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lundi 19 février 2018

Récapitulatif Purī, Jagganāth, Dionysos, devadasī etc.


Dionysos peint par Amasis

Depuis le début de cette année (2018), j’ai publié une série de billets inspirés par le festival de chars de Purī et le livre Wives of the God-King de Frédérique Apffel Marglin. La série commence par l’origine de l’expression « Juggernaut », exprimant l’horreur de la dévotion populaire à laquelle rien ne résiste, que les victoriens avaient fait connaître aux anglais, et par à la France (Balzac, Anatole France,…).

Les fêtes autour de la trinité[1] du dieu Jagganāth de Purī frappent par ses aspects « carnavalesques » ou « dionysiaques » très festifs. Le carnaval pourrait avoir pour l’origine le « char naval » qui fait son entrée dans la ville au début du printemps ou de la mousson, pour annoncer le retour du dieu de la végétation et de la vie. A l’occasion de cette fête, les barrières tombent, les distinctions sociales sont quelque peu suspendues, et les rôles peuvent même être temporairement inversés (le roi devient le balayeur), pour être aussitôt reprises à l’issu des fêtes, jusqu’à la prochaine fois.

C’est le roi Anantavarman Chodaganga Deva (r. 1077–1150) qui aurait fait construire le temple de Jagganāth la ville de Purī dont le culte est plus ancien et pourrait avoir des origines tribales. Ce roi fut à l’origine un Shivaïte mais devint un Visnouite sous l’influence de Ramanuja. La tradition raconte que le temple de Jagganāth fut construit par le légendaire roi Indradumna, et que Guṇḍicā fut la femme de ce dernier. Le culte de Jagganāth s’est enrichi au cours des siècles, mais on peut déceler une tendance générale « syncrétiste » et harmonisatrice. Les rôles sont bien répartis entre les brahmanes et les descendants tribaux « śavara » (Daitā). Les premiers s’occupent du corps mystique du dieu (et du roi qui est son représentant terrestre) et les deuxièmes plutôt des « corps physiques » des dieux et du roi. Les Daitā se comportent comme la famille de sang du roi.

Frédérique Apffel Marglin observe la dichotomie pur-impur classique à l’œuvre dans la société de Purī, mais également une autre qui concerne l’auspicieux (maṅgala) et l’inauspicieux (amaṅgala). Tout ce qui relève du « pur » (le symbolique divin) fait partie de la mission des brahmanes. Ce sont eux qui sacrifient aux dieux et qui conduisent les rituels. Il y a les brahmanes du temple qui servent les dieux quotidiennement, et les rājagurus qui couronnent le roi et la reine, les initient et jouent également un rôle dans la consécration des devadasī, les servantes du dieu. Tout comme le roi représente le dieu Jagganāth, les devadasī sont comme les représentantes terrestre de la déesse Lakṣmī (Vénus), garante de l’auspicieux (maṅgalam), et les épouses du dieu Jagganāth (et du roi). Le roi est à la fois marié à la Terre (Bhūdevī) et à Lakṣmī, la déesse de l’abondance et de la fertilité. Il a non seulement la mission ordinaire d’un roi, mais aussi celle de rendre fertile la faune et la flore de son royaume. Cette dernière mission passe par des rites de fertilité, qui peuvent faire appel à des hiérogamies réelles ou symboliques. Les rites de fertilité ont depuis toujours été reliés à l’élément « liquide » corporel. Dionysos est le dieu de l’eau et du liquide. Lakṣmī et les devadasī sont également reliées à l’élément liquide. Le liquide qui garantit la fertilité de la terre peut être le sang versé d’un animal à cornes mâle, le liquide séminal d’un « ascète », « homme sauvage », « licorne » etc. ou, dans les rituels śakta et kaula, le liquide « séminal » d’une femme représentant Lakṣmī, Durgā ou équivalent. Ce dernier liquide est la cinquième « M » (maithuna) des rituels tantriques (faisant abstraction de variations ultérieures). Les deux premiers sacrifices de « liquide » corporel ont pour but d’attirer l’abondance et la fertilité. Avec le tantrisme, on bascule dans autre chose, l’objectif devient double. Ce n’est pas seulement dans l’intérêt de la terre que sont effectués ces rituels, mais aussi dans le but de la recherche de pouvoirs individuels (siddhi) voire de libération (mokṣa) individuelle de celui qui les pratique. Je laisse de côté les formes ultérieures atténuées de ces rituels.

