dimanche 4 février 2018

Un roi qui fait la pluie et le beau temps


Intronisation symbolique du Gajapati de Purî

Comme l’avait remarqué Ernst Kantorowicz[1] pour des rois européens, le roi a deux corps : un « corps terrestre et mortel, tout en incarnant le corps politique et immortel, la communauté constituée par le royaume ».
« Parce qu'il est naturellement un homme mortel, le roi souffre, doute, se trompe parfois : il n'est ni infaillible, ni intouchable, et en aucune manière l'ombre de Dieu sur Terre comme le souverain peut l'être en régime théocratique. Mais dans ce corps mortel du roi vient se loger le corps immortel du royaume que le roi transmet à son successeur. » ‘Les Deux Corps du roi’ d'Ernst Kantorowicz, Patrick Boucheron L'Histoire, no 315 - décembre 2006. 
Quand un roi meurt à Purī, on avertit le futur roi : « Un inconnu (bideśi) a été trouvé mort dans le palais. » Ce n’est après tout que le corps natif (sahaja-kāya) précédent du roi, qui, immortel, séjourne désormais dans le corps de son fils. Le prince reçoit alors un couronnement temporaire (asthāyiabhiśeka). Avant le deuxième couronnement (gādināsina abhiṣeka), le treizième jour, le rājaguru attache un sari de Jagganāth autour de la tête du nouveau roi, pour signifier que celui-ci est devenu le serviteur de Jagganāth. Le couronnement définitif (sampurṇa abhiṣeka) ne peut avoir lieu qu’après le mariage du roi mortel, car sans femme terrestre il serait incomplet.[2]

purṇakumbha
La cérémonie du couronnement ou de l’onction (abhiṣeka) commence par la préparation du vase (kalaśa tib. bum pa[3]), appelé « qui accroît » (barddhanī), et dans lequel on déposera tout ce que la terre a à offrir de mieux (eaux, boues, herbes médicinaux etc.). Le rājaguru invite les eaux des sept mers à s’installer dans le vase à l’aide de mantras, et leur fait des offrandes.

Un tissu en soi est tenu par quatre personnes devant le roi assis sur son trône, tandis que le rājaguru asperge le roi avec l’eau du vase tout en récitant des mantras, qui transformeront le roi en un dieu. C’est l’abhiṣeka explique un rājaguru de Purī. Le vase contient aussi de la boue provenant du Gange, dont le rājaguru effleure la tête du roi, signifiant que la terre (bhūmi) est offerte au roi. Ce « vase d’abondance » (purṇakumbha) est d’ailleurs aussi peint sur les pourtours des portes de la ville de Purī comme un signe auspicieux. La terre que contient le vase a été prélevée avec des défenses de sanglier, d’éléphant et de rhinocéros, symbolisant l’union sexuelle du roi avec la terre.

Varāha
Un des mythes du dieu Vishnou raconte comment l’avatar sanglier (Varāha) de ce dieu avait sauvé la terre, qui risquait de s’enfoncer, en la soulevant de sa défense et en la transportant vers son demeure pour la marier. Bhūdevī, la déesse de la terre, est une des épouses de Jagganāth, et donc du roi immortel. Labourer la terre est une métaphore pour l’union sexuelle[4]. Les trois animaux et leurs défenses et cornes ont aussi des connotations de corne d’abondance. On y reviendra dans un autre billet.

Un autre élément du cérémoniel royal est la consécration de la prospérité (puṣyābhiṣeka ou bārhaspatyasnāna), Puṣya étant le nom d’une constellation. Ce rituel est comparable aux rituels de longue vie (tshe dbang, tshe sgrub) dans la tradition tibétaine. Cette consécration requiert le dessin d’un maṇḍala, et un homa avec des oblations au feu. Le roi, assis près du maṇḍala, est aspergé de beurre clarifié et d’eau consacrée, sous la récitation de mantras. Des prisonniers et des animaux destinés à l’abattoir sont libérés. Le rituel est fait tous les ans à une date fixe (conjonction de la lune et la mansion lunaire Puṣya). À la fin de la cérémonie, tous les chefs de villages présentent des fils dorés au roi, que celui-ci reçoit en les portant à sa tête, en récitant le mantra du fil. Le roi se prosterne alors devant l’assemblée des brahmanes qui le bénissent et lui souhaitent une longévité.

