt centré sur l’être, appelé le Soi (s. ātman p. atta). Voulant corriger cette tendance qu’il voyait parmi ses amis, il a souvent dû parler du non-soi (p. anatta). Certains en ont donc fait la doctrine emblématique du Bouddha. D’autres prétendaient au contraire que le Bouddha aurait enseigné l’existence de la personne (pudgala) et constituent la secte des personnalistes (pudgalavādin). Du vivant du Bouddha, son propre cousin Devadatta, se serait séparé de lui avec ses amis pour commencer sa propre secte, plus ascétique. Et après la mort du Bouddha, sa communauté a éclaté en 18 sectes, avec leur son de cloche spécifique. Cela doit être le prix à payer pour des instructions ad hoc contradictoires, un message brouillé diraient nos spécialistes en marketing.

Le non-soi et l’extinction n’étant pas au goût de tous et jugé trop extrême, le mahāyāna a voulu corriger le tir en développant une approche plus positive en faisant pencher la balance plus vers l’être, avec des approches comme « la pensée seule » (cittamātra), la nature de Bouddha (tathāgarbha) et la définition de qualités positives naturellement présentes. En même temps, il a réfléchi au rôle du langage dans son association de notions d’être et de non-être à des concepts. Il a déclaré toutes ses positions comme provisoires et s’est montré très créatif dans l’utilisation du langage (Entrée à Lanka, Vimalakīrti…), en jouant avec le lecteur et ses a priori. Ainsi, on pouvait entendre le mot Soi ou grand Soi comme un objectif dans la bouche du Bouddha. Le grand Soi, comme d’ailleurs tout qui est appelé « grand » dans le « grand » véhicule est le dépassement de deux extrêmes, dans ce cas le non-soi et le Soi, le Grand Soi se tenant « au milieu » des deux extrêmes, dépassant et transcendant à la fois le non-soi et le Soi, si celui-ci est défini comme l’être.

Le mahāyāna n’a pas seulement utilisé la parole comme un stratagème, mais aussi les pratiques, les traditions. Il a voulu habilement incorporer (upāya) l’approche des tantras, qui fait appel à des notions théologiques, mythologiques… et aux rituels associés. Cela était devenu possible grâce à la revalorisation de l’être, la balance penchant désormais plutôt vers le positif. Le succès du tantrisme au Tibet a consolidé cet état de choses. Depuis le treizième siècle environ, le bouddhisme tibétain a le cœur qui penché vers l’être.

***

Gotami Sutta 

(Anguttara Nikaya VIII.53)
D'après la traduction effectuée à partir du Pâli par Thanissaro Bhikkhu.


J'ai entendu qu'à un moment le Béni du Ciel demeurait à Vesali, dans la Salle au Toit Pointu dans la Grande Forêt.

Alors Mahapajapati Gotami alla trouver le Béni du Ciel et, en arrivant, s'étant inclinée devant lui, se tint d'un côté. Alors qu'elle se tenait là elle lui dit: "Il serait bon, seigneur, que le Béni du Ciel m'enseigne le Dhamma en bref de telle sorte que, ayant entendu le Dhamma de la part du Béni du Ciel, je puisse demeurer seule, isolée, attentive, ardente, et résolue."

"Gotami, les qualités desquelles tu peux savoir, 'Ces qualités conduisent à la passion, pas au dépassionement; à être enchaîné, pas à être libéré; à accumuler, pas à se défaire; à l'agrandissement de soi, pas à la modestie; au mécontentement, pas au contentement; aux embrouilles, pas à l'isolement; à la paresse, pas à la ténacité suscitée; à être encombrant, pas à ne pas être encombrant': Tu peux absolument soutenir, 'Ceci n'est pas le Dhamma, ceci n'est pas le Vinaya, ce ne sont pas les instructions de l'Enseignant.'

"Quant aux qualités desquelles tu peux savoir, 'Ces qualités conduisent au dépassionnement, pas à la passion; à être libéré, pas à être enchaîné; à se défaire, pas à accumuler; à la modestie, pas à l'agrandissement de soi; au contentement, pas au mécontentement; à l'isolement, pas aux embrouilles; à la ténacité suscitée, pas à la paresse; à ne pas être encombrant, pas à être encombrant': Tu peux absolument soutenir, 'Ceci est le Dhamma, ceci est le Vinaya, ce sont les instructions de l'Enseignant.'"

