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mercredi 21 novembre 2012

Une offre que le Bouddha ne pouvait pas refuser



Le mythique empereur jaune (黄帝) Houang-ti, dont la femme aurait découvert la soie, est considéré comme le fondateur de la civilisation chinoise[1]. Il s'éleva vers le ciel en une magnifique apothéose et devint le, patron des alchimistes, des médecins et des devins. Selon certains, Houang-ti, aurait son origine en Shangdi (上帝)[2], le dieu suprême, ou empereur céleste, de la dynastie Shang (entre 1766 et 1122 a.v. J.C.)[3] qui régnait dans la vallée de la rivière jaune[4], le berceau de la civilisation chinoise. Plus tard, ce dieu était remplacé par, ou convergeait avec le Ciel (天, Tiān).

Confucius parle dans Le Livre des odes et dans les Annales des Printemps et des Automnes de cinq empereurs, appelés les « cinq Ti » (wu ti/wu di). Au centre se trouve Houang-ti, l’empéreur jaune, entouré des quatres autres dans les quatre points cardinaux. Ils peuplent le ciel avec les trois souverains.[5] Pour Marcel Granet[6], il s’agit de « légendes historisées » qui renseignent plus de l’époque où elles furent écrites que de l’époque qu’elles sont censées décrire. Dans leur entourage, on trouve les Immortels, désignés par un mot qui signifie étymologiquement « hommes des montagnes » [T. ri khrod pa, ri pa][7]. En suivant les recettes des Maîtres à recettes (fang-che), chacun peut devenir comme les Immortels. « Des êtres volants, soit ailés, soit chevauchant des oiseaux et des dragons », « dont la chair et la peau sont fraîches et blanches comme glace et neige…. », qui « aspirent le vent et boivent la rosée ». « Ils se font porter par l’air et les nuées, traînés par des dragons volants. »[8] Des Vidyādhara ou des siddha dirions-nous.

Ces cinq souverains se retrouvent par la suite « intériorisées » ou « microcosmisées » dans les pratiques du Livre du Joyau sacré (Ling Pao Ching/Lingbao jing, 4ème siècle) et du Livre de la Cour jaune (Huangtingjing/Houang-t’ing king, 5-6ème siècle). Le corps est habité par cinq esprits, identiques au « souffle » de l’univers, chacun des cinq viscères du corps correspondant à un esprit. Le Livre de la Grande Paix (T’ai-p’ing king) décrit la visualisation intérieure des esprits des cinq viscères. « Imaginez-les comme de jeunes garçons aux couleurs des Éléments. » Ces cinq esprits se transforment et deviennent dix mille. Le « dix mille » correspondant simplement à la diversité/multiplicité/différenciation/représentation, autrement dit le monde.[9] Les cinq lumières ou intuitions dirions-nous.
« Le Houang t'ing king dit que ces cinq esprits se transforment et deviennent dix mille. Une des raisons du succès de ce dernier livre est certainement l'énumération des esprits du corps, avec leurs noms, depuis ceux des cheveux et des dents jusqu'à ceux des viscères et des réceptacles. De plus, le corps étant un microcosme structuré comme le macrocosme, les divinités qui habitent celui-ci y figurent aussi. Plus exactement, c'est la méditation qui permet d'entrer en relation avec eux et de les faire « descendre » et pénétrer dans le corps auquel ils apportent un surcroît de vie. En invoquant les divinités par leur nom, on peut obtenir d'eux un enseignement non pas  doctrinal, mais comportant la révélation de quelque recette physiologique, alchimiste ou magique. Certains taoïstes parcouraient les montagnes dans l'espoir de rencontrer un de ces maîtres transcendants qui viennent séjourner parfois dans des grottes, mais il était plus simple de les chercher en soi-même. »[10]
Serait-ce possible que ces quatre ou cinq rois (si Indra/Sakka aurait été dans le lot) aient pu rendre visite au Bouddha du canon pāli, après un long voyage sur la route de la soie, par voie terrestre ou maritime ? Jugez pour vous-mêmes en lisant le AtanatiyaSutta et le Maha-samaya Sutta, où l’on retrouve les quatre grands rois (mahārāja)[11], guardiens des quatre directions et chefs des clans de demi-dieux/génies chevauchant différents véhicules (voir le blog de Jeffrey Kotyk). Quand le bouddha était encore jeune et vigoureux, il interdisait l’usage des "sciences inférieures"[12], mais lorsqu’il reçut la visite des quatre rois, il semblait ne plus offrir aucune résistance. Les rois lui proposent la formule protectrice (P. paritta) dite « Atanata », car tous les yakkha (yakṣa) n’aiment pas forcément le Bouddha et ses adeptes... Ses moines pourraient attraper des maladies ou être possédés, un monastère prend feu si facilement, il vaut mieux éviter les inondations et les déluges, un accident est si vite arrivé, nous on vous aime bien, mais nous avons des collègues que nous ne pourrons pas surveiller 24/24 et qui ont la gâchette facile...   Les rois lui font alors "une offre qu'il ne peut pas refuser". Il vaut mieux être prévoyant, et lorsqu'un adepte est « saisi » par un yakkha, rappeler à l’ordre celui-ci en lui répétant la formule protectrice, qui énumère la liste de ses hiérarchiques supérieurs, ce qui a pour effet de faire rentrer dans le rang le yakkha subalterne et ainsi de libérer/racheter/exorciser/guérir l'adepte « saisi ». Principe magique de base. Donc en échange d'un culte et des offrandes dont les échéances, la nature et le nombre (rançon) restent à convenir (S. samaya T. dam tshig), le Bouddha et ses adeptes ne seront pas inquiétés. Parole de chefs de bande. Le Bouddha ne dit pas grand chose dans ce sutta du Parrain, il acquiesce simplement.

