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jeudi 14 février 2013

L'oeil plus gros que le ventre



Dans la conception de l’existence comme un cycle sans fin (saṁsāra), la libération était la sortie définitive de celui-ci. L’ascèse consistait à épuiser les conditions qui pérennisent l’existence. L’épuisement de ces conditions était l’au-delà des peines (nirvāṇa). Celui-ci atteint, il n’aura plus de naissance. L’idéal du bodhisattva vient changer la nécessité de sortie. Le bodhisattva travaille toujours à épuiser les conditions de l’existence cyclique, mais il ne fait pas de sortie et s’engage à alléger les souffrances d’autrui et à éliminer les causes de la souffrance. Il est ainsi celui où se réunissent le saṁsāra et le nirvāṇa, l’activité et la paix.

Cette conception se combine assez aisément avec le taoïsme, où le yin céleste est ombre, froid, repos, mort, féminité, solstice d’hiver et contraction et le yang terrestre lumière, feu, vie, masculinité, solstice d’été et expansion. Deux forces opposées, deux souffles, deux côtés de la même médaille. Les deux aspects de l’Éveillé, deux intuitions ou deux corps : le corps spirituel (invisible) et le corps formel (visible).

Selon le RGV, les corps formels se déploient naturellement, sans aucun effort de la part de l’Éveillé.[2] l’Éveillé, ne l’oublions pas, c’est pour ainsi dire chacun au plus profond de soi. Sans bouger, l’Éveillé se manifeste sous toutes les formes. Il diffuse la lumière de l’intuition comme le soleil sa lumière.[3] Sa Pensée est comme le précieux joyau (cintāmaṇi). Et ce qui fait que l’on voit l’Éveillé en notre pensée c’est l’absence de souillure, semblable au béryl.[4] C’est en fonction de de l’absence de souillures du béryl de notre pensée, que les formes de l’Éveillé (buddhapratibimba) y sont présentes ou absente, mais le Seigneur (muni) n’apparaît ni disparaît dans son corps spirituel (dharmakāya), qui est comme Indra (Sakra).[5] Et cela sans effort tant que le monde existe[6].

Ce passage est suivi d’un avertissement (disclaimer) : les métaphores ne sont que des métaphores et leur portée est limitée. Chacune des métaphores[7], corrige et répare la dissimilarité de la métaphore précédente. P.e. l’Éveillé est comme le soleil, mais pas tout à fait, car le soleil ne peut pas dissiper toute l’obscurité. Ce serait plutôt le joyau qui exauce/ le béryl qui détruit l’obscurité, car il a une lumière incréée.[8] Mais ce joyau n’est pas si difficile à trouver que l’Éveillé[9]. Les métaphores sont donc insuffisantes et ne sont certainement pas à prendre littéralement. C’est ce qui arrive cependant sans cesse.

L’exemple de la luminosité de l’esprit et son exploitation visionnaire a fait une carrière spectaculaire qui dure toujours. Ainsi, la lumière incréée et invisible (mais qui vainc l’obscurité) de l’intuition non-représentationnelle (la basse continue du bouddhisme), devient lumière visible et se fractionne en cinq lumières, cinq intuitions, qui seront la matière première d’un bodhisattva ingénieur, lui permettant de construire un monde pur, une création pure, faite de gnose, à coups de yoga (qui signifie « effort »), de mantras et de rituels, et où tout est fait pour durer. Ce n’est pas la voie naturelle de (re)connaissance, mais une voie d’artifices (upāya) qui transmute. Cette transmutation est possible grâce à la nature lumineuse de la pensée.