Voilà ce que dit le Béni du Ciel. Gratifiée, Mahâpajapati Gotami se réjouit de ses paroles.



[1] "Et, Ananda, alors que maintenant les bhikkhus s'adressent les uns aux autres ainsi 'ami,' que ce ne soit plus le cas quand je serai parti. Les bhikkhus anciens, Ananda, pourront s'adresser aux plus jeunes par leur nom, leur nom de famille, ou ainsi 'ami'; mais les bhikkhus plus jeunes devront s'adresser aux plus anciens ainsi 'vénérable vénérable' ou 'révérend.'" Source

[2] Yasmāhaṃ, Nāgita, samaye addhānamaggappaṭipanno na kiñci passāmi purato vā pacchato vā, phāsu me, nāgita, tasmiṃ samaye hoti antamaso uccārapassāvakammāyā” ti.(Nāgita Sutta, AN. iii. 344)
Bhikkhu Bodhi:
“When, Nāgita, I am traveling on a highway and do not see anyone ahead of me or behind me, even if it is just for the purpose of defecating and urinating, on that occasion I am at ease.”

[3] QUESTIONS DE MILINDA (MILINDA-PAÑHA) Traduit du pali (Paris 1923), avec introduction et notes, par Louis FINOT (1864 - 1935)

[4] Richard Gombrich expliqua dans ses conférences Numata (en 2006) que lorsque « gata » (aller) est utilisé dans des mots composés de ce type, il perd son sens premier d’aller et signifie simplement « être ». Le tathāgata est alors « celui qui est comme cela ». Source Jayarava (http://www.visiblemantra.org/shakyamuni.html)

[5] Mahāyāna sūtralaṁkara

jeudi 10 juillet 2014

Maîtres renversants


Quentin Metsys, Jésus chassant les négociants du temple
Le véritable territoire (espace mental et culturel) d’un peuple est son cadre mythologique. Les mythes dans le sens le plus large d’un ensemble de récits auquel adhèrent les membres du groupe. Les récits se rapportant aussi bien à l’appartenance verticale que horizontale, la dernière s’articulant en la première et vice versa. L’appartenance verticale est tout ce qui est transmission, révélation, tradition,… en bref śruti, la parole révélée, qui sert de cadre à une société. 

Pour les traditionalistes de tout plumage, la śruti est l’unique critère (pramāṇa) ou le critère principal auxquels tous les autres sont subordonnés. Ce que le Bouddha et Jésus ont commun, c’est d’avoir pris leurs distances avec la doctrine de la śruti reine.

Le Bouddha prend ses distances avec le Veda et le brahmanisme en n’admettant pas la śruti comme un critère de vérité (pramāṇa). Dans le Kālama-sutta :
"O Kālamas, ne vous laissez pas guider par des rapports, par la tradition ou par ce que vous avez entendu dire. Ne vous laissez pas guider par l'autorité de textes religieux, ni par les simples logiques ou l'inférence, ni par les apparences, ni par le plaisir de spéculer sur des opinions, ni par des vraisemblances, ni par la pensée : 'Il est notre maître bien-aimé'."[1]
Jésus se soucie moins de la parole juste[2] que le Bouddha en prenant ses distances avec les représentants de l’appartenance verticale. On croirait entendre parler Saraha…
« 24 Guides aveugles ! Vous filtrez le moucheron, et vous avalez le chameau !
25 Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous purifiez l’extérieur de la coupe et de l’assiette, mais l’intérieur est rempli de cupidité et d’intempérance !
26 Pharisien aveugle, purifie d’abord l’intérieur de la coupe, afin que l’extérieur aussi devienne pur.
27 Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis à la chaux : à l’extérieur ils ont une belle apparence, mais l’intérieur est rempli d’ossements et de toutes sortes de choses impures.
28 C’est ainsi que vous, à l’extérieur, pour les gens, vous avez l’apparence d’hommes justes, mais à l’intérieur vous êtes pleins d’hypocrisie et de mal. » (Matthieu - Chapitre 23)
Ni le Bouddha ni Jésus rejettent cependant les récits de l’appartenance verticale de leurs temps, ils se limitent à corriger (ou à réinterpréter) ce qui doit l’être. Les deux ont montré qu’elle n’est pas un monument que l’on reçoit et transmet tel quel et qui serait un absolu intouchable, et ils l’ont ainsi mis en branle.