Il y a des hiérogamies qui font très clairement partie de la fonction royale. Quand le Bouddha installe le solaire futur Bouddha Ajita Maitreya comme son régent, et que l’on devait imaginer le rituel correspondant, leurs auteurs s’étaient sans doute laissé inspirer par les rituels d’intronisation (abhiṣeka) connus. Ce n’est pas un hasard que les initiations ressemblent à des intronisations, où un être ordinaire au départ (le berger Dumuzi, etc.) devient roi et représentant du dieu par son intronisation. Et c’est en effet ce qui semble s’être passé (Indian Esoteric Buddhism, Ronald Davidson). Le Bouddha du mahāyāna est à la fois un roi universel et un Bouddha. Un certain type d’hiérogamie royale faisait partie des premières consécrations. En subissant les influences śakta et kaula, cette hiérogamie a évolué. Les « intronisations » se sont démocratisées par la suite… De nos jours les « intronisations » peuvent même être faites « en masse ». Les fonctions des rois (époux de la déesse Terre) peuvent être assumées par des princesses

Ce n’est pas tant que je regrette cette démocratisation des initiations ésotériques ou l’ouverture de la fonction royale aux femmes, mais plutôt que je trouve que ces idées ne sont plus de notre temps. Avons-nous besoin de rites de fertilité (au service d’un roi), aussi atténués et symboliques soient-ils ? Croyons-nous toujours en le pouvoir de rituels où des liquides corporels sont versés pour attirer l’abondance et la fertilité ? Faut-il toujours sacrifier des bœufs et des boucs, même symboliquement si ces derniers sont remplacés par des courges, des tormas etc. ? Croyons-nous toujours que ces sont des dieux et leurs agents qui font tourner le monde, se lever le soleil, faire pousser la végétation etc. en échange de sacrifices ? Faut-il maintenir l’idée d’un Bouddha-roi universel et son modèle féodale pyramidale, ou d’une conception de la femme « déterminée et déterminable » ? Je m’oppose en tout cela aux Traditionalistes. D’ailleurs, il en va des devadasī comme il en va des cordonniers, leurs vies étant nettement moins « auspicieuses » (ou « réussies ») que celles de ceux qu’elles servent (élites) ou de ceux qui les servent (pèlerins).

Même symboliques, même en tant que métaphores, ces idées nous influencent (Lakoff). Quelle sorte de « bénédiction », ces rituels et les idées qu’ils véhiculent pourraient-ils transmettre ? On retourne au rite, « parce que le rite est lui-même retour. Il est réappropriation. Il jette un pont entre présent et passé et établit une continuité entre les âges. »[2] C’est comme une astuce pour accéder à « l’immortalité ». C’est essentiel d’avoir une conscience historique et de se sentir lié aux ancêtres et à l’humanité toute entière, mais faut-il pour autant préserver et réactualiser des modèles de pouvoir archaïques avec leurs croyances ?

***

[1] Voir aussi l’article de Kerasia A. Stratiki, Les ‘Dionysoi’ de Patras Le mythe et le culte de Dionysos dans la Periégèse de Pausanias dans le livre Redefining Dionysos (2013), pour des similarités avec le culte de Jagganāth.

[2] Confucius, Jean Levi, p. 37

jeudi 8 février 2018

Cherchez la femme


Yantra de Kālī 
Dans le rituel śākta (sans doute plus tardif) pratiqué dans la ville de Purī, le thème de l'hiérogamie est davantage développé.