L’approche du RGV, de l’accès à la non-représentation, des Suiveurs de la conscience et de la Mahāmudrā d'Advayavajra est plutôt passive, c’est-à-dire sans effort, sans action appuyée. L’activité « transformatrice » découlant spontanément du Cœur de l’Éveillé. Le RGV explique que l’intellect peut être plus ou moins « pur » (T. dag), c’est-à-dire « sans souillure », ou sans « poussière dans les yeux »[10]. Ceux qui ont l’intellect le moins pur sont les êtres du monde (laukika), suivis des auditeurs (śrāvaka), les ascètes solitaires (kāntacāri), les sages (dhīmat) puis les Éveillés. La quantité de poussière semble proportionnelle à la grossièreté de l’élément auquel ils sont comparés. Le RGV dit que les quatre premiers sont respectivement comparés à la terre, à l’eau, au feu et au vent, car ils soutiennent le monde.[11] Mais l’Éveillé est comparé à l’espace, car il dépasse à la fois ce qui est mondain et supramondain (laukyalokottara). Autrement dit, le saṁsāra ET le nirvāṇa. Dans une autre comparaison élémentaire du RGV, ce n’est pas l’Éveillé, mais la nature de la pensée (cittaprakṛti) qui est comparée à l’espace. La nature (prakṛti) [de la pensée] est semblable à l'espace. Au fur et à mesure que les éléments « du monde » s’ajoutent, l’intellect se voile, et le monde se fige. Pour rappel :
« L'élément air est semblable à l'engagement mental incorrect (ayoniṣomanaskāra).
L'élément eau est semblable à l'agir (karma) et aux passions (kleśa).
L'élément terre est semblable aux constituants psychophysiques (skandha), aux domaines perceptuels (āyatana), et aux éléments constitutifs (dhātu). »
On voit le lien entre l’émergence progressive des « éléments » et l’enracinement dans le monde. L’émergence de fonctions psychiques comparées aux éléments, qui sont utilisés de façon métaphorique dans le RGV, fait pendant à un mode d’émergence plus concrète des éléments dans le taoïsme religieux. Sans les précautions et les avertissements du RGV.
« Le yin et le yang se transformèrent et formèrent les Cinq Agents qui sont le Bois, le Feu, le Métal, l’Eau et la Terre. On les appelle aussi les Cinq Souffles. » La théorie des Cinq Agents rend compte de la croissance et de la décroissance des êtres et des choses. Chaque Agent est susceptible d’être « conquis » ou détruit par celui qui est plus fort que lui : le Bois par le Métal, celui-ci par le Feu ; ce dernier par l’Eau et celle-ci par la Terre, que le Bois peut vaincre (cet ordre de destruction se trouve à partir de l’ordre d’engendrement en sautant une « génération ».[12] 
Chez les taoïstes, il y a une divergence entre Zhuang-zi et Ge Hong. Le mode d’émergence devient plus concrète au fur et à mesure que se développent les diverses méthodes de recherche d’immortalité qui cherchent à l’utiliser et à le contrôler. On voit la même tendance au Tibet. On trouve alors à l’origine un état primordial, qui dépasse la polarité. De l’énergie (T. gdangs S. ghoṣa) de la vacuité jaillit la luminosité (T. gsal ba), qui engendre les cinq lumières. Si la nature des cinq lumières est reconnue, elles seront les cinq éléments purs (nirvāṇa). Sinon, les éléments ne seront pas reconnues comme étant la manifestation des lumières pures de l’état fondamental, et c’est l’existence cyclique qui s’ensuit.[13] Dans la conception yogico-alchimiste qui s’est développée à partir du 12ème siècle environ, la lumière sous la forme de cinq lumières, a pris de la substance. Elle n’est plus simplement un reflet (pratibimba), mais quasiment une substance que l’on peut saisir "yoguiquement et gnosiquement", capturer, et qui peut nous reconduire à la source[14]. Les cinq lumières donnent forme à l’univers, au corps, aux canaux, aux souffles, aux organes, aux passions et les animent. Il ne s’agit alors plus tellement de rester dans le Cœur en laissant se déployer l’activité spontanément, comme autant de reflets (pratibimba) naturels, mais d’intervenir au niveau des cinq lumières. De les couler comme une matière première. De réparer les déséquilibres éventuels en rétablissant l’équilibre à l’aide des cinq lumières et leurs dérivés. Comme si elles n’étaient pas les reflets naturels de la source. Cela revient à oublier la vérité de la source, la Base, et son rôle primordial. Ou du moins, à s'éloigner du message du RGV. Les cinq lumières ont beau être pures, elles sont toujours un "produit". Leur manipulation, même pour de bonnes raisons, n'est pas leur déploiement spontané.  