***

[1] Môhan Wijyaratna, La philosophie du Bouddha, p. 272
“(1) Do not go by aural tradition (including ―revelations‖) mā anussavena.
(2) Do not go by lineage [received wisdom] mā paramparāya.
(3) Do not go by hearsay mā iti,kirāya.
(4) Do not go by scriptural authority mā piṭaka,sampadānena.
(5) Do not go by pure reason mā takka,hetu[,gāhena].
(6) Do not go by inference [by logic] mā naya,hetu[,gāhena].
(7) Do not go by reasoned thought [by specious reasoning] mā ākāra,parivitakkena.
(8) Do not go by acceptance of [being convinced of] a view after pondering on it mā diṭṭhi,nijjhāna-k,khantiyā.
(9) Do not go by (another‘s) seeming ability mā bhavya,rūpatāya.
(10) Do not go by the thought, ―This monk is our teacher‖ [―This recluse is respected by us‖] mā samaṇo no garu.”Source : site Dharmafarer

[2] Notons cependant des diatribes comme le Soṇa Sutta (AN. iii. 221-2), où le Bouddha fulmine contre les brahmanes

1. Les chiens ne copulent qu’avec des chiens, tandis que les brahmanes, qui traditionnellement ne faisaient l’amour qu’avec d’autres brahmanes, le font de nos jours avec des femmes de tout caste.
2. Les chiens ne copulent que lorsqu’une chienne est en chaleur, tandis que les brahmanes font l’amour à toute heure de la journée.
3. Les chiens ne procèdent pas à l’achat et à la vente de chiennes, mais les brahmanes achètent et vendent des femmes brahmanes.
4. Les chiens n’amassent pas de l’argent, de l’or, des céréales etc., les brahmanes oui.
5. Les chiens cherchent à manger le soir et et le matin à l’heure du manger. Les Brahmanes s’empiffrent à longueurs de journée et gardent les restes pour le repas suivant.

mercredi 21 novembre 2012

Une offre que le Bouddha ne pouvait pas refuser



Le mythique empereur jaune (黄帝) Houang-ti, dont la femme aurait découvert la soie, est considéré comme le fondateur de la civilisation chinoise[1]. Il s'éleva vers le ciel en une magnifique apothéose et devint le, patron des alchimistes, des médecins et des devins. Selon certains, Houang-ti, aurait son origine en Shangdi (上帝)[2], le dieu suprême, ou empereur céleste, de la dynastie Shang (entre 1766 et 1122 a.v. J.C.)[3] qui régnait dans la vallée de la rivière jaune[4], le berceau de la civilisation chinoise. Plus tard, ce dieu était remplacé par, ou convergeait avec le Ciel (天, Tiān).

Confucius parle dans Le Livre des odes et dans les Annales des Printemps et des Automnes de cinq empereurs, appelés les « cinq Ti » (wu ti/wu di). Au centre se trouve Houang-ti, l’empéreur jaune, entouré des quatres autres dans les quatre points cardinaux. Ils peuplent le ciel avec les trois souverains.[5] Pour Marcel Granet[6], il s’agit de « légendes historisées » qui renseignent plus de l’époque où elles furent écrites que de l’époque qu’elles sont censées décrire. Dans leur entourage, on trouve les Immortels, désignés par un mot qui signifie étymologiquement « hommes des montagnes » [T. ri khrod pa, ri pa][7]. En suivant les recettes des Maîtres à recettes (fang-che), chacun peut devenir comme les Immortels. « Des êtres volants, soit ailés, soit chevauchant des oiseaux et des dragons », « dont la chair et la peau sont fraîches et blanches comme glace et neige…. », qui « aspirent le vent et boivent la rosée ». « Ils se font porter par l’air et les nuées, traînés par des dragons volants. »[8] Des Vidyādhara ou des siddha dirions-nous.

