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jeudi 22 juin 2017

Folle sagesse


Chogyam Trungpa (1939-1987)

[Billet pouvant évoluer]

Sur les réseaux sociaux bouddhistes, on entend souvent parler de « folle sagesse » (« crazy wisdom »), comme un aspect inhérent à la sagesse bouddhiste tantrique, et plus particulièrement au Dzogchen. A en croire Stefan larsson (dans Crazy for Wisdom: The Making of a Mad Yogin in Fifteenth-Century Tibet, 2012), qui n’avait pas pu trouver ce terme dans ses recherches, le Dalaï-Lama aurait qualifié le mot « folle sagesse » comme un néologisme. Et en effet, en cherchant « ye shes ‘chol ba », selon Chogyam Trungpa (1939-1987), le mot tibétain correspondant à « folle sagesse », on n’obtient aucun résultat sur le site de Buddhist Digital Resource Center (TBRC). Il se pourrait donc bien que le mot « crazy wisdom » avec ses traductions respectives soit une invention récente.

Pourquoi pas de Chogyam Trungpa justement ? Celui-ci explique dans son livre The Lion's Roar: An Introduction to Tantra que la traduction tibétaine de « crazy wisdom » est « ye shes ‘chol ba », qui signifie quelque chose comme sagesse sauvage, chaotique ou antinomique. Georges Gurdjieff (1866-1877-1949) semble avoir été une des sources d’inspiration pour la folle sagesse de Trungpa, comme je l’avais déjà noté dans mon billet Maître renard... sur le phénomène du « trickster », filou. L’idée générale de ce type de « folle sagesse » était apparemment de faire sortir le disciple de son zone de confort et de le débarrasser de ses idées préconçues.
« Quand Steve Roth demanda à Trungpa son opinion sur Gurdjieff, il lui dit : « Oh, il est fantastique, étonnant, presque totalement ‘ folle sagesse ‘, mais il n’a pas déclaré sa transmission. »[1] Trungpa parlait avec beaucoup de tendresse de Gurdjieff en répétant sans cesse « Si vous saviez le nombre de tours que Gurdjieff et moi, nous pourrions jouer à vous tous ! ».[2]
Quand un élève/disciple résiste, cela peut éventuellement conduire à une sorte de bataille d’egos, et dégénérer. Selon la théorie de la folle sagesse, le Maître (qui n’est pas appelé ainsi pour rien), ne serait qu’un écran vide libre d’ego, sur lequel le malheureux élève/disciple projette son propre ego. Plus ce dernier s’investit dans la bataille, et plus il s’épuisera dans ce qui est présenté comme un combat contre son propre ombre ou ego. Est-ce que cela colle à la pratique ? Voyez par vous-mêmes, tenez, au hasard, l’incident autour du poète américain William Stanley Merwin (né en 1927).

Chogyam Trungpa explique dans The Lion's Roar que le vidyadhara (tib. rig 'dzin) est le détenteur de la « folle sagesse »[3], et que la véritable expérience tantrique est seulement possible par l’intermédiaire du vidyadhara. Une transmission tantrique demande une confiance « énorme » et des sacrifices « énormes ». Comme des exemples de ce type de relation SM entre maître et disciple, le bouddhisme tibétain aime citer les hagiographies de Tilopa et Nāropa, ou de Padmasambhava et Yéshé Tsogyel. Ces hagiographies sont des fictions qui peuvent évidemment avoir un sens symbolique, mais très souvent ils sont pris au premier degré. Les maîtres aiment s’identifier à Tilopa et Padmasambhava et les disciples à Nāropa et Yéshé Tsogyel[4].

Les hagiographies qui servent de modèle à ce type de relation ont souvent été composés au XV-XVIème siècle voire après, mais elles sont présentées comme des œuvres beaucoup plus anciennes. Comme si cette conception de la relation de maître et disciple avait existé dès l’introduction du bouddhisme au Tibet et était la seule possible pour aider quelqu’un à s’éveiller. J’ai déjà écrit à plusieurs reprises sur la montée en puissance du tantrisme (plus adaptée à la nouvelle situation géopolitique) qui au Tibet s’accompagna d’une volonté de déclassement de méthodes traditionnelles non-tantriques voire post-tantriques (Advayavajra, Gampopa…). On voit graduellement disparaître le mot « ami spirituel » (tib. dge ba’i bshes gnyen), qui est remplacé par le mot lama (sct. guru), puis vidyadhara (qui prendra encore un autre sens à partir de Trungpa). J’ai aussi écrit sur les éditions posthumes des écrits de Gampopa, où des passages nettement plus tantriques ont été ajoutés. Par exemple une référence à la façon de laquelle Nāropa aurait servi Tilopa, basé sur des hagiographies composées plusieurs siècles après la mort de Gampopa en 1153. Comparons avec la façon de laquelle Gampopa présente la relation entre « ami spirituel » et élève dans le Précieux ornement de la libération. Les données hagiographiques de Gampopa montrent généralement un maître extrêmement doux, façon grand-mère…