Le taoïsme philosophique, ne disait-il d'ailleurs pas ?
XII- Les cinq couleurs aveuglent la vue de l’homme,
les cinq tons assourdissent l’ouïe de l’homme,
les cinq saveurs gâtent le goût de l’homme,
les courses et les chasses égarent
le cœur de l’homme
la recherche des trésors excite
l’homme à commettre le mal.
C’est pourquoi le Sage s’occupe du ventre
et non de l’oeil.
C’est pourquoi il rejette ceci
et choisit cela.[15]
Le vieux débat de l'art contre la nature. Ce n'est évidemment pas l'un ou l'autre, surtout pour l'être humain qui se situe entre les deux. Mais la liberté, la pureté et l'équanimité ont besoin de se tourner vers la part spontanée. Les cinq lumières seront naturellement présentes en tous les cas de figure. La lumière guidera les actions. Pas besoin des Révélations pour dicter des modèles à suivre.

***

[2] "Why, then, in this exposition of examples, is the Buddha, who is always of neither origination nor extinction, explained to be seen with appearance and disappearance and as having actions, to work among all living beings, without effort and without interruption? [To answer this question, there are three verses]" Bibliotheca polyglotta

[3] 87. tshangs bzhin zag med gnas las ma bskyod par || sprul ba rnam pa du ma rab tu ston || nyi bshin ye shes snang ba rab sbro gang || rnam dag rin chen yid bshin nor ’dra’i thugs ||

[4] 89. dag pa bai ḍūrya ’dra yi || sems las sangs rgyas mthong ba’rgyu || de dag pa ni mi zlogs pa’i || dad pa’i dbangṅ po brtas pa nyid ||

[5] 90. dge ba skye dang ’jig pas na || sangs rgyas gzugs ni skye dang ’jig || brgya byin bshin du thub pa ni || chos kyi sku la skye ’jig med ||

[6] 91.de bzhin du ni ’bad med par || skye med ’gag med chos sku las || srid pa ji srid gnas bar du || ston pa la sogs mdzad pa ’jug ||

[7] Indra, le tambour divin, les nuages, Brahmā, le soleil, le joyau qui exauce, l’écho, le ciel et la terre (T. brgya byin rnga dang sprin bzhin dang*//tshangs nyi rin chen yid bzhin nor rgyal bzhin || sgra snyan nam mkha’ sa bzhin)

[8] Le rayonnement ultraviolet, étant invisible à l’œil nu, il peut sembler que l’éclat de béryl est causé par une lumière "incréée".

[9] nyi ma’i gzugs bshin gtan du ni || mun pa ’joms min de ’dra’ang min || yid bzhin nor ’dra ’byung ba ni || rnyed par mi dka’ de ’dra’ang min ||

[10] Ayacana Sutta, SN 6.1 http://www.accesstoinsight.org/tipitaka/sn/sn06/sn06.001.than.html

[11] ’jig rten kun gyi nyer ’tsho’i phyir || sa chu me rlung rnams dang mtshungs

[12] Comprendre le tao, Isabelle Robinet, p. 164-166 citant YJQQ 55.1b (Yun ji qi qian, Commentaire sur les écritures de l’empereur jaune)

[13] Tenzin Wangyal, Les prodiges de l’esprit naturel, p. 188

[14] La lumière qui descend, la lumière qui remonte et leur rejonction. Corbin, Homme de lumière, p. 83, 97. Ou la Lumière Mère et la lumière Fils. Mais ce sont des points de vue essentialisés de la lumière.

[15] Philosophes taoïstes, La Pléiade, p. 14

samedi 24 novembre 2012

Ecritures automatiques



Comme dans toutes les religions, le taoïsme a connu plusieurs sectes. La montagne Mao (Mao chan/Maoshan, sur ce blog c'est comme si vous y étiez...) dans la région de Kiang-sou avait donné son nom à la secte Maoshan/Mao chan[1], ou secte de la Grande Pureté (Shangqing jing /Chang-ts'ing). Elle était connue pour son culte médiumnique et faisait appel à des médiums qui utilisaient l’écriture automatique pour entrer en contact avec des Immortels ou des divinités. Les 36 ( ?) textes de cette collection furent revélés entre les années 364 et 370 à Yang Xi (né en 330) et à Xu mi (303-373), qui travaillait à la Cour, et son fils cadet Xu Hui. C’est le médium Yang Xi à leur service qui reçut la visite d’Immortels (zhenren) du Ciel de la Grande Pureté (Shangqing).
« Les écrits révélés par ce moyen sont le Livre de la cour jaune (Houang t'ing king) vers 288, le Livre des cinq talismans du Ling-pao (Ling-pao wou-fou king) et les écrits qui forment la collection [du Livre de la Grande pureté] Chang-ts'ing king[2]. Une partie des révélations médiumniques de cette secte figure dans le Tchen-kao (Révélations des Immortels) de T'ao Hong-king qui est, après Ko Hong/Ge Hong, le plus illustre des taoïstes du Moyen âge chinois. Ses vastes connaissances, en particulier dans les sciences occultes, lui valurent l'amitié de l'empereur Wou des Leang. Il entretenait également de bons rapports avec les bouddhistes qui avaient aussi des ermitages dans le Mao chan. »[3] 
Une méthode d’écriture automatique est l’écriture à planchette (spirit writing, fuluan 扶鸞, fuji 扶乩), exécutée par des personnes spécialement entraînées (tiancai 天才) qui écrit les caractères dans le sable de la planchette assistée par deux autres personnes : une lit à haute voix ce qu’écrit la première tandis que la troisième les note sur une feuille de papier. La personne qui écrit se laisse entièrement guider par les "saints ou les bouddhas" (仙佛).