Il s’agit d’un rituel conduit par le rājaguru (gourou au service du roi), dans le cas du cérémoniel de Purī le Syāmā pūjā bidhi ou encore le Mahākālī Saparyā vidhih. C’est un rituel secret d’offrande à Kālī, qui dans ce cas est identifié à Jagganāth. Le rituel est une combinaison d’éléments de rites de couronnement (p.e. un kaśala avec un contenu tantrique cette fois-ci : les cinq M) et tantriques. Un sādaka bouddhiste tibétain n’aurait aucun mal à reconnaître les différentes phases[1].

La référence liturgique reste les cinq grands sacrifices (mahāyajña) : oblations aux dieux (deva), aux démons (bhūta), aux mânes (pitṛ), aux hommes (nṛ), l’accomplissement de l’hospitalité[2], mais selon une interprétation tantrique (śakta et kaula) Le rituel comprend (1) la préparation de l’eau commune (sāmānārghya), déposée dans une conque (marquée d’un triangle) placée sur un trépied, qui accueillera toutes les eaux sacrées. (2) Puis la préparation du pot (métallique, ghata) contenant le vin, qui sera consacré par le rājaguru, pour y installer le couple Śiva et Śaktī. Le vin est purifié, et appelé Kulasundarī, « la belle du clan » et comparé au nectar résidant dans le clan (kulastha). Le rājaguru trempe son pouce et majeur dans le vin, s’en frotte les mains et le passe sur tout son corps. Cela s’appelle « le bain » (snāna).[3]

Feuille et noix de bétél
Ensuite, toutes le divinités sont invitées à s’installer dans le pot. Le vin est purifié par des méditations (dhyāna) et mantras, et adressé comme « Ānanda Bhairavī », la maîtresse des 64 cent millions de Yoginī, ou encore Surā. Je vous invite à lire les détails du rituel dans Wives of the God-King. Suivent la préparation (3) de la viande, (4) du poisson, (5) des gâteaux de haricots mungo (mudrā) et finalement (6) du cinquième « M » (pañcama makāra). Le cinquième M (pañcama makāra) requiert le service d’une śāktī (mudrā), qui doit répondre à certaines conditions.[4] La femme du rājaguru peut également servir de śāktī. Le but est de recueillir le fluide sexuel (rāja) du yoni de la śāktī et de le déposer sur une feuille de bel. Si le fluide ne vient pas naturellement, le rājaguru stimulera la śāktī par le coït, mais sans éjaculer. Le fluide sexuel constitue la cinquième substance. Cette phase du rituel est certes spectaculaire, mais elle s’inscrit dans un ensemble de rites plus complexe destiné, selon Marglin, à dissoudre le temps, à remonter à l’origine. 

Le rājaguru prépare alors « l’eau spéciale » (biśeṣārghya). Un trépied est placé dans l’espace entre le siège de l’officiant et le maṇḍala (yantra) de la déesse, dûment consacré. Une conque (Śrī Pātra) est marquée d’un triangle faite de pâte de bois de santal rouge est placée sur le trépied. L’officiant remplie la conque à moitié de vin, et y ajoute de « l’eau commune », les substances des quatre premiers « M », puis la feuille de bel contenant le fluide sexuel. En dernier, il y ajoute « la fleur spontanée » (swayambhukuṣuma). Il s’agit d’une pièce de coton sur laquelle est accueillie la première goutte de sang menstruel des premières règles d’une jeune fille, selon une instruction orale donnée à l’auteure du livre.

Le nectar est offert aux trois couples divins (Brahma-Gayatrī, Viṣṇu-śrī Lakṣmī, śiva-Ambikā). La conque Śrī Pātra est comme la matrice de l’univers, enfin du corps mystique. En la touchant, l’officiant récite le mantra védique pour rendre fertile la matrice. Mantra récité sur le yoni de la femme précise Marglin. Kālī est invitée à demeurer dans l’eau de la conque jusqu’à la fin du rituel.