Une grande partie du problème vient du fait que les tibétologues n’ont quasiment pas fait de recherches sérieuses sur la datation (même approximative) des sources tibétaines, et qu’ils suivent, à quelques exceptions près, la version traditionnelle des diverses hagiographies et « chroniques » (p.e. Annales bleus), souvent écrites à partir des hagiographies. Je l’ai déjà fait remarquer dans des anciens billets. Si on fait vivre (historiquement) des mahāsiddha et autres thaumaturges à l’époque où les auteurs respectifs de leur hagiographies (XIII-XIVème siècles) veulent qu’ils aient vécu, et faire croire que les personnes, ayant réellement vécu historiquement avant la composition de ces hagiographies, connaissaient les mêmes exploits et avaient reçu leurs transmissions respectives, on finira avec une vision historique totalement faussée. Le travail qui a été partiellement fait pour le bouddhisme chinois (Buswell etc.) n’a même pas été commencé pour le bouddhisme tibétain, à l’exception d’un Lopez, un Davidson (Tibetan Renaissance) et quelques autres. C'est un travail très complexe et en partie impossible, mais on ne peut pas s'en passer, et si on s'en passe on ne peut pas faire comme si la vérité des hagiographies est la vérité par défaut, faute de vérité historique.

Et donc le plus souvent dans l'état actuel des choses et dans les cercles bouddhistes, la « folle sagesse » a existé dès « l’introduction du bouddhisme au Tibet par Padmasambhava au VIIIème siècle », formule consacrée qui mériterait qu’on s’y attarde un peu, quand celui-ci y aurait enseigné le Dzogchen… Et les maîtres vidyadhara actuels ne font que poursuivre une longue tradition de « folle sagesse » quand leur comportement n’est pas conforme à ce que l’on (l’ego) attendrait d’eux.


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[1] Trungpa Rinpoche: "Oh, he's fantastic, amazing, almost total crazy wisdom." (long pause) ... "But he did not proclaim lineage." Source

[2] "You have absolutely no idea how many tricks Gurdjieff and I could play on all of you."

[3] Ainsi, par rapport au tibétain, il semble mettre au même pied « rig pa » et « folle sagesse ».

[4] [Les femmes admises au mandala secret de Sogyal Lakar] « se voient aussi recommander la lecture et l’étude de Patrul Rinpoché, comme pour les autres étudiants des mandalas Ngöndro et Dzogchen, ainsi que l’autobiographie de Yéshé  Tsogyal, figure de dakini la plus célèbre du Tibet, notamment pour la tradition Nyinmapa, dont  elles doivent s’inspirer pour servir leur maître et comprendre leur propre statut comme « dakinis ».
« Ceci n'est pas une religion », thèse de Marion Dapsance, p. 332