Ces cinq souverains se retrouvent par la suite « intériorisées » ou « microcosmisées » dans les pratiques du Livre du Joyau sacré (Ling Pao Ching/Lingbao jing, 4ème siècle) et du Livre de la Cour jaune (Huangtingjing/Houang-t’ing king, 5-6ème siècle). Le corps est habité par cinq esprits, identiques au « souffle » de l’univers, chacun des cinq viscères du corps correspondant à un esprit. Le Livre de la Grande Paix (T’ai-p’ing king) décrit la visualisation intérieure des esprits des cinq viscères. « Imaginez-les comme de jeunes garçons aux couleurs des Éléments. » Ces cinq esprits se transforment et deviennent dix mille. Le « dix mille » correspondant simplement à la diversité/multiplicité/différenciation/représentation, autrement dit le monde.[9] Les cinq lumières ou intuitions dirions-nous.
« Le Houang t'ing king dit que ces cinq esprits se transforment et deviennent dix mille. Une des raisons du succès de ce dernier livre est certainement l'énumération des esprits du corps, avec leurs noms, depuis ceux des cheveux et des dents jusqu'à ceux des viscères et des réceptacles. De plus, le corps étant un microcosme structuré comme le macrocosme, les divinités qui habitent celui-ci y figurent aussi. Plus exactement, c'est la méditation qui permet d'entrer en relation avec eux et de les faire « descendre » et pénétrer dans le corps auquel ils apportent un surcroît de vie. En invoquant les divinités par leur nom, on peut obtenir d'eux un enseignement non pas  doctrinal, mais comportant la révélation de quelque recette physiologique, alchimiste ou magique. Certains taoïstes parcouraient les montagnes dans l'espoir de rencontrer un de ces maîtres transcendants qui viennent séjourner parfois dans des grottes, mais il était plus simple de les chercher en soi-même. »[10]
Serait-ce possible que ces quatre ou cinq rois (si Indra/Sakka aurait été dans le lot) aient pu rendre visite au Bouddha du canon pāli, après un long voyage sur la route de la soie, par voie terrestre ou maritime ? Jugez pour vous-mêmes en lisant le AtanatiyaSutta et le Maha-samaya Sutta, où l’on retrouve les quatre grands rois (mahārāja)[11], guardiens des quatre directions et chefs des clans de demi-dieux/génies chevauchant différents véhicules (voir le blog de Jeffrey Kotyk). Quand le bouddha était encore jeune et vigoureux, il interdisait l’usage des "sciences inférieures"[12], mais lorsqu’il reçut la visite des quatre rois, il semblait ne plus offrir aucune résistance. Les rois lui proposent la formule protectrice (P. paritta) dite « Atanata », car tous les yakkha (yakṣa) n’aiment pas forcément le Bouddha et ses adeptes... Ses moines pourraient attraper des maladies ou être possédés, un monastère prend feu si facilement, il vaut mieux éviter les inondations et les déluges, un accident est si vite arrivé, nous on vous aime bien, mais nous avons des collègues que nous ne pourrons pas surveiller 24/24 et qui ont la gâchette facile...   Les rois lui font alors "une offre qu'il ne peut pas refuser". Il vaut mieux être prévoyant, et lorsqu'un adepte est « saisi » par un yakkha, rappeler à l’ordre celui-ci en lui répétant la formule protectrice, qui énumère la liste de ses hiérarchiques supérieurs, ce qui a pour effet de faire rentrer dans le rang le yakkha subalterne et ainsi de libérer/racheter/exorciser/guérir l'adepte « saisi ». Principe magique de base. Donc en échange d'un culte et des offrandes dont les échéances, la nature et le nombre (rançon) restent à convenir (S. samaya T. dam tshig), le Bouddha et ses adeptes ne seront pas inquiétés. Parole de chefs de bande. Le Bouddha ne dit pas grand chose dans ce sutta du Parrain, il acquiesce simplement.

Ces quatre rois sont au service du dieu suprême Śakra Devānām Indra, ou simplement Indra ou Sakka pour les intimes, le porteur de foudre. On peut imaginer Sakka/Indra au centre avec les quatre rois qui l’entourent, cinq en tout. Comme pour les cinq empereurs, ou les cinq tathāgata (S. dhyānī buddha). Avec éventuellement le Ciel pour sixième.


MàJ 08012013 Avant l'arrivée du bouddhisme en Chine, il n'existait pas de représentation anthropomorphe des planètes (British Museum). Sur une peinture sur soie (897) découverte dans les grottes de Dunhuang, le bouddha Tejaprabhā est représenté en compagnie des cinq planètes visibles à l'oeil nu, associées aux cinq éléments. Il s'agit de Mercure (femme en noir), Jupiter (magistrat en bleu), Saturne (avec le boeuf), Venus (la dame en blanche, qui rappelle (Sù nǚ, 素女), et Mars (le guerrier rouge).  Voir aussi le blogue de Jeffrey Kotyk.  