Au Tibet, dans l’école des anciens (rnying ma, après aussi dans d’autres écoles), il y a la « mine sprituelle » (T. dgongs gter) de la Pensée toute-excellente (T. kun bzang dgongs pa), qu’un habile « mineur » (T. gter ston) peut exploiter. L’exploitation de mines spirituelles existe aussi dans la religion Bön. Ainsi, le mineur spirituel Rig ‘dzin kun grol grags pa (né en 1700) eut une série de visions mystiques de Dam pa rang grol (né en 1149) et auteur du Livre de la mort bönpo. Les instructions qu’il reçut de cette façon constituent le trésor spirituel (T. dgongs gter) intitulé « La Somme des révélations visionnaires des divinités paisible et courroucées » (T. zhi khro dgongs 'dus). Un livre de la mort bouddhiste tibétain (T. zhi khro dgongs pa rang grol) avait été découvert par Kar ma gling pa (1326–1386) dans la Flèche de Gampo (T. sgam po dar). Dans ce dernier cas il s’agissait d’un texte matériel, qui aurait été caché par le cercle de Padmasambhava.

Advayavajra/Maitrīpa était parti à la recherche de Saraha/Śavaripa (« homme des montagnes » T. ri khrod pa), dans la région où aurait vécu Nāgārjuna l’alchimiste qui aurait été son disciple dans la transmission de la Mahāmudrā. On le trouve aussi dans la transmission (chinoise) du Mahāvairocana Tantra qu’il aurait reçu de Vajrasattva, disciple de Mahāvairocana. Nāgārjuna le transmit à Nāgābodhi, qui le transmit à Vajrabodhi (671–741) qui l’avait introduit en Chine. Au 11ème siècle, Advayavajra part donc à la recherche de Saraha/Śavaripa. Aucun problème, puisque Saraha/Śavaripa était un siddha, qui avait trouvé le secret de l’immortalité, un Immortel qui vivait dans les montagnes. C’est seulement quand Advajavajra est au bout de son désespoir que Saraha/Śavaripa lui apparaît et lui enseigne ce qu’il allait devenir le système d’Advayavajra et sans doute les Distiques de Saraha, qu’Advayavajra commentera en précisant qu’il « s'appuierai uniquement sur la Pensée de Śrī Śavaripāda afin de ne pas oublier le nectar de ses paroles. » Il semblerait bien que les Distiques de Saraha soit un texte qui pourrait entrer dans le cadre d’une forme d’« écriture automatique ». En tant que personnage historique, Saraha est difficile à saisir, mais il a inspiré toute une littérature très riche, mais aux attributions très incertaines. Lire à cet égard Dreaming the Great Brahmin: Tibetan Traditions of the Buddhist Poet-Saint Saraha de Kurtis R. Schaeffer Marpa, le maître de Milarepa, aurait reçu des instructions de Saraha en rêve, si on peut se fier à Tsangnyeun Heruka qui lui aussi s’abreuvait à des sources indéfinies.

Toutes les religions, qui sont des révélations ne nous sont-elles pas parvenues sous une forme ou autre d'écriture automatique ? Un messager céleste avait révélé à Joseph Smith que des annales anciennes, gravées sur des plaques d'or, étaient enterrées dans une colline voisine et que lui, Joseph Smith, devrait les traduire en anglais. Madame Guyon écrivit ses ouvrages «sous inspiration» et par «écriture automatique» et elle le dit.