dimanche 9 décembre 2012

Les 24 points lumineux du corps immortel



Les tantras mentionnent 24 haut-lieux sacrés (T. gnas chen S. pīṭha ). Le Brahmāṇḍa Purāṇa (relativement tardif) raconte l’histoire de l’univers, qui s’est développé à partir de l’œuf de Brahmā (Brahmāṇḍa). Ce Purāṇa raconte aussi l’origine des lieux énergétiques (S. śakti pīṭha) en Inde, dont le nombre peut varier. L’énergie cosmique (S. śakti) de Śiva/Bhairava, est représentée par une déesse qui est son archi-puissance (S. adi śakti), et qui peut se décliner en des manifestations diverses, ou qui peut en absorber des nouvelles…
« L'origine de Bhairava remonte à l'histoire de Dakshayani ou Satī, la femme de Śiva. Satī, fille du roi des dieux Dakśa, avait décidé d'épouser Śiva contre l'avis de son père, qui voyait en lui un ascète, qu'il associait aux animaux et aux démons. Un jour, Dakśaorganisa un sacrifice rituel Yagna, auquel il invita tous les dieux, sauf Satī et Śiva. Satī vint seule au Yagna, où Dakśa parla ouvertement de Śiva avec mépris. Satī, ne supportant pas d'entendre son mari insulté, se jeta dans le feu sacrificiel. Quand Śiva l'apprit, il sema la destruction dans le Yagna, tua Dakśa et le décapita. Puis, il prit le corps de Satī sur ses épaules et fit le tour du monde en courant éperdument pendant des jours. Comme cela risquait de détruire le monde, Viṣṇu, le troisième dieu de la trinité, découpa avec son cakra (disque divin) le corps de Satī en morceaux qui tombèrent épars. Les lieux où ces morceaux sont tombés s'appellent les "Shakti Peetha". Śiva prit la forme de l'effrayant Bhairava (Mahākāla) pour monter la garde autour de ces lieux. » Source Wikipedia. 
Les tantras bouddhistes comme le Cakrasaṃvara racontent la conquête et la conversion des 24 haut-lieux de l’énergie cosmique (S. śakti) de Śiva/Bhairava en haut-lieux bouddhistes de Cakrasaṃvara. Les Cinq Chroniques (T. bKa’thang sde lnga) sont des textes-terma redécouverts par Orgyen Lingpa (né en 1323). Parmi ces cinq, la Chronique de Padma, traduite en français sous le titre Dict de Padma (T. Pad+ma bka’ thang), raconte la légende et le culte de Padmasambhava, et comment celui-ci convertit à son tour les 24 haut-lieux (S. pīṭha) contrôlés par les dieux et démons (S. vighna) qui étaient sous les ordres de Rudra (autre nom de Śiva/Bhairava), pour que la doctrine de Padmasambhava puisse se répandre.

Les traditions tantriques, où tout est divinisé, ont pour but d’unifier l’Homme cosmique et l’homme individuel. L’univers de l’Homme cosmique correspond au corps de l’homme individuel à diviniser, à rendre Immortel. Ce que l’on trouve à « l’extérieur » se trouve aussi « à l’intérieur ». Les vingt-quatre haut-lieux extérieurs, célébrés comme des lieux de pélérinage où l’on peut obtenir des bénédictions spécifiques, se trouvent aussi à l’intérieur du corps divinisé de l’homme individuel, et capables de dispenser les mêmes bénédictions. Pour se rendre à un des haut-lieux mythiques[1] afin d’y recevoir des enseignements, des initiations, des bénédictions et des siddhi de la part de siddha, ḍākinī et autres yoginī, les candidats vidyādhara, siddha ou Immortels n’ont pas forcément bésoin de voyager loin…

Dieu est lumière, le corps divin est lumière. Le mot deva signifie d’ailleurs « brillant » ou « être de lumière ». Il en va de même dans le taoïsme, où le corps est lumière (C. jing). Ce corps est doté de 24 points lumineux, « qui à la suite de pratiques adéquates, fusionnent tous et transportent l’adepte aux cieux […] L’immortel, en effet, devient comme le soleil et la lune. De lui émanent des lumières colorées qui annoncent son approche. […] Il illumine l’intérieur et l’extérieur, et rend son corps aussi brillant que le soleil et la lune. »[2]

Ge Hong (Ko Hung, 283–343) distingue trois grandes sortes d’immortels. Ceux qui atteignent « la délivrance du cadavre » et qui à leur mort se dépouillent de leur corps (Maitrīpa et ses disciples). Les « immortels terrestres » (Śavaripa, les vidyādhara) « qui hantent les monts sacrés et les paradis terrestres », les 24 haut-lieux. Ils ont des pouvoirs supranormaux, la longévité et la non-mort. Et puis la catégorie supérieure, « les immortels célestes » (de nombreux lamas nyingma et bön, p.e. Shardza Rinpoché ), qui « s'élèvent avec leur corps et montent dans le vide », s’envolant au ciel en plein jour.[3] Ces derniers ont véritablement perfectionné la transformation de leur corps en corps divin, en corps de lumière.

Nous avions déjà vu que les taoïstes religieux qui recherchent l’immortalité, la réalisent à travers trois types d’alchimie différents et un processus de combustion lente dans un athanor (intérieur, extérieur ou secret) dont tous les (neuf[4]) orifices devaient être bouchés, pour que la semence (C. jing) ne s’échappe pas et soit transporté vers le cerveau, le ciel. Notons que « jing » signifie à la fois « semence » et « lumière », « brillant », dans le cadre de l’alchimie interne et de « la chambre à coucher ».