Ces quatre rois sont au service du dieu suprême Śakra Devānām Indra, ou simplement Indra ou Sakka pour les intimes, le porteur de foudre. On peut imaginer Sakka/Indra au centre avec les quatre rois qui l’entourent, cinq en tout. Comme pour les cinq empereurs, ou les cinq tathāgata (S. dhyānī buddha). Avec éventuellement le Ciel pour sixième.


MàJ 08012013 Avant l'arrivée du bouddhisme en Chine, il n'existait pas de représentation anthropomorphe des planètes (British Museum). Sur une peinture sur soie (897) découverte dans les grottes de Dunhuang, le bouddha Tejaprabhā est représenté en compagnie des cinq planètes visibles à l'oeil nu, associées aux cinq éléments. Il s'agit de Mercure (femme en noir), Jupiter (magistrat en bleu), Saturne (avec le boeuf), Venus (la dame en blanche, qui rappelle (Sù nǚ, 素女), et Mars (le guerrier rouge).  Voir aussi le blogue de Jeffrey Kotyk.  




[1] Huaxia (華夏)
[5] Les trois souverains et les cinq empereurs sont des demi-dieux aidant l’humanité par leurs sciences.
[6] Danses et légendes de la Chine ancienne.
[7] Sien, sien-jen, tchen-jen, ou tchen-sien.
[8] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1221
[9] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1242
[10] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1242-1243
[11] Dhṛtarāṣṭra (est, chef des gandharva et des piśācī), Virūḍhaka (sud, chef des kumbhāṇḍa et des preta),Virūpākṣa (ouest, chef des nāga), et Vaiśravaṇa (nord, chef des yakṣa et des rākṣasa)
[12] Kullavagga, V, 33, 2 Voir aussi Samaññaphala Sutta, les fruits de la vie contemplative 