« Dieu me faisait écrire des lettres auxquelles je n'avais guère de part que le mouvement de la main. Et ce fût en ce temps qu'il me fût donné d'écrire par l'Esprit intérieur et non par mon esprit. » Elle composa de cette manière: le traité complet de la vie intérieure; puis le Commentaire sur l'Écriture sainte « qui lui furent dictés mot à mot et si rapidement, qu'elle n'aurait pu copier en cinq jours qu'elle écrivit en une nuit. »

Ce qui peut poser problème est quand des « révélations » faites par le biais d’une écriture automatique ou d’un autre procédé d’authentification rétroactive sont attribuées à des siddha, des vidyādhara ou autres Immortels et traitées comme étant composées par eux. Les historiens tibétains ne faisant pas souvent la différence, il peut arriver alors qu’on attribue une extraordinaire longévité à certains personnages historiques faisant de nombreuses rencontres et transmissions anachroniques, ou que l’on accorde la même authenticité aux œuvres de la main de ces personnages, et aux oeuvres attribuées à eux ou inspirées par eux.


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Photo : séance d'écriture automatique "à planchette"

MàJ13122012 :
Le papa de l'actrice américaine Uma Thurman, est un tibétologue tonitruant, traducteur de plusieurs classiques bouddhistes, parmi lesquels L'ornement des sūtra du Grand véhicule (S. Mahāyāna-sūtralaṅkara T. theg pa chen po mdo sde'i rgyan). Publié en anglais sous le titre The universal vehicle discourse literature. Dans l'introduction on lit :
"Ainsi, c'est un préjugé moderne que l'être céleste nommé Maitreyanatha, connu comme le bodhisattva qui séjourne à Tushita en attendant de devenir le prochain Bouddha sur Terre, ne pourrait pas exister car il n'y aurait pas d'êtres célestes, ni de ciel dans l'univers de désir, ni aucune révélation authentique, et ainsi de suite. Tout cela n'est qu'un préjugé, de l'idéologie un peu moderniste, matérialiste, laïciste, qui n'est ni plus ni moins rationnelle que la croyance en ce qui précède."[4]
Thurman ajoute que tant qu'il n' y a pas de preuves solides pour démontrer le contraire, la thèse Maitreya est la «meilleure hypothèse de travail». Source : Huayanzang blogspot


Revue : Extrême-Orient, Extrême-Occident n° 32, Faux et falsification en Chine, au Japon et au Viêt Nam - N° 32/2010

[1] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1227

[2] « Livre de la grande pureté, le Shangqing jing constitue un ensemble important de textes taoïstes de l'école du Maoshan, qui ont été révélés entre les années 364-370 à Yang Xi (né en 330) et à Xu Mi (303-373). » Kristofer SCHIPPER http://www.universalis.fr/encyclopedie/shangqing-jing-chang-ts-ing-king/

[3] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1227

[4] "Thus, the modern prejudice that a celestial being named Maitreyanatha, renowned as the bodhisattva who is the next buddha on Earth, waiting in Tushita heaven, could not exist since there are no celestial beings, there are no heavens in the desire realm, there is no such thing as a genuine revelation, and so on, is nothing but a prejudice, a bit of modernist, materialist, secularist ideology, no more or less rational than a belief in all of the above.
It goes on to say that unless there is solid evidence to demonstrate otherwise, the Maitreya story is the "best working hypothesis". 

jeudi 22 novembre 2012

Le sang du dragon



"Zosime de Panopolis, gnostique né à Panopolis (auj. Akhmim), dans le sud de l'Égypte (Haute-Égypte) au 3ème siècle, est le plus ancien auteur connu ayant traité d'alchimie." (Wikipedia). Il vivait à Alexandrie vers 300. Il serait l’auteur de textes comme Mémoires authentiques ou Écrit authentique sur l'art sacré et divin de la fabrication de l'or connus que par des citations d'auteurs grecs ultérieurs ou des traductions en arabe et en syriaque. 