Suit la purification des éléments corporels de l’officiant, son ingestion de quelques gouttes de la conque Śrī Pātra : il est désormais rempli de Brahman (brahmanmaya). La préparation des substances à offrir et la « grande offrande » (mahāpūjā). L’officiant s’habille en femme. Il porte une robe rouge, la marque vermillon (sindur), du khôl sur les cils, des bracelets de cheville et il mâche du bétel pour avoir des lèvres rouges. Il médite Kālī dans son cœur.[5] Kālī est invitée à s’installer (prāṇapratiṣṭha tib. rab gnas) dans le maṇḍala (yantra). L’officiant demande la permission à Mahābhairava de faire des sacrifices à Mahābhairavī. Suit une série d’offrandes à la déesse et son entourage, puis l’offrande du bali (tib. gtor ma) aux 8 dieux etc. Un gaṇacakra a lieu où participent des hommes (vīra) et des femmes (śaktī), qui reçoivent cinq distributions de vin et de viande. Ils imaginent qu’ils boivent de la bouche de la kulakundalini et mangent la viande. Le cinquième pot restera sur son socle et devra être enterré pour le serpent Bāsukī. Le vin dans le pot est considéré comme l’eau des sept mers et la viande celle des huit éléphants des huit directions (aṣtadiggaja). Les hommes et les femmes retournent leurs pots. L’officiant récite le mantra : « Ô génitrice du triple monde (trailokyakjanani), toujours aimée par Śiva, sois satisfaite de ces offrandes. Viens avec ta famille (kula) dans mon cœur et réside-y avec Śiva. »

Suit la conclusion du rituel. Le yantra est effacé, les dernières offrandes sont faites aux esprits (bhūta) et aux chacals dehors.

En ce qui concerne le cinquième M, la maithuna, la femme (śaktī/mudrā) utilisée pour le rituel peut être la femme du guru, une courtisane (devadasi), ou un des cinq types de femmes.[6] L’officiant dessine un triangle à sa gauche où il fait asseoir la femme entièrement nue, les jambes croisées de façon à ce que son yoni soit bien visible.[7]


Pour faire une parenthèse, il est très probable que le rituel fait devant le petit Dampa Kor/Nirūpa (à l’âge de treize ans) par le yogi Cornu (tib. rwa ru can) et une yoginī au Népal était de même nature, mais adapté au milieu bouddhiste. Au lieu de représenter Mahākālī assise sur le corps de Bhairava Mahākāla[8], la yoginī est assise sur une représentation du Bouddha entrant dans le parinirvāṇa.

Le rituel śakta, ainsi que les rituels tibétains qui s’en sont inspirés, comportent plusieurs strates. Nous avons, vu que dans le rite d’intronisation ou onction (abhiṣeka tib. dbang), le roi, garant de la fertilité du pays, est rituellement marié (hiérogamie) à la terre (Bhūdevī). Le vase d’abondance (purṇakumbha, kalaśa) joue un rôle central dans le rituel. On retrouve ce rôle dans l’initiation du vase du vajrayāna. La fonction royale de garant de la fertilité à l’aide de rituels fait intégralement partie de la mission d’un roi, et cela depuis des temps très anciens.

Comme l’a démontré Ronald M. Davidson dans Indian Esoteric Buddhism, les initiations tantriques bouddhistes sont calquées sur les rituels d’intronisation indiens (Shivaste ou autres). L’idée d’un Bouddha cakravartin et l’intronisation de Maitreya comme le successeur du Bouddha et comme le Bouddha à venir a sans doute contribué à développer l’idée d’un rituel d’intronisation ou onction, à la façon d’un roi. Shivaistes, vichnouistes, jaïns et bouddhistes étaient en concurrence pour conseiller les rois. Les rituels des uns se sont sans doute inspirés de ceux des autres, comme les « best practices » au sein des entreprises de nos jours…