La même idée se retrouve dans le concept du corps d’arc-en-ciel (T. ‘ja’ lus) et du corps de vase de jouvence (T. gzhon nu bum sku), « la coalescence du Vide (stong pa, l’Essence) et de la Clarté (gsal ba) ». « La Jouvence (gzhon nu) de cet état s’explique par le fait qu’il ne connaît aucun changement (mi ‘gyur ba) et donc qu’il n’évolue pas en “vieillissant” à mesure qu’il s’éloignerait éventuellement de sa jeunesse primordiale. Son Vase (bum pa) est le Calice (snod) qui en accueille les prodiges irisés (snang ba’i cho ‘phrul) et les conserve sous le couvert d’un sceau (rgya) encore non-brisé. La notion de Corps (sku) renvoie à celle de dimension, autrement dit à l’Espace (dbyings) qui abrite le Vase de Jouvence. »[5]
« Samantabhadra répondit : - Vajrasattva, écoute ! La teneur de ma pensée, c’est la vision de la grand pureté primordiale [du] Fond, [avant que] la paroi [du Corps du vase de jouvence] fût aucunement brisée, et [avant que son contenu] eût chu de quelque côté que ce soit. Elle était clairement lumineuse par nature, et la compassion ne l’avait point [encore] mue vers le dehors ; [cela était pareil] au Corps d’un vase. La luminosité quinticolore s’y illustrait (gsal ba) sans mélange, à l’instar de l’arc-en-ciel. »[6] 
Il se peut que le mot tibétain « gnas » soit étymologiquement lié à son quasi-homonyme « gnad ». Pour ce dernier terme, le Yogācāra glossary donne le terme sanscrit « marman », qui signifie « point vulnérable (du corps), point faible; articulation, organe vital; chair à vif | secret, mystère ». En rassemblant les 24 morceaux du corps (gnas/gnad) de l’énergie (S. śakti) éparpillée de Śiva/Cakrasaṃvara/Padmasambhava etc., le corps divin est reconstitué, ce qui rejoint l’idée des 24 points lumineux qui doivent fusionner pour l’ascension de l’Immortel. Un texte indien du seizième siècle donne une autre indication allant dans le sens d’un rapprochement. Il s’agit du Padmavāti (Padumāwati)[7] de Malik Muḥammad Jaisī. Śiva y enseigne l’ascension de la forteresse de Siṁhala-dvīpa. Cette forteresse est aussi sinueuse  « pliée » (bāṅk) que le corps humain. Elle n’est pas conquise par la force (haṭh), mais ceux qui l’atteignent ont les marques [du yoga]. La forteresse a neuf portes et Cinq agents[8] y patrouillent constamment. La dixième porte est cachée et inaccessible car le chemin qui y conduit est fort sinueux. Seul celui qui détient le secret (bhed) peut y grimper comme une fourmi et peux pénétrer dans ce passage. »[9]

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Le corps d'arc-en-ciel de Padmasambhava (thangka un peu fantaisiste)

MàJ Autre exemple d'un territoire représenté par le corps d'une femme (ogresse)


[1] Jalandhara, Oddiyana, Paurnagiri, Kamarupa, Malaya, Sindhu, Nagara, Munmuni, Karunyapataka, Kulata, Arbuta, Godavari, Himadri, Harikela, Lampaka, Kani, Saurasta, Kalinga, Kokana, Caritra, Kosala, et Vindhyakaumarapaurika

[2] Comprendre le Tao, Isabelle Robinet, p. 172

[3] Comprendre le Tao, Isabelle Robinet, p. 188

[4] Dans la taoïsme, neuf symbolise le multiple et précède le chiffre (1)0, le renouvellement.

[5] Jean-Luc Achard, La Base et ses sept interprétations

[6] Profusion de la vaste sphère : Klong-chen rab-'byams, Stéphane Arguillère, pp. 338-339

[7] Padumawati

[8] « Le yin et le yang se transformèrent et formèrent les Cinq Agents qui sont le Bois, le Feu, le Métal, l’Eau et la Terre. On les appelle aussi les Cinq Souffles. »[9] La théorie des Cinq Agents rend compte de la croissance et de la décroissance des êtres et des choses. Chaque Agent est susceptible d’être « conquis » ou détruit par celui qui est plus fort que lui : le Bois par le Métal, celui-ci par le Feu ; ce dernier par l’Eau et celle-ci par la Terre, que le Bois peut vaincre (cet ordre de destruction se trouve à partir de l’ordre d’engendrement en sautant une « génération ». Les cinq Agents sont divinisés sous diverses formes. Comprendre le tao, Isabelle Robinet, p. 166 et p. 234

[9] David Gordon White, The Alchemical Body, p. 261-262

mercredi 21 novembre 2012

Une offre que le Bouddha ne pouvait pas refuser



Le mythique empereur jaune (黄帝) Houang-ti, dont la femme aurait découvert la soie, est considéré comme le fondateur de la civilisation chinoise[1]. Il s'éleva vers le ciel en une magnifique apothéose et devint le, patron des alchimistes, des médecins et des devins. Selon certains, Houang-ti, aurait son origine en Shangdi (上帝)[2], le dieu suprême, ou empereur céleste, de la dynastie Shang (entre 1766 et 1122 a.v. J.C.)[3] qui régnait dans la vallée de la rivière jaune[4], le berceau de la civilisation chinoise. Plus tard, ce dieu était remplacé par, ou convergeait avec le Ciel (天, Tiān).