Ses œuvres mentionnent une certaine Marie la Juive, Maria Hebraea, Maria Prophetissa, Marie la Divine ou Marie la copte, une alchimiste de l'époque hellénistique qui a probablement vécu entre le troisième et le deuxième siècle avant notre ère. Elle serait selon Wikipedia “considérée la première alchimiste non-fictionnelle de l’occident. » Un des axiomes qui lui est attribué est « l’axiome de Marie », considéré comme le principe de l’alchimie :
« Un devient deux, deux devient trois et du troisième vient l'un comme quatrième. » 
Le psychiatre Carl Gustav Jung avait même utilisé cet axiome comme une métaphore pour le processus d’individuation[1].

Or, il est probable que l’origine de l’alchimie est chinoise et qu’elle s’est répandue par la route de la soie. Et plus précisément qu’elle est d’origine taoïste, où l'on utilise un axiome similaire dans p.e. le Livre de la Voie et de la vertu (Tao Te King)
« Le Tao a produit un : un a produit deux ; deux a produit trois ; trois a produit tous les êtres. » (Livre 2,42)
Voici comment François Jullien traduit (dans Nourrir sa vie, p.71) assez littéralement un passage du corpus du Zhuangzi (Tchouang-tseu) (chap. 18) :  
« Du mélange au sein du flou, par modification il en est advenu du souffle-énergie (qi) ; du souffle-énergie, par modification il en est advenu la vie ; à présent par une nouvelle modification il y a aboutissement à la mort. »
Voici le passage au complet, traduit par Liou Kia-hway
« La femme de Tchouang-tseu étant morte, Houei-tseu s'en fut lui offrir ses condoléances. Il trouva Tchouang-tseu assis les jambes écartées en forme de van et chantant en battant la mesure sur une écuelle. Houei-tseu lui dit :
« Que vous ne pleuriez pas la mort de celle qui fut lai compagne de votre vie et qui éleva vos enfants, c'est déjà assez, mais que vous chantiez en battant l'écuelle, c'est trop fort !
— Du tout, dit Tchouang-tseu. Au moment de sa mort, je fus naturellement affecté un instant, mais réfléchissant sur le commencement, je découvris qu'à l'origine elle n'avait pas de vie; non seulement elle n'avait pas de vie, mais pas même de forme; non seulement! pas de forme, mais même pas de souffle. Quelque chose de fuyant et d'insaisissable se transforme en souffle, le souffle en forme, la forme en vie, et maintenant! voici que la vie se transforme en mort. Tout cela ressemble à la succession des quatre saisons de l'année. En ce moment, ma femme est couchée tranquillement dans la grande Maison. Si je me lamentais en sanglotant bruyamment, cela signifierait que je ne comprends pas le cours du Destin. C'est pourquoi je m'abstiens.
» (Philosophes taoïstes, Pléiade, p. 216) 

En alchimie, l'ouroboros, serpent ou dragon qui se mord la queue, est un sceau purificateur.

« Il symbolise en effet l'éternelle unité de toutes choses, incarnant le cycle de la vie (naissance) et la mort. On doit à Zosime de Panopolis, le premier grand alchimiste gréco-égyptien (vers 300) la fameuse formule :
« Un [est] le Tout, par lui le Tout et vers lui [retourne] le Tout ; et si l'Un ne contient pas le Tout, le Tout n'est rien (Ἓν τὸ πᾶν καὶ δι' αὐτοῦ τὸ πᾶν καὶ εἰς αὐτὸ τὸ πᾶν καὶ εἰ μὴ ἒχοι τὸ πᾶν οὐδέν ἐστιν τὸ πᾶν). Un est le serpent l'ouroboros, le serpent qui mord sa queue], celui qui possède l' ios [la teinture en violet ?, dernière étape de la transmutation après le noircissement, le blanchiment] après les deux traitements [noircissement et blanchissement ?]. Cette formule est accompagnée du diagramme de l'ouroboros. » (Wikipedia) 
Ce que possède l’ouroboros, le dragon, est le "sang du dragon", le cinabre, qui vient du grec κιννάβαρι « cinabre, sang de dragon, sorte de teinture; plante tinctoriale, garance ».

En alchimie, tout pointe vers la Chine et vers le taoïsme avec son empereur jaune, son aurifaction et ses dragons.

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Illustrations : le symbole yin yang, un ouroboros gnostique dans le Codex Venetus Marcianus (11ème siècle) et le symbole du cercle (ensō 円相) dans le Zen.



MàJ 01022013 1, 2, 3 et 10 tetraktys (le multiple, 1+2+3+4) chez Pythagore. La suite des quatre figures ci-dessus viennent du film Meurtres à Oxford de Álex de la Iglesia.