lundi 19 novembre 2012

Un taoïsme à deux branches



On distingue habituellement un taoïsme philosophique (Tao-kia) d’un taoïsme religieux (Tao-kio), mais on peut se demander qui est ce « on » et si cette distinction se justifie. Le bouddhisme a subi un traitement identique de la part de l’occident, où le Bouddha était considéré comme un genre de héros rationnel, prédécesseur des Lumières, dans un monde de magie et de superstitions. Dans les deux cas, bouddhisme et taoïsme, nous croyons pouvoir distinguer entre une théorie plutôt philosophique et les moyens « religieux » dont elle s’est dotée. Il semblerait néanmoins que le taoïsme ancien (Lao Tseu, Tchouang-tseu) ait pris naissance dans un milieu plutôt quiétiste et mystique en opposition à un confucianisme attaché aux rituels.
« Tao, au sens propre, signifie chemin, voie. Les sens dérivés sont nombreux : marche à suivre, méthode; puis : pouvoir efficace (en particulier la puissance magico-religieuse des rois et des sorciers). Dans la cosmologie, le Tao du Ciel est l'ordre naturel tel qu'il se manifeste par la circulation du soleil et plus généralement par le mouvement de la voûte céleste conçue comme tournant autour d'un axe central. À cette circulation céleste sont liés les rythmes diurne et nocturne ainsi que l'alternance des saisons. D'où les deux aspects antithétiques et complémentaires du Tao : un aspect sombre et un aspect lumineux, un aspect froid, passif, un aspect chaud, actif; ce sont ses deux modalités, le Y in et le Yang. Dans les différentes écoles philosophiques le Tao a souvent le sens de doctrine : chaque école a son tao. »[1] 
Pour Lao-tseu, le Tao est la Mère ou la « Femelle mystérieuse », la source de toute vie, le principe féminin, la pure vacuité. Le salut, l’état d’Immortel consiste en le retour à la Mère.[2] L’origine du taoïsme religieux se situe à l’époque des « maîtres à recettes » (fang-che), possédant les recettes pour entrer en communication avec les génies ailés et les Immortels[3], détenteurs d’élixirs et de recettes de longue vie, et par là accéder à l’immortalité. Ces « maîtres à recettes », les taoïstes religieux, furent politiquement actifs « en propageant les théories de Tseou Yen sur les Cinq Vertus et les changements dynastiques, et en colportant des prophéties et des écrits pseudo-confucianistes (Wei-chou ou Tch’an-wei). »[4] Au 1er siècle, à l’époque de l’apparition du bouddhisme, les « maîtres à recettes » présentèrent le « Tao de la Grande Paix » (T’ai-p’ing king/Taiping jing)[5] à la cour des empereurs Chouen (126-144) et Houan. Ce texte inspira des révoltes en 184 autour de la secte des « Turbans Jaunes », tandis que simultanément, une autre secte, appelée les « Cinq boisseaux de riz » commença à édifier un véritable état théocratique. Les deux mouvements de prêtres-magiciens guérisseurs constituaient un taoïsme devenu collectif, conduit par des Maîtres célestes (T’ien-che), qui obtenait les faveurs des classes aisées et intellectuelles.  Pour la petite histoire, un des Maîtres célestes, K’eou K’ien-tche, fut reconnu en tant que tel par l’empereur T’ai-wou (425) et obtint une interdiction du bouddhisme en 446[6], ce qui inaugurait une hostilité ouverte entre les deux mouvements. En 845, à l’initiative des confucianistes et avec le soutien des taoïstes, le bouddhisme, devenu un état dans l’état, fut définitivement interdit. Un édit de Wou-tsoung supprima environ quarante mille temples bouddhistes et renvoya à la vie séculière deux cent soixante mille bonze et nonnes.[7]