[1] Huaxia (華夏)
[5] Les trois souverains et les cinq empereurs sont des demi-dieux aidant l’humanité par leurs sciences.
[6] Danses et légendes de la Chine ancienne.
[7] Sien, sien-jen, tchen-jen, ou tchen-sien.
[8] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1221
[9] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1242
[10] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1242-1243
[11] Dhṛtarāṣṭra (est, chef des gandharva et des piśācī), Virūḍhaka (sud, chef des kumbhāṇḍa et des preta),Virūpākṣa (ouest, chef des nāga), et Vaiśravaṇa (nord, chef des yakṣa et des rākṣasa)
[12] Kullavagga, V, 33, 2 Voir aussi Samaññaphala Sutta, les fruits de la vie contemplative 

mercredi 11 avril 2012

Où est le Brahmâ, où le Bouddha ?




On se souviendra peut-être de la discussion entre le Bouddha et Vāseṭṭha dans le Tevijja sutta ("Où sont les vrais brāhmanes?") sur la voie à l'état d'union avec Brahmā, auquel semble faire écho la première discussion entre Milinda et Nāgasena plus loin. On dirait que le roi Milinda (Ménandre, IIème s. avant notre ère) avait lu ce sutta... Nāgasena avait de la chance de ne pas avoir eu le Bouddha en face de lui, qui ne se serait sans doute pas satisfait de cette réponse. D'abord l'extrait du Tevijja sutta :

- Y a-t-il, ô Vāseṭṭha, un seul brāhmane, parmi les brāhmanes versés dans les trois Veda, qui ait vu Brahmā face à face personnellement ?
- Il n’y en a pas, honorable Gōtama.
- Y a-t-il, ô Vāseṭṭha, un seul maître des brāhmanes, parmi les maîtres des brāhmanes versés dans les trois Vedas, qui ait vu Brahmā face à face personnellement ?
- Il n’y en a pas, honorable Gōtama.
- Y a-t-il, ô Vāseṭṭha, un seul précepteur ou maître des précepteurs, parmi les précepteurs ou maîtres des brāhmanes versés dans les trois Vedas, qui ait vu Brahmā face à face personnellement ?
- Il n’y en a pas, honorable Gōtama.
- Y a-t-il, ô Vāseṭṭha, un seul brahmane parmi les brāhmanes versés dans les trois Veda, pendant les sept dernières générations jusqu'à la grande époque des premiers maîtres, qui ait vu Brahmā face à face personnellement ?
- Il n'y en a pas, honorable Gōtama.
- Est-ce que, ô Vāseṭṭha, les anciens sages des brāhmanes versés dans les trois Veda, les auteurs de formules sacrées, qui ont énoncé des formules sacrées, dans lesquelles des formes anciennes de mots sont chantées, émises ou composées, que les brāhmanes de nos jours chantent encore et encore après eux, récitent après eux - à savoir Aṭṭhaka, Vāmaka, Vāmadeva, Vessāmitta, Yamataggi, Aṅgīrasa, Bhāradvāja, Vāseṭṭha, Kassapa, Bhagu -, ont jamais dit : "Nous savons qui est Brahmā. Nous savons d'où il vient et où il va" ?
- Non, honorable Gōtama.
- Ainsi, ô Vāseṭṭha, vous admettez qu'aucun des brāhmanes versé dans les trois Veda n'a jamais vu Brahmā face à face personnellement. Vous admettez qu'aucun des maîtres des brāhmanes versés dans les trois Veda n'a jamais vu Brahmā face à face personnellement. Vous admettez qu'aucun précepteur ou précepteur des précepteurs des brāhmanes versés dans les trois Veda n'a jamais vu Brahmā face à face personnellement. Vous admettez qu'aucun des brāhmanes pendant les sept dernières générations jusqu'à la grande époque des premiers maîtres n'a vu Brahmā face à face personnellement. Également, vous admettez que les anciens sages des brāhmanes versés dans les trois Veda, qui étaient des auteurs de formules sacrées, des faiseurs de formules sacrées, d'anciennes formes de mots que les brāhmanes de nos jours chantent encore et encore après eux, récitent après eux - à savoir Aṭṭhaka, Vāmaka, Vāmadeva, Vessāmitta, Yamataggi, Aṅgīrasa, Bhāradvāja, Vāseṭṭha, Kassapa, Bhagu -, n'ont jamais dit : "Nous savons qui est Brahmā. Nous savons d'où il vient et où il va." Cependant, les brāhmanes versés dans les trois Veda, en disant : "Voici la voie directe, voici la véritable voie, la voie qui mène l'individu qui la suit à l'état d'union avec Brahmā", disent en réalité ceci : "Nous montrons la voie de l'union avec quelqu'un dont nous ne savons rien, que nous n'avons pas vu." Maintenant, qu'en pensez-vous, ô Vāseṭṭha? Selon les faits, la parole des brāhmanes versés dans les trois Veda ne s'avère-t-elle pas un propos stupide ?
- Certainement, honorable Gōtama, selon les faits, la parole des brāhmanes versés dans les trois Veda s'avère un propos stupide.
- Bien, ô Vāseṭṭha. Si ces brāhmanes versés dans les trois Veda montrent la voie pour s'unir avec quelqu'un dont ils ne savent rien, qu'ils n'ont jamais vu en disant : "Voici la voie directe, voici la véritable voie, la voie qui mène l'individu qui la suit à l'état d'union avec Brahmā", c'est un fait qui ne tient pas debout. Ô Vāseṭṭha, la parole des brāhmanes versés dans les trois Veda est semblable à une rangée d'aveugles attachés ensemble - le premier ne peut pas voir, celui qui est au milieu ne peut pas voir et celui qui est à la fin ne peut pas voir. Le premier ne peut pas voir, celui qui est au milieu ne peut pas voir et celui qui est à la fin ne peut pas voir. Alors, la parole de ces brāhmanes versés dans les trois Veda s’avère une parole qui mérite d’exciter le rire, une prétendue parole, une parole insensée, une parole vide. » [Sermons du Bouddha, Môhan Wijayaratna, Sagesses, pp. 141-161]