Avec le temps, des éléments śakta et kaula s’y sont greffés, y compris chez les Newars au Népal, et de là au Tibet. Ce qui était au départ destiné à des élites, s’est graduellement répandu dans d’autres couches de la population, voire dans d’autres pays (Népal, Tibet etc.). Les roitelets, les chefs de district, les abbés, les chefs de cercles de yogi (yogeśvara) ou autres porteurs de pouvoir religieux et séculier avaient désormais accès aux intronisations (« empowerments », initialement destinées à des régents, des rois, etc. mariés à la terre de leur royaume… Avec l’effet de ruissellement, et la démocratisation de ces rituels, tout le monde pouvait devenir un Bouddha. Et comme l’image du Bouddha était confondue avec celle d’un roi universel, tout le monde pouvait devenir un « roi universel » et épouser « la terre », puis gouverner.

Le rôle joué par le rājaguru (ou mandarin en Chine) était celui du prêtre familial (tib. mchod gnas) des clans les plus importants au Népal et au Tibet, où c'était le couple prêtre-patron (mchod yon) qui détenait le pouvoir religieux et séculier.

Maintenant que le « bouddhisme tibétain » est arrivé en occident, y a-t-il toujours de la place pour les idées traitées dans les derniers billets de mon blog ? L’image du Bouddha comme une sorte de roi universel au sommet d'une pyramide féodale ? Parallèlement, l’image du guru comme un Bouddha de ce type ? Les initiations calquées sur les rites d’intronisation avec des sacrifices (rançons payés) à tous les dieux et démons qui feraient tourner le monde et l’univers ? Les rites de fertilité royaux intégrés dans ces initiations ? C’est vrai que, peut-être sous l’influence du taoïsme chinois et l’idéologie yogi et siddha indienne, la nature des rituels sexuels a changé un peu. L’objectif étant moins l’abondance du pays et davantage la réussite (siddhi) individuelle : richesses, immortalité, libération etc. L’obsession de trouver la fameuse « eau spéciale » (biśeṣārghya) faisant place à celle, plus au niveau de "l'expérience directe", de trouver les quatre joies ou extases, donnant accès à la « libération ». Cette dernière idée allait très bien avec les attentes sexuo-spirituelles des années 70 (Hugh B. Urban, Tantra, Sex, Secrecy, Politics, and Power in the Study of Religion, University of California Press, 2003).

Extrait du commentaire (Advayavajra) des Distiques de Saraha

[329] Ne connaissant pas la grâce (sct. adhiṣṭhāna[9]) du Sceau universel (sct. Mahāmudrā), ce n'est pas la grande félicité [qu'ils éprouvent] au moment de la consécration de la femme de gnose (sct. prajñā jñāna abhiṣeka).
།ཀུན་ཏུ་རུའི་སྐབས་སུ་བདེ་ཆེན་སྒྲུབ་པ་ནི། 
Celui qui atteint la félicité universelle pendant la phase du kunduru[10] (sct. kunduru)
En investissant mentalement l'expérience du sceau de l'acte (sct. karmamudrā), celle-ci n'est pas le Sceau universel.
།ཇི་ལྟར་སྐོམ་པས་སྨིག་རྒྱུ་སྙག་པ་བཞིན་དུ། 
Il sera comme celui qui, assoiffé, court après un mirage".
Il n'arrivera pas à se désaltérer avec l'image de l'eau qui n'est pas l'eau véritable.
Si l'on ne sait pas que le Sceau universel est libre des notions (sct. saṃjñā tib. 'du shes) de la diversité et inconcevable comme l'espace, et que l'on poursuit le bien souverain avec des intentions (T. bsam pa) et des remémorations,
།སྐོམ་ནས་འཆི་ཡང་ནམ་མཁའི་ཆུ་རྙེད་དམ།
Il mourra de soif ; trouvera-t-il ainsi l’eau de l'espace[11] ?