Confucius parle dans Le Livre des odes et dans les Annales des Printemps et des Automnes de cinq empereurs, appelés les « cinq Ti » (wu ti/wu di). Au centre se trouve Houang-ti, l’empéreur jaune, entouré des quatres autres dans les quatre points cardinaux. Ils peuplent le ciel avec les trois souverains.[5] Pour Marcel Granet[6], il s’agit de « légendes historisées » qui renseignent plus de l’époque où elles furent écrites que de l’époque qu’elles sont censées décrire. Dans leur entourage, on trouve les Immortels, désignés par un mot qui signifie étymologiquement « hommes des montagnes » [T. ri khrod pa, ri pa][7]. En suivant les recettes des Maîtres à recettes (fang-che), chacun peut devenir comme les Immortels. « Des êtres volants, soit ailés, soit chevauchant des oiseaux et des dragons », « dont la chair et la peau sont fraîches et blanches comme glace et neige…. », qui « aspirent le vent et boivent la rosée ». « Ils se font porter par l’air et les nuées, traînés par des dragons volants. »[8] Des Vidyādhara ou des siddha dirions-nous.

Ces cinq souverains se retrouvent par la suite « intériorisées » ou « microcosmisées » dans les pratiques du Livre du Joyau sacré (Ling Pao Ching/Lingbao jing, 4ème siècle) et du Livre de la Cour jaune (Huangtingjing/Houang-t’ing king, 5-6ème siècle). Le corps est habité par cinq esprits, identiques au « souffle » de l’univers, chacun des cinq viscères du corps correspondant à un esprit. Le Livre de la Grande Paix (T’ai-p’ing king) décrit la visualisation intérieure des esprits des cinq viscères. « Imaginez-les comme de jeunes garçons aux couleurs des Éléments. » Ces cinq esprits se transforment et deviennent dix mille. Le « dix mille » correspondant simplement à la diversité/multiplicité/différenciation/représentation, autrement dit le monde.[9] Les cinq lumières ou intuitions dirions-nous.
« Le Houang t'ing king dit que ces cinq esprits se transforment et deviennent dix mille. Une des raisons du succès de ce dernier livre est certainement l'énumération des esprits du corps, avec leurs noms, depuis ceux des cheveux et des dents jusqu'à ceux des viscères et des réceptacles. De plus, le corps étant un microcosme structuré comme le macrocosme, les divinités qui habitent celui-ci y figurent aussi. Plus exactement, c'est la méditation qui permet d'entrer en relation avec eux et de les faire « descendre » et pénétrer dans le corps auquel ils apportent un surcroît de vie. En invoquant les divinités par leur nom, on peut obtenir d'eux un enseignement non pas  doctrinal, mais comportant la révélation de quelque recette physiologique, alchimiste ou magique. Certains taoïstes parcouraient les montagnes dans l'espoir de rencontrer un de ces maîtres transcendants qui viennent séjourner parfois dans des grottes, mais il était plus simple de les chercher en soi-même. »[10]
Serait-ce possible que ces quatre ou cinq rois (si Indra/Sakka aurait été dans le lot) aient pu rendre visite au Bouddha du canon pāli, après un long voyage sur la route de la soie, par voie terrestre ou maritime ? Jugez pour vous-mêmes en lisant le AtanatiyaSutta et le Maha-samaya Sutta, où l’on retrouve les quatre grands rois (mahārāja)[11], guardiens des quatre directions et chefs des clans de demi-dieux/génies chevauchant différents véhicules (voir le blog de Jeffrey Kotyk). Quand le bouddha était encore jeune et vigoureux, il interdisait l’usage des "sciences inférieures"[12], mais lorsqu’il reçut la visite des quatre rois, il semblait ne plus offrir aucune résistance. Les rois lui proposent la formule protectrice (P. paritta) dite « Atanata », car tous les yakkha (yakṣa) n’aiment pas forcément le Bouddha et ses adeptes... Ses moines pourraient attraper des maladies ou être possédés, un monastère prend feu si facilement, il vaut mieux éviter les inondations et les déluges, un accident est si vite arrivé, nous on vous aime bien, mais nous avons des collègues que nous ne pourrons pas surveiller 24/24 et qui ont la gâchette facile...   Les rois lui font alors "une offre qu'il ne peut pas refuser". Il vaut mieux être prévoyant, et lorsqu'un adepte est « saisi » par un yakkha, rappeler à l’ordre celui-ci en lui répétant la formule protectrice, qui énumère la liste de ses hiérarchiques supérieurs, ce qui a pour effet de faire rentrer dans le rang le yakkha subalterne et ainsi de libérer/racheter/exorciser/guérir l'adepte « saisi ». Principe magique de base. Donc en échange d'un culte et des offrandes dont les échéances, la nature et le nombre (rançon) restent à convenir (S. samaya T. dam tshig), le Bouddha et ses adeptes ne seront pas inquiétés. Parole de chefs de bande. Le Bouddha ne dit pas grand chose dans ce sutta du Parrain, il acquiesce simplement.

