jeudi 1 février 2018

L'hiérogamie sumérienne

Innana et Dumuzi, British Museum

« La civilisation sumérienne en son ensemble — et les Eréchites au début du IIIe millénaire sont les représentants les plus éminents [du Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna] — était possédée de la passion des richesses et des biens matériels, lesquels, dans une société de type agraire, reposaient uniquement sur la fertilité de la terre et la fécondité des êtres. Cette vénération quasi obsédante de la propriété et du bien-être matériel, du champ fertile et du sein, fécond imprègne toute la littérature des Sumériens, leurs mythes et leurs hymnes, leurs lamentations et leurs « disputations ». Le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna, Samuel-Noah Kramer
La culture Erechite (de la ville Erech, Uruk, ou Ourouk) porte les traces des tensions entre sociétés pastorales et agraires. La population d’Uruk/Erech était un mélange de sumériens (non-sémitiques), venus de la montagne, et d’akkadiens (sémitiques) vivant de l’agriculture. Dans cette ville fut célébré le culte d’Innana (nom sumérien) ou Ishtar (nom sémitique), qui comportait entre autres une sorte d’hiérogamie (« rite de fertilité, censé symboliser la plantation de la graine dans la Terre et favoriser les pluies »). Dans la ville d’Erech le rite de fertilité était associé au culte d’Innana, et fut appelé le « Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna ».

Inanna était la divinité tutélaire d'Erech dès le début du IIIème millénaire ou même à une date antérieure. Dumuzi figure sur la liste des rois d’Erech, mais n’était pas originaire d’Erech. Il est présenté comme un berger fait roi par la déesse Inanna. Ce serait l’origine du Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna, Dumuzi correspondant à la constellation SIBA.ZI.AN.NA (fidèle pasteur céleste = Orion) et Inanna à la planète Vénus.

« Alors, poursuit le poète, la déesse se baigna, se frotta avec du savon, revêtit ses « vêtements de pouvoir » et fit conduire Dumuzi à sa maison et à son sanctuaire[1] résonnant de chants et de prières, pour qu'il prît son plaisir auprès d'elle. Sa présence l'emplit de tant de passion et de désir que, séance tenante, elle compose un hymne à sa vulve, la comparant à une corne, à un « vaisseau du ciel », au croissant de la nouvelle lune, à une terre en jachère, à un champ élevé, à un monticule. À la fin, elle s'écrie :
Pour moi, ma vulve,
Pour moi, le monticule élevé,
Pour moi, la vierge, pour moi, qui la labourera ?
Ma vulve, terre arrosée, pour moi,
Moi, la Reine, qui amènera le taureau ?


A quoi réplique la réponse attendue :

О Dame Souveraine, le roi la labourera pour toi,
Dumuzi, le roi, la labourera pour loi.


Et la déesse de rétorquer joyeusement :
Laboure ma vulve, homme de mon cœur.
La déesse baigne derechef son sein sacré, habite avec Dumuzi et, comme on pouvait s'y attendre, la végétation à l'entour devient florissante. Installée heureuse dans la « maison de vie », la « maison du roi », Inanna, désormais épouse de Dumuzi, demande à son mari de la pourvoir de lait frais et crémeux et elle lui promet en retour de préserver son « divin magasin, l'étable sacrée », de veiller sur la « maison de vie », la « maison où le destin de toutes les terres se décide », « où le peuple et (tous) les êtres vivants sont dirigés ». (Kramer Samuel-Noah. Le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna. In: Revue de l'histoire des religions, tome 181 n°2, 1972. pp. 121-146.)

Même si les rois sont mortels en tant qu’individus, l’institution royale perdure (« le roi est mort, vive le roi »). Quand Dumuzi meurt, Innana ira le sortir des enfers et le « ressuscitera ». C’est-à-dire qu’un autre individu fera revivre « Dumuzi » et sera l’époux d’Innana. Lors de la réactualisation rituelle de leur hiérogamie, Dumuzi est représenté par un homme mortel, la déesse Innana est représentée par une femme mortelle, entièrement vouée au service de la déesse, une prêtresse, une prostituée sacrée. C’est le Mariage Sacré entre le (futur) roi et Inanna qui garantit l’abondance du pays. Ce Mariage devait être célébré tous les ans, pour garantir la fertilité des champs et des bêtes. Les Sumériens prenaient très au sérieux leurs mythes, qu’ils réactualisaient tous les ans, selon un calendrier bien établi, sous la forme de rites. Le Mariage sacré, associé à la royauté, apparut au IIIème millénaire av. J.-C. comme un rite local de la ville d'Erech, pour devenir au cours des siècles un rite national, puis international.

À l’époque de l’épopée de Gilgamesh, le culte d’Inanna semble déjà bien établi. Le roi Gilgamesh « donne » Shamat/ Shamhat (« La joyeuse »), la prêtresse de la déesse Inanna, à Enkidu, l’homme sauvage. Shamat l’initie aux rites sexuels/de fertilité. Il est aussi possible que Gilgamesh voulait l’amadouer par le sexe, ou l’épuiser. Après avoir passé six jours et sept nuits avec elle, Enkidu veut retourner à ses animaux, mais ceux-ci sont désormais effrayés par lui. Il était devenu trop civilisé.

Les ziggurats, où vivaient le roi et les prêtresses d’Innana, étaient des représentations du cosmos. Ils consistaient en sept étages fermement plantés dans la base terrestre, surmontés d’un temple dédié au chef des dieux. Le nom Marduk, est dérivé d’amar Utu (« veau taureau du dieu solaire Utu »). Ce dieu reçoit les offrandes du peuple. Dans cet édifice il y avait également un temple où une prêtresse choisie du peuple pouvait passer la nuit et recevoir la visite du dieu, ou de son avatar terrestre. Le monticule du stupa de Mohenjodharo est d’ailleurs une réplique de la ziggurat d’Ur (XXIème siècle av. J.C.), et est décrit sur la plaque de bronze Sit-Shamsi (musée du Louvre, datant du XIIème siècle av. J.C.)[2]. Le mariage sacré du roi/avatar du roi des dieux et de la déesse Inanna/Vénus fait venir la prospérité dans le pays et pleuvoir les bénédictions. Tout comme Indra fait tomber la pluie sur Purî après le rituel secret. Dans les rites, qui réactualisent le mythe du Mariage, le rôle du dieu est joué par le roi, avatar et représentant du dieu, ou par le Mariage de la reine et du dieu de la vie de la terre.

***

[1] Le culte semble donc bien établi.

[2] Source

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