***

[1] Préparatifs, purifications, fermer les dix directions (daśadigbandhana), chasser les obstacles (bighna), prière à la lignée, salutation de Ganeś et les protecteurs des champs (kṣetrapāla), purification des 5 éléments, génération de soi-même en tant que la divinité (mdun bskyed), développer le cercle de la déesse, préparation des accessoires d’offrande,…

[2] Masson-Oursel, Paul. L'Inde Antique Et La Civilisation Indienne, Par P Masson-Oursel, H. De Willman Grabowska Et Philippe Stern. Avant-Propos: Le génie De L'Inde. La Renaissance Du Livre, 1933.

[3] Marglin, p. 221.

[4] Marglin, p. 222 « (f) Preparation of the fifth m (pañcama makāra). A young woman is brought—she should not be old—and must not be menstruating. She may be married or unmarried and should belong to any of the following classes of women: a dancer (natinī); an adopted girl (pālinī), a courtesan (beśyā), a washerwoman (rajakī)-, a barber woman (nāpitānganā). Drawing a downwards pointing triangle on his left, the officiant seats her completely naked on that design. She sits cross-legged so that her vagina (yoni) is completely visible. The officiant, reciting mantras and sprinkling water in the same manner as previously, purifies the woman’s yoni »

[5] « Śrī Dakṣinakālīkā looks furious, opening her jaws wide. Her hair hangs loose. She has four arms. She wears a garland of severed heads. In her lower left hand she holds a freshly cut head and in her upper left hand she holds a sword. In the right hands she displays the ‘fear not’ gesture and the ‘boon granting’ gesture. She is green and glows like the dark clouds. She is naked. Blood streams from the garland of heads onto her body. Her two earrings are two corpses. Her three eyes dazzle like the rising sun. She looks terrible, exposing her large teeth. Her breasts are thick and pointed. At her waist she wears a garland of severed hands. She smiles and her face looks lovely with two streams of blood flowing down the sides of her mouth. She shouts loudly. She is standing in the cremation ground on the corpse-form of Siva. She is surrounded by a pack of she-jackals. She is doing inverse sexual union with Mahākalā Bhairava. She puts her yoni on the Siva-lingam quickly. She has become happy and her face is smiling. »

[6] A dancer (natinī): an adopted girl (pālinī); a courtesan (beśyā); a washerwoman (rajakī); a barber woman (nāpitānganā).

[7] «The officiant, reciting mantras and sprinkling water in the same manner as previously, purifies the woman’syoni. With a blade of grass the officiant touches the yoni while reciting a Vedicmantra to make the womb fertile. Trinayana [the informant of Marglin] gave the following gloss for this mantra:‘ Om, let Visnu create the yoni let Visvakarma give shape to your form. Let Prajäpati place the germ in your womb. Let Bidhätä cause your impregnation. Let the Amäbäsyä [newmoon] present her womb to you. Oh, Saraswatî, give your womb to her. Let the impregnation be done by the Äswins who hold a garland of lotus.’ Then looking at the yoni he recites a mantra stating that the nectar flows.» Marglin, p. 222

[8] « The great worship (mahāpūjā)
At this point, the officiant should dress and decorate himself like a housewife, wearing red clothes, vermilion mark [sindur), eye-black and ankle bracelets, and he should chew betel nut to redden his lips.
The officiant then purifies his hands, does some nysāsas, and recites some mantras. He meditates on Kālī as being in his heart and invokes her by a mantra which describes her, I will quote this mantra for it describes the iconography of the main deity.
Sri Dakṣinakālīkā looks furious, opening her jaws wide. Her hair hangs loose. She has four arms. She wears a garland of severed heads, in her lower left hand she holds a freshly cut head and in her upper left hand she holds a sword. In the right hands she displays the ‘fear not’ gesture and the ‘boon granting’ gesture. She is green and glows like the dark clouds. She is naked. Blood streams from the garland of heads onto her body. Her two earrings are two corpses. Her three eyes dazzle like the rising sun. She looks terrible, exposing her large teeth. Her breasts are thick and pointed. At her waist she wears a garland of severed hands. She smiles and her face looks lovely with two streams of blood flowing down the sides of her mouth. She shouts loudly. She is standing in the cremation ground on the corpse-form of Śiva. She is surrounded by a pack of she-jackals. She is doing inverse sexual union with Mahākāla Bhairava. She puts her yoni on the Śiva-lingam quickly. She has become happy and her face is smiling. » Marglin, p. 225