Ces quatre rois sont au service du dieu suprême Śakra Devānām Indra, ou simplement Indra ou Sakka pour les intimes, le porteur de foudre. On peut imaginer Sakka/Indra au centre avec les quatre rois qui l’entourent, cinq en tout. Comme pour les cinq empereurs, ou les cinq tathāgata (S. dhyānī buddha). Avec éventuellement le Ciel pour sixième.


MàJ 08012013 Avant l'arrivée du bouddhisme en Chine, il n'existait pas de représentation anthropomorphe des planètes (British Museum). Sur une peinture sur soie (897) découverte dans les grottes de Dunhuang, le bouddha Tejaprabhā est représenté en compagnie des cinq planètes visibles à l'oeil nu, associées aux cinq éléments. Il s'agit de Mercure (femme en noir), Jupiter (magistrat en bleu), Saturne (avec le boeuf), Venus (la dame en blanche, qui rappelle (Sù nǚ, 素女), et Mars (le guerrier rouge).  Voir aussi le blogue de Jeffrey Kotyk.  




[1] Huaxia (華夏)
[5] Les trois souverains et les cinq empereurs sont des demi-dieux aidant l’humanité par leurs sciences.
[6] Danses et légendes de la Chine ancienne.
[7] Sien, sien-jen, tchen-jen, ou tchen-sien.
[8] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1221
[9] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1242
[10] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1242-1243
[11] Dhṛtarāṣṭra (est, chef des gandharva et des piśācī), Virūḍhaka (sud, chef des kumbhāṇḍa et des preta),Virūpākṣa (ouest, chef des nāga), et Vaiśravaṇa (nord, chef des yakṣa et des rākṣasa)
[12] Kullavagga, V, 33, 2 Voir aussi Samaññaphala Sutta, les fruits de la vie contemplative 