MàJ 14052013 Les ophites, et encore les ophites




[1] «  La progression du 4 au 3, 2 et 1, - l’axiome alchimique de Marie -, représente quatre tendances respectivement antagonistes qui doivent finalement s’unifier. La quaternité, un des archétypes les plus répandus, représente les dispositions des fonctions d’orientation du conscient ; le cercle exprime l’image primordiale de l’homme et de son âme et le nombre quatre représente l’état pluriel de l’homme qui n’a pas encore atteint l’unité intérieure. La triade, agent de surgissement, apparaît comme masculine, la dyade comme féminine. Psychologiquement, la triade représente le désir, l’instinct et la détermination tandis que la dyade correspond à la réaction psychique face aux décisions du conscient. L’eau signifiant l’inconscient, trace par sa montée et son retour (dans la fontaine), le cercle de la vie. Ces formes symboliques d’archétypes universels sont des projections inconscientes des alchimistes. Dialectique du moi et de l’inconscient. Partie 2. Individuation  II. Anima et animus. (1928)

mercredi 21 novembre 2012

Allers-retours et raccourcis



La route de la soie serait la conséquence de la curiosité de l'empereur Ou-ti (Wou Ti) des hans (140/141-86/87 av. J.-C.) pour les peuples civilisés au-delà des tribus barbares,[1] et n’est pas mentionnée dans les sources chinoises avant cette époque, bien qu’elle semblerait être plus ancienne. Elle consistait en des itinéraires terrestres et maritimes. L’âge d’or des échanges sino-indiens se situe entre le 3ème et le 8ème siècle. C’est par cette voie que le bouddhisme arriva en Chine (p.e. Bodhidharma serait venu par la mer) et c’est par la même voie que plus tard des éléments du taoïsme se sont introduites dans la religion et la culture indienne.[2] C’est-à-dire le taoïsme religieux (Tao-kio) avec son intérêt pour le cinabre[3] et par là pour l’alchimie. Le mot alchimie vient sans doute de la racine chinoise kim/chim qui signifie « aurification » ou du terme chin i, qui signifie « or potable ».[4] Ce terme aurait ensuite été translittéré par Pseudo-Zosimus comme « chymeia » ou « chemeia », plus tard arabisé en « al-chymeia » et introduits dans les traductions européennes comme « alchymia ».[5]


L’intérêt des alchimistes indiens pour le cinabre a sans doute subi cette influence. Tout le mercure utilisé par eux venait d’ailleurs de la Chine.[6] Par la suite, les alchimistes indiens et chinois étaient intéressés par les méthodes que développèrent les uns et les autres. Jean Filliozat[7] mentionne que les empereurs chinois, au moment d’être introduit au bouddhisme, demandèrent simultanément des élixirs d’immortalité. David Gordon White passe en revue différents échanges alchimiques entre la Chine et l’Inde : l’alchimiste indien Nandi (absent dans les sources chinoises), qui selon la tradition shivaïste aurait reçu la transmission de Pārvatī, qui l'avait reçue de son mari Śīva. La transmission de Nandi compta au total 18 siddhars. Le pandit indien Nārāyaṇasvāmin, détenteur d’une recette de longévité, capturé et gardé en captivité à la cour chinoise autour de 649. Plus tard, ce fut le tour d'un autre alchimiste indien Lokāditya. White rappelle également que les chinois offrirent en 649 une traduction en sanscrit[8] du Tao te ching au roi de Kāmarūpa (Assam) en échange d’informations sur l’élixir et l’alchimie « transmutationnelle ». Le mercure étant une substance dangereuse, il y eut pas mal d’accidents professionnels. Le chinois pélérin I-ching mentionne quelques cas graves d’abus de mercure constatés pendant ses voyages.

L’impression que donne tout cela est un échange intensif entre l’Inde et la Chine. L’Inde exporte du bouddhisme et importe du taoïsme et du cinabre. Puis, les labos de cinabre de part et d’autre échangent leurs recettes. L’importation du cinabre ne se limitait pas à sa forme extérieure, l’intérêt indien se portait sur les trois pratiques principales des taoïstes : 1. Le « cinabre intérieur » (nei-tan), 2. Le « cinabre extérieur » (wai-tan) et 3. « la pratique de la Chambre à coucher » (fang-tchong). On s’intéressait à la « respiration embryonnaire » pour « nourrir le principe vital » et à « l’inversion du fleuve jaune » (huan-ching), ainsi qu’aux « champs de cinabre » qui font penser aux cakra.