[9] byin gyis brlabs = adhiṣṭhāna. Huet : base, fondement | siège, place, domaine, lieu; peuplement, agglomération | (au fig.) personne qui soutient; gouvernement, autorité, pouvoir.

[10] Litt. Résine. Langue crépusculaire pour désigner l’union des deux substances génésiques, appelée « union indéfinissable ». Source : Alex Wayman, Buddhist Tantra and Lexical Meaning. Les premiers adeptes de la Mahāmudrā recherchaient cette « résine » pour trouver un corps divin immortel.

[11] Apb. mara sosena bhajjalu kahi pābaī/ mriyate śoṣa nabhas jalu kasmin prāpnoti/

jeudi 1 février 2018

L'hiérogamie sumérienne

Innana et Dumuzi, British Museum

« La civilisation sumérienne en son ensemble — et les Eréchites au début du IIIe millénaire sont les représentants les plus éminents [du Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna] — était possédée de la passion des richesses et des biens matériels, lesquels, dans une société de type agraire, reposaient uniquement sur la fertilité de la terre et la fécondité des êtres. Cette vénération quasi obsédante de la propriété et du bien-être matériel, du champ fertile et du sein, fécond imprègne toute la littérature des Sumériens, leurs mythes et leurs hymnes, leurs lamentations et leurs « disputations ». Le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna, Samuel-Noah Kramer
La culture Erechite (de la ville Erech, Uruk, ou Ourouk) porte les traces des tensions entre sociétés pastorales et agraires. La population d’Uruk/Erech était un mélange de sumériens (non-sémitiques), venus de la montagne, et d’akkadiens (sémitiques) vivant de l’agriculture. Dans cette ville fut célébré le culte d’Innana (nom sumérien) ou Ishtar (nom sémitique), qui comportait entre autres une sorte d’hiérogamie (« rite de fertilité, censé symboliser la plantation de la graine dans la Terre et favoriser les pluies »). Dans la ville d’Erech le rite de fertilité était associé au culte d’Innana, et fut appelé le « Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna ».

Inanna était la divinité tutélaire d'Erech dès le début du IIIème millénaire ou même à une date antérieure. Dumuzi figure sur la liste des rois d’Erech, mais n’était pas originaire d’Erech. Il est présenté comme un berger fait roi par la déesse Inanna. Ce serait l’origine du Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna, Dumuzi correspondant à la constellation SIBA.ZI.AN.NA (fidèle pasteur céleste = Orion) et Inanna à la planète Vénus.

« Alors, poursuit le poète, la déesse se baigna, se frotta avec du savon, revêtit ses « vêtements de pouvoir » et fit conduire Dumuzi à sa maison et à son sanctuaire[1] résonnant de chants et de prières, pour qu'il prît son plaisir auprès d'elle. Sa présence l'emplit de tant de passion et de désir que, séance tenante, elle compose un hymne à sa vulve, la comparant à une corne, à un « vaisseau du ciel », au croissant de la nouvelle lune, à une terre en jachère, à un champ élevé, à un monticule. À la fin, elle s'écrie :
Pour moi, ma vulve,
Pour moi, le monticule élevé,
Pour moi, la vierge, pour moi, qui la labourera ?
Ma vulve, terre arrosée, pour moi,
Moi, la Reine, qui amènera le taureau ?