lundi 19 novembre 2012

Un taoïsme à deux branches



On distingue habituellement un taoïsme philosophique (Tao-kia) d’un taoïsme religieux (Tao-kio), mais on peut se demander qui est ce « on » et si cette distinction se justifie. Le bouddhisme a subi un traitement identique de la part de l’occident, où le Bouddha était considéré comme un genre de héros rationnel, prédécesseur des Lumières, dans un monde de magie et de superstitions. Dans les deux cas, bouddhisme et taoïsme, nous croyons pouvoir distinguer entre une théorie plutôt philosophique et les moyens « religieux » dont elle s’est dotée. Il semblerait néanmoins que le taoïsme ancien (Lao Tseu, Tchouang-tseu) ait pris naissance dans un milieu plutôt quiétiste et mystique en opposition à un confucianisme attaché aux rituels.
« Tao, au sens propre, signifie chemin, voie. Les sens dérivés sont nombreux : marche à suivre, méthode; puis : pouvoir efficace (en particulier la puissance magico-religieuse des rois et des sorciers). Dans la cosmologie, le Tao du Ciel est l'ordre naturel tel qu'il se manifeste par la circulation du soleil et plus généralement par le mouvement de la voûte céleste conçue comme tournant autour d'un axe central. À cette circulation céleste sont liés les rythmes diurne et nocturne ainsi que l'alternance des saisons. D'où les deux aspects antithétiques et complémentaires du Tao : un aspect sombre et un aspect lumineux, un aspect froid, passif, un aspect chaud, actif; ce sont ses deux modalités, le Y in et le Yang. Dans les différentes écoles philosophiques le Tao a souvent le sens de doctrine : chaque école a son tao. »[1] 
Pour Lao-tseu, le Tao est la Mère ou la « Femelle mystérieuse », la source de toute vie, le principe féminin, la pure vacuité. Le salut, l’état d’Immortel consiste en le retour à la Mère.[2] L’origine du taoïsme religieux se situe à l’époque des « maîtres à recettes » (fang-che), possédant les recettes pour entrer en communication avec les génies ailés et les Immortels[3], détenteurs d’élixirs et de recettes de longue vie, et par là accéder à l’immortalité. Ces « maîtres à recettes », les taoïstes religieux, furent politiquement actifs « en propageant les théories de Tseou Yen sur les Cinq Vertus et les changements dynastiques, et en colportant des prophéties et des écrits pseudo-confucianistes (Wei-chou ou Tch’an-wei). »[4] Au 1er siècle, à l’époque de l’apparition du bouddhisme, les « maîtres à recettes » présentèrent le « Tao de la Grande Paix » (T’ai-p’ing king/Taiping jing)[5] à la cour des empereurs Chouen (126-144) et Houan. Ce texte inspira des révoltes en 184 autour de la secte des « Turbans Jaunes », tandis que simultanément, une autre secte, appelée les « Cinq boisseaux de riz » commença à édifier un véritable état théocratique. Les deux mouvements de prêtres-magiciens guérisseurs constituaient un taoïsme devenu collectif, conduit par des Maîtres célestes (T’ien-che), qui obtenait les faveurs des classes aisées et intellectuelles.  Pour la petite histoire, un des Maîtres célestes, K’eou K’ien-tche, fut reconnu en tant que tel par l’empereur T’ai-wou (425) et obtint une interdiction du bouddhisme en 446[6], ce qui inaugurait une hostilité ouverte entre les deux mouvements. En 845, à l’initiative des confucianistes et avec le soutien des taoïstes, le bouddhisme, devenu un état dans l’état, fut définitivement interdit. Un édit de Wou-tsoung supprima environ quarante mille temples bouddhistes et renvoya à la vie séculière deux cent soixante mille bonze et nonnes.[7]

Les diverses méthodes de longue vie des taoïstes peuvent se ramener à trois, 1. Le « cinabre intérieur » (nei-tan), 2. Le « cinabre extérieur » (Wai-tan) et 3. « la pratique de la Chambre à coucher » (Fang-tchong). Le cinabre est de la sulfure de mercure de couleur rouge. Le corps humain subtil comporte trois sections, appelées « champs de cinabre » (tan-t’ien), avec le champ de cinabre supérieur dans la tête, le médian dans la poitrine et l’inférieur dans le bas ventre.
« Plus exactement, « champ de cinabre » était le nom d'une des neuf cases qui composent chacune des trois sections du corps. Les textes décrivent généralement la section supérieure où, dans l'intérieur du crâne, on imaginait neuf palais, résidences de génies qui portent les noms de certaines divinités du panthéon : par exemple, un de ces palais est le Ming-t'ang (du nom d'un temple important de la religion antique) où résident le Houang-lao (divinité dont le nom est formé des noms de [l’empéreur jaune] Houang-ti et de Lao-tseu) et ses assistants; un autre est le Palais du Ni-wan où habite l'Un supérieur (dans chaque champ de cinabre est une hypostase de l'Un, ancienne divinité qui finit par devenir multiple malgré son nom). Le champ de cinabre médian était aussi appelé Kiang-kong (Palais Écarlate) et ses cases étaient disposées verticalement dans la poitrine. Le champ inférieur se confond avec la « Porte du Destin » (Ming-men) et avec la « Cour Jaune » qui est la rate. Là se trouvait aussi l'« Océan du Souffle » (K'i-hai) qui joue un rôle important dans les théories sur la respiration. »[8] 
La « pratique de la Chambre à coucher » (fang-tchong) est le nom donnée à la pratique sexuelle, qui avait pour objectif de « faire revenir l’essence pour réparer le cerveau ».
« Il s'agissait d'éviter que l' "essence" ne s'échappe à l'occasion des rapports sexuels et de la faire circuler mêlée au souffle pour la conduire du champ de cinabre inférieur au champ de cinabre supérieur, c'est-à-dire dans le cerveau qu'elle devait "réparer" ». 
Pour les parallèles entre les différentes formes d'alchimie des taoïstes et des siddhas tantriques et l'obsession du cinabre et des chambres de cinabre (cakra), voir The Alchemical Body de David Gordon White. 