Les alchimistes indiens, les siddha, ont exploité ces données de leur côté, ont fait leurs propres expériences et développé leurs propres théories et méthodes, qui, homologuées par le bouddhisme, furent de nouveau exportées en Chine (au 8ème siècle) par des moines tantristes tels que Śubhākarasiṁha, Vajrabodhi et Amoghavajra etc. Encore plus tard, ce seront les maîtres tibétains qui apporteront leur connaissance en immortalité à la cour impériale. Nāgārjuna le siddha[9], réputé pour avoir été un grand alchimiste, aurait habité la région de Nāgārjunakoṇḍa et d’Amaravati dans l’Andhra Pradesh, et serait né à Kāñci selon le dpag bsam ljon bzang[10]. Or, ces lieux étaient à la croisée d’une route maritime et terrestre, et les siddhas pourraient y disposer de tout le cinabre dont ils rêvaient. Un autre port sur la route maritime état Tamluk au Bengale-Occidental, à côté de Kāmarūpa (Assam), où habitaient les yogini qui avaient ensorcellé avec leurs charmes Matsyendranāth, l’ancêtre du Kaula[11] et par Gorakṣanāth qui aurait sauvé Matsyendranāth et par la même occasion le Kaula en le réformant en le mouvement Nātha.

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MàJ 16/10/2013



[1] Source wikipedia : François Bellec, Marchands au long cours, éd. du Chêne-Hachette, Paris, 2003

[2] David Gordon White, The Alchemical Body, p. 62

[3] Atilf : « Empr. au lat. impérial cinnabaris « cinabre », lui-même empr. au gr. κιννάβαρι « cinabre, sang de dragon, sorte de teinture; plante tinctoriale, garance », mot d'orig. orientale, prob. persane. »

[4] Joseph Needham, Science and Civilisation, vol. 5, pt. 4 (1980), pp. 351-53, 355. Référence donnée par David White.

[5] David White, p. 204

[6] David White, p. 62

[7] Taoïsme et yoga, p. 46

[8] Traduction faite par le pélérin Hsuan-tsang, qui ne fit apparemment pas que de la version mais aussi du thème…

[9] Selon la lignée de la Mahāmudrā, disciple de Saraha. Mais Saraha, du moins selon les Distiques rapportées par Maitrīpa, condamne l’alchimie (rasa-rasāyana).

[10] De Sum-pa Mkhan-po Ye-shes-dpal-'byor (1704-1788)

[11] On lui attribue le Kaulajñānanirṇaya

lundi 19 novembre 2012

Un taoïsme à deux branches



On distingue habituellement un taoïsme philosophique (Tao-kia) d’un taoïsme religieux (Tao-kio), mais on peut se demander qui est ce « on » et si cette distinction se justifie. Le bouddhisme a subi un traitement identique de la part de l’occident, où le Bouddha était considéré comme un genre de héros rationnel, prédécesseur des Lumières, dans un monde de magie et de superstitions. Dans les deux cas, bouddhisme et taoïsme, nous croyons pouvoir distinguer entre une théorie plutôt philosophique et les moyens « religieux » dont elle s’est dotée. Il semblerait néanmoins que le taoïsme ancien (Lao Tseu, Tchouang-tseu) ait pris naissance dans un milieu plutôt quiétiste et mystique en opposition à un confucianisme attaché aux rituels.
« Tao, au sens propre, signifie chemin, voie. Les sens dérivés sont nombreux : marche à suivre, méthode; puis : pouvoir efficace (en particulier la puissance magico-religieuse des rois et des sorciers). Dans la cosmologie, le Tao du Ciel est l'ordre naturel tel qu'il se manifeste par la circulation du soleil et plus généralement par le mouvement de la voûte céleste conçue comme tournant autour d'un axe central. À cette circulation céleste sont liés les rythmes diurne et nocturne ainsi que l'alternance des saisons. D'où les deux aspects antithétiques et complémentaires du Tao : un aspect sombre et un aspect lumineux, un aspect froid, passif, un aspect chaud, actif; ce sont ses deux modalités, le Y in et le Yang. Dans les différentes écoles philosophiques le Tao a souvent le sens de doctrine