Extrait des QUESTIONS DE MILINDA (MILINDA-PAÑHA) Traduit du pali (Paris 1923), avec introduction et notes, par Louis FINOT (1864 - 1935)

9. L’existence du Bouddha est-elle prouvée ?
— Nāgasena, as-tu vu le Bouddha ?
— Non.
— Tes maîtres l'ont-ils vu ?
— Non.
— Alors le Bouddha n'a pas existé.
— As-tu vu, ô roi, la rivière Uhâ dans l'Himalaya ?
— Non.
— Ton père l'a-t-il vue ?
— Non.
— Alors la rivière Uhâ n'existe pas !
— Si, elle existe, bien que ni mon père ni moi ne l'ayons vue.
— Il en est de même du Bouddha.

12. Le Dhamma.
— Nāgasena, as-tu vu le Dhamma ?
— Mahârâja, c'est la direction donnée par le Bouddha, ce sont les ordres donnés par le Bouddha qui doivent servir de règle aux disciples pendant toute leur vie.

18. Où est le Bouddha ?
— Nāgasena, le Bouddha est-il ?
— Oui, mahârâja.
— Peut-on le désigner comme étant ici ou là ?
— Le Bienheureux s'est éteint dans le Nibbâna absolu : on ne peut le désigner comme étant ici ou là.
— Donne-moi une comparaison.
— Quand brûle un grand feu, si une flamme s'est éteinte, peut-on la désigner comme étant ici ou là ?
— Non, assurément ! Cette flamme a cessé, disparu.
— De même on ne peut désigner le Bienheureux comme étant ici ou là. Mais il peut être désigné par le Corps de la Loi (S. Dharmakāya) : car la Loi a été enseignée par lui.

26. Le siège de la sagesse.
— Nāgasena, où la sagesse a-t-elle son siège ?
— Nulle part.
— Elle n'existe donc pas !
— Et où le vent a-t-il son siège ?
— Nulle part.
— Il n'existe donc pas !

Nāgasena joue sur deux plans, ou il les confond (intentionnellement ou non). Contrairement à Brahmā, Gōtama était un être humain qui a très probablement réellement existé. Au bout de la rangée des individus suivant l'enseignement de Gōtama, il y avait donc au départ un homme historique, qui avait existé au même titre que la rivière Uhâ dans l'Himalaya. Mais comme tous les êtres humains, Gōtama est mort. "Gōtama" n'était que le "porteur du fardeau", "la personne" (P. pudgala), le vénérable être ayant tel nom, étant de telle famille. Et le fardeau, il l'avait déjà déposé.
Et qu'est-ce que l'abandon du fardeau? C'est l'extinction et la cessation sans résidus de cette même appétence, son renoncement, son abandon, la délivrance et l'indépendence relatives à cette appétence. Voici ce qu'on apelle l'abandon du fardeau. [dialogue du Porteur de fardeau (P. bhāra-sutta), Saṃyutta III, p. 25]
A l'époque de Nāgasena, personne n'avait donc pu voir Gōtama qui était mort des siècles auparavant. Ni Nāgasena, ni ses maîtres. De ce point de vue, l'argument de la comparaison avec la rivière Uhâ dans l'Himalaya ne tient pas. Il y a cependant la conception védique du feu qui affirme que le feu est immortel et ne s'éteint pas réellement. Il se cache et reste présent dans un état diffus et latent, prêt à réapparaître (Voir The mind like fire unbound de Thanissaro Bhikkhu).