Les diverses méthodes de longue vie des taoïstes peuvent se ramener à trois, 1. Le « cinabre intérieur » (nei-tan), 2. Le « cinabre extérieur » (Wai-tan) et 3. « la pratique de la Chambre à coucher » (Fang-tchong). Le cinabre est de la sulfure de mercure de couleur rouge. Le corps humain subtil comporte trois sections, appelées « champs de cinabre » (tan-t’ien), avec le champ de cinabre supérieur dans la tête, le médian dans la poitrine et l’inférieur dans le bas ventre.
« Plus exactement, « champ de cinabre » était le nom d'une des neuf cases qui composent chacune des trois sections du corps. Les textes décrivent généralement la section supérieure où, dans l'intérieur du crâne, on imaginait neuf palais, résidences de génies qui portent les noms de certaines divinités du panthéon : par exemple, un de ces palais est le Ming-t'ang (du nom d'un temple important de la religion antique) où résident le Houang-lao (divinité dont le nom est formé des noms de [l’empéreur jaune] Houang-ti et de Lao-tseu) et ses assistants; un autre est le Palais du Ni-wan où habite l'Un supérieur (dans chaque champ de cinabre est une hypostase de l'Un, ancienne divinité qui finit par devenir multiple malgré son nom). Le champ de cinabre médian était aussi appelé Kiang-kong (Palais Écarlate) et ses cases étaient disposées verticalement dans la poitrine. Le champ inférieur se confond avec la « Porte du Destin » (Ming-men) et avec la « Cour Jaune » qui est la rate. Là se trouvait aussi l'« Océan du Souffle » (K'i-hai) qui joue un rôle important dans les théories sur la respiration. »[8] 
La « pratique de la Chambre à coucher » (fang-tchong) est le nom donnée à la pratique sexuelle, qui avait pour objectif de « faire revenir l’essence pour réparer le cerveau ».
« Il s'agissait d'éviter que l' "essence" ne s'échappe à l'occasion des rapports sexuels et de la faire circuler mêlée au souffle pour la conduire du champ de cinabre inférieur au champ de cinabre supérieur, c'est-à-dire dans le cerveau qu'elle devait "réparer" »
Pour les parallèles entre les différentes formes d'alchimie des taoïstes et des siddhas tantriques et l'obsession du cinabre et des chambres de cinabre (cakra), voir The Alchemical Body de David Gordon White. 

Il semblerait que les pratiques du taoïsme religieux soient plutôt attribuées au mythique empereur jaune, Houang-ti, « qui s'éleva vers le ciel en une magnifique apothéose » et qui était proposé par les Maîtres de recettes comme modèle à l’empereur historique Ou-ti (Wou Ti) des Han, qui règna de 140 à 86 av. J.C.[9]. La doctrine syncrétiste attribuée à Houang-ti (« religieux ») et à Lao-tseu (« philosophique ») fut appelée Houang-Lao, d’après leurs deux inspirateurs. 

***
Illustration : l'empéreur jaune, Houang-ti.

Documentaire Arte La voie du Tao (2009)

[1] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1219

[2] Max Kaltenmark, p. 1220

[3] Sien, sien-jen, tchen-jen, ou tchen-sien. « Personnages tout à fait mythiques, de vraies divinités ou des hommes ordinaires ». « On distinguait, par exemple, : ceux qui s’envolent vers le ciel en plein jour en une apothéose lumineuse ; ceux qui continuaient à vivre ici-bas, le plus souvent dans les montagnes, durant des siècles, sans vieillir et riches de recettes et de pouvoirs magiques ; » (p. 1235). Kalderman remarque ailleurs (p. 1261) que les Immortels taoïstes sont désignés par un mot qui signifie étymologiquement « hommes des montagnes ». La description du deuxième type d’Immortel, Homme des montagnes (S. ri khrod pa), irait très bien pour Śavaripa. Comparer le premier type avec les « vidyādhara » (T. rig ‘dzin) et l’obtention du corps d’arc-en-ciel.

[4] Max Kaltenmark, p. 1222

[5] « Livre de la Grande paix garant de la souveraineté [dynastique selon] le calendrier des officiels célestes, en 12 chapitres », inspiré par un émissaire divin mais taxé de « fabrication » par les autorités. Source : éditions critiques publiées à Pékin par la Zhonghua shuju, Hanshu, LXXV, 3192. Site : http://asr.revues.org/index780.html

[6] Max Kaltenmark, p. 1227

[7] Max Kaltenmark, p. 1228 et 1284

[8] Max Kaltenmark, p. 1237

[9] « Ou-ti se montre très superstitieux; il accorde une grande faveur à des charlatans qui lui promettent l'immortalité. » écrit le site Imago Mundi, en expédiant les taoïstes religieux…