A quoi réplique la réponse attendue :

О Dame Souveraine, le roi la labourera pour toi,
Dumuzi, le roi, la labourera pour loi.


Et la déesse de rétorquer joyeusement :
Laboure ma vulve, homme de mon cœur.
La déesse baigne derechef son sein sacré, habite avec Dumuzi et, comme on pouvait s'y attendre, la végétation à l'entour devient florissante. Installée heureuse dans la « maison de vie », la « maison du roi », Inanna, désormais épouse de Dumuzi, demande à son mari de la pourvoir de lait frais et crémeux et elle lui promet en retour de préserver son « divin magasin, l'étable sacrée », de veiller sur la « maison de vie », la « maison où le destin de toutes les terres se décide », « où le peuple et (tous) les êtres vivants sont dirigés ». (Kramer Samuel-Noah. Le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna. In: Revue de l'histoire des religions, tome 181 n°2, 1972. pp. 121-146.)

Même si les rois sont mortels en tant qu’individus, l’institution royale perdure (« le roi est mort, vive le roi »). Quand Dumuzi meurt, Innana ira le sortir des enfers et le « ressuscitera ». C’est-à-dire qu’un autre individu fera revivre « Dumuzi » et sera l’époux d’Innana. Lors de la réactualisation rituelle de leur hiérogamie, Dumuzi est représenté par un homme mortel, la déesse Innana est représentée par une femme mortelle, entièrement vouée au service de la déesse, une prêtresse, une prostituée sacrée. C’est le Mariage Sacré entre le (futur) roi et Inanna qui garantit l’abondance du pays. Ce Mariage devait être célébré tous les ans, pour garantir la fertilité des champs et des bêtes. Les Sumériens prenaient très au sérieux leurs mythes, qu’ils réactualisaient tous les ans, selon un calendrier bien établi, sous la forme de rites. Le Mariage sacré, associé à la royauté, apparut au IIIème millénaire av. J.-C. comme un rite local de la ville d'Erech, pour devenir au cours des siècles un rite national, puis international.

À l’époque de l’épopée de Gilgamesh, le culte d’Inanna semble déjà bien établi. Le roi Gilgamesh « donne » Shamat/ Shamhat (« La joyeuse »), la prêtresse de la déesse Inanna, à Enkidu, l’homme sauvage. Shamat l’initie aux rites sexuels/de fertilité. Il est aussi possible que Gilgamesh voulait l’amadouer par le sexe, ou l’épuiser. Après avoir passé six jours et sept nuits avec elle, Enkidu veut retourner à ses animaux, mais ceux-ci sont désormais effrayés par lui. Il était devenu trop civilisé.

Les ziggurats, où vivaient le roi et les prêtresses d’Innana, étaient des représentations du cosmos. Ils consistaient en sept étages fermement plantés dans la base terrestre, surmontés d’un temple dédié au chef des dieux. Le nom Marduk, est dérivé d’amar Utu (« veau taureau du dieu solaire Utu »). Ce dieu reçoit les offrandes du peuple. Dans cet édifice il y avait également un temple où une prêtresse choisie du peuple pouvait passer la nuit et recevoir la visite du dieu, ou de son avatar terrestre. Le monticule du stupa de Mohenjodharo est d’ailleurs une réplique de la ziggurat d’Ur (XXIème siècle av. J.C.), et est décrit sur la plaque de bronze Sit-Shamsi (musée du Louvre, datant du XIIème siècle av. J.C.)[2]. Le mariage sacré du roi/avatar du roi des dieux et de la déesse Inanna/Vénus fait venir la prospérité dans le pays et pleuvoir les bénédictions. Tout comme Indra fait tomber la pluie sur Purî après le rituel secret. Dans les rites, qui réactualisent le mythe du Mariage, le rôle du dieu est joué par le roi, avatar et représentant du dieu, ou par le Mariage de la reine et du dieu de la vie de la terre.

***

[1] Le culte semble donc bien établi.

[2] Source