Après la mort de Gōtama, le Dharma est devenu le refuge, ou plus précisément le Dharmakāya. Le mot dharma a beaucoup de sens différents (attributs, qualités, devoirs, doctrine...). Au départ, le corps de dharma, était l'ensemble des qualités éveillées d'un Bouddha et ce qui constituait proprement un Bouddha. Ces qualités étaient à la fois les attributs d'un Bouddha, les qualités à développer et par là "ses" instructions. "La direction donnée par le Bouddha, ce sont les ordres donnés par le Bouddha qui doivent servir de règle aux disciples pendant toute leur vie".

Mais le problème n'est pas tout à fait résolu. Le Bouddha, quoi qu'il ou elle soit, n'est ni le porteur de fardeau, ni le fardeau. Nāgasena affirme cependant qu'il est, au présent. "Le Bienheureux" s'est éteint dans le Nibbâna absolu", comme la flamme d'un grand feu. Qu'est-ce qui s'est éteint ? Gōtama, le porteur de fardeau, le fardeau ? Peut-on alors dire que "le Bienheureux" s'est éteint ? Encore une confusion de deux plans. Le Bienheureux n'est-il pas le Bouddha ? Le Bouddha, n'est-il pas le Dharmakāya, l'ensemble des qualités éveillées ? Cet ensemble de qualités est là comme un guide, comme un refuge. Pas tout à fait comme la rivière Uhâ dans l'Himalaya cependant. On ne peut donc pas "le désigner comme étant ici ou là". Celui qui développe, ou qui s'éveille à, cet ensemble de qualités éveillées, réalise en quelque sorte "l'état d'union avec le Bouddha", devient lui-même comme un Bouddha ou un Bouddha.

Quelle est la voie conduisant à l'état d'union avec Brahmā, enseignée par le Bouddha au jeune brāhmane Vāseṭṭha ? Ce n'est pas la voie qui conduit au mythique monde de Brahmā (S. Brahmāloka) et au demeure(s) de Brahmā (S. Brahmavihāra), afin de réaliser l'état d'union avec une entité que personne n'a jamais vue. Il s'agit de nouveau de réaliser les qualités qui sont celles attribuées à Brahmā et qui rendent semblables à Brahmā. Ces qualités sont au nombre de quatre et sont designées par le nom "Les quatre incommensurables" ou "les quatre demeures de Brahmā" (S. Brahmavihāra) : la bienveillance, la compassion, la joie sympathique et l'équanimité.

Comme la caste des brāhmanes se dit "sortie de la bouche de Brahmā", le Bouddha fait dire à ses disciples     :
"Je suis un fils véritable du Bienheureux, né de sa bouche, né du Dhamma, créé par le Dhamma, héritier du Dhamma." Pourquoi cela ? Parce que, Vāseṭṭha, voici ce qui désigne le Tathāgata : "le Corps de Dhamma" (S. Dharmakāya), c'est-à-dire, "le Corps de Brahmā", ou bien "Devenir Dhamma", c'est "devenir  Brahmā". [Aggañña Sutta DN 27] [1] 
Le Dharmakāya est donc placé au même plan que le Corps de Brahmā (S. Brahmākāya).

***

Illustration : Pieter Bruegel l'ancien (ca. 1520 – 1569) La parabole des aveugles, 1568, Museo di Capodimonte, Naples

[1] bhagavato'mhi putto oraso mukhato jāto dhammajo dhammanimmito dhammadāyādo'ti. Taṃ kissa hetu? Tathāgatassa hetaṃ vāseṭṭhā, adhivacanaṃ dhammakāyo itipi, brahmakāyo itipi, dhammabhuto iti pi, brahmabhuto iti pi.