Il semblerait que les pratiques du taoïsme religieux soient plutôt attribuées au mythique empereur jaune, Houang-ti, « qui s'éleva vers le ciel en une magnifique apothéose » et qui était proposé par les Maîtres de recettes comme modèle à l’empereur historique Ou-ti (Wou Ti) des Han, qui règna de 140 à 86 av. J.C.[9]. La doctrine syncrétiste attribuée à Houang-ti (« religieux ») et à Lao-tseu (« philosophique ») fut appelée Houang-Lao, d’après leurs deux inspirateurs. 

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Illustration : l'empéreur jaune, Houang-ti.

Documentaire Arte La voie du Tao (2009)

[1] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1219

[2] Max Kaltenmark, p. 1220

[3] Sien, sien-jen, tchen-jen, ou tchen-sien. « Personnages tout à fait mythiques, de vraies divinités ou des hommes ordinaires ». « On distinguait, par exemple, : ceux qui s’envolent vers le ciel en plein jour en une apothéose lumineuse ; ceux qui continuaient à vivre ici-bas, le plus souvent dans les montagnes, durant des siècles, sans vieillir et riches de recettes et de pouvoirs magiques ; » (p. 1235). Kalderman remarque ailleurs (p. 1261) que les Immortels taoïstes sont désignés par un mot qui signifie étymologiquement « hommes des montagnes ». La description du deuxième type d’Immortel, Homme des montagnes (S. ri khrod pa), irait très bien pour Śavaripa. Comparer le premier type avec les « vidyādhara » (T. rig ‘dzin) et l’obtention du corps d’arc-en-ciel.

[4] Max Kaltenmark, p. 1222

[5] « Livre de la Grande paix garant de la souveraineté [dynastique selon] le calendrier des officiels célestes, en 12 chapitres », inspiré par un émissaire divin mais taxé de « fabrication » par les autorités. Source : éditions critiques publiées à Pékin par la Zhonghua shuju, Hanshu, LXXV, 3192. Site : http://asr.revues.org/index780.html

[6] Max Kaltenmark, p. 1227

[7] Max Kaltenmark, p. 1228 et 1284

[8] Max Kaltenmark, p. 1237

[9] « Ou-ti se montre très superstitieux; il accorde une grande faveur à des charlatans qui lui promettent l'immortalité. » écrit le site Imago Mundi, en expédiant les taoïstes religieux…

mardi 28 août 2012

La réincarnation de Steve Jobs



Pour ceux qui se sont posés la question "Où est Steve Jobs maintenant ?" (et pour ceux qui ne se la posent pas), plus besoin de clairvoyance, parce que la réponse se trouve désormais à la portée de vos tablettes tactiles, grâce à la secte bouddhiste Dhammakaya et son abbé actuel Phra Thepyanmahamuni. Selon ce dernier, Steve Jobs se serait réincarné en "un esprit de la terre de niveau intermédiaire appartenant à la branche des yakkhas  Vidhaydhara. Sa demeure céleste se situe dans un monde parallèle à la terre près de son ancien bureau." "Yakkha" est la forme pāli de "yakṣa". Il est donc un yakṣa vidyādhara, tout comme Vajrapāṇi au début de sa carrière.

Grâce à la secte, soucieuse du poids des mots et de la force des images, nous savons que les choses n'ont pas mal bougé dans les six mondes qui ont profité de progrès technologiques très similaires aux nôtres. Les yakkha ne se promènent plus en pagne et se sont faits refaire le visage. Ils utilisent désormais des armes high-tech dernier cri. Fini également les habitations sans le confort indispensable, digne des Sims. Voici où habite et travaille désormais le yakṣa Steve Jobs.


Cette réincarnation, Steve Jobs la doit évidemment avant tout à son bon karma accumulé grâce aux énormes progrès qu'il avait fait faire à l'humanité. Mais c'était aussi un patron colérique et cette colère aurait pu lui causer une renaissance bien moins heureuse, s'il n'y avait pas eu ce petit groupe de personnes, membres de la secte, qui avaient fait faire une statue de Dhammakaya à son nom. L'actuel mérite de Steve Jobs provient en fait de la lumière au centre de son corps, qui a son origine dans l'activité de ce petit groupe d'adeptes.



La secte bouddhiste Dhammakaya pratique la technique dite Dhammakāya, qui permet de développer cette lumière au centre et qui vous donne accès à des mondes comme celui des yakkhas vidhaydhara. Et franchement, qui ne meurt pas d'envie d'y aller après sa mort ?

MàJ170912 Une vidéo "namthar" de Steve Jobs (ཇོ་པོ་སི), sous-titré en tibétain. Partie 1, Partie 2.