Le roi immortel, représentant de Jagganāth et par conséquent époux de Lakṣmī, est aussi celui qui peut consumer le « mariage » de chaque nouvelle devadasi, servante de Lakṣmī, après sa consécration. Pour le cérémoniel très complexe des devadasi, je renvoie vers le livre de Frédérique Apffel Marglin. Tout comme le roi, les devadasi ont deux corps, terrestre et immortel, dont chacun a des besoins particuliers. Les devadasi ont principalement pour fonction de faire en sorte que chaque cérémonie, qui relève de la vie immortelle du royaume, est rendue auspicieuse (maṅgalam) par leur présence. La vie cérémonielle se situe hors du temps et est donc auspicieuse. Leurs chants rappellent ceux du chœur grec.

Les fêtes autour de la Menstruation de la terre « Rāja Saṃkranti » (aussi Mithuna Sankranti), montrent le lien très particulier entre le roi, le peuple de Purī et la terre. Pendant cette période, les paysans ne labourent pas la terre, ni ne l’ensemencent et attendent la pluie. Ils s’abstiennent également d’avoir des rapports sexuels avec leurs femmes. La Menstruation de la terre (Bhūdevī), a lieu au mois de Jyeṣṭha (mai, juin) dure trois/quatre jours, et précède le Festival du bain (snāna purnimā/uschaba), qui inaugure la période des pluies. Le quatrième jour du festival a lieu le Bain de la déesse (ṭhākurāṇi gāduā). La terre brûlante (bhuī dāhana) attend les pluies. Les agriculteurs la traitent comme une femme menstruée et ne la labourent pas. Ils s’abstiennent également de rapports sexuels avec leurs femmes, qui se comportent comme si elles avaient les règles. Pendant la menstruation de la terre les femmes ne travaillent pas et se détendent. Ce sont les hommes qui font la cuisine.

Les femmes s’amusent, chantent et font de la balançoire. Le quatrième jour, la période d’ « impureté » de la terre (pruthibī) et des femmes se termine. L’importance de la balançoire est sans doute significative (même si aucune signification particulière ne lui semble être donnée), et pourrait avoir un lien avec la fête des balançoires (Aiôra), dont l’origine est racontée par Apollonios le Sophiste dans les Méditations Dionysoniennes (Ta Arkhaiotera Dionysia), notamment par rapport à l’ouverture du monde souterrain.


La terre rouge brûlante (bhuī dāhana) est comme éclatée et ouverte. Pendant le festival qui suit, les portes du monde souterrain seront en effet ouvertes. Il s’agit d’une période de transition, même si les périodes ne collent pas avec les fêtes du nord de l’hémisphère nord. N'oublions pas la fête Jhulan Yatra (ou dolāyātrāconsacrée à Krishna qui est la référence première en Inde. Les femmes chantent et dansent, et miment des mariages où une femme se déguise en le marié, une autre en la mariée. Les hommes ne sont pas censés voir cela.

Les habitants de Purī (source Marglin) ont une explication pour la sécheresse. Balabhadra (l’ascète solitaire, le soleil), le frère de Jagganāth, ne lui veut pas du bien. Il montre sa force à Jagganāth en chauffant de plus en plus, d’où l’importance des éventails pour rafraîchir Jagganāth. Ce sont les devadasi qui en séduisant Balabhadra pendant une rituel secret, qui se déroule le soir, le feront sortir de son ascèse (tapas). C’est suite à ce rituel et cette séduction que la pluie tombera enfin sur Purī. C’est le début de la période du mousson.

***

Curiosité : la ville de Dharakote a son propre festival où officie une princesse...

MàJ 10022018 L'ancien roi du Népal à Puri pour assister à des rituels.

MàJ 16052018 Le Népal interdit « l’exil menstruel »


[1] The King’s Two Bodies. A study on medieval political theology, 1957.

[2] En absence d’une reine, une épée est placée sur le trône du roi et une noix de bétel sur le trône de la reine, avec à chaque côté du trône une image de Rāma et Sītā.

[3] Une sorte de vase d’abondance (bum bzang) que l’on trouve aussi dans les pratiques de dieux de richesses au Tibet.

[4] Affirmé par Marglin. Voir aussi Le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna, Kramer Samuel-Noah. Le Rite de Mariage Sacré Dumuzi-Inanna. In: Revue de l'histoire des religions, tome 181 n°2, 1972. pp. 121-146. doi : 10.3406/rhr.1972.9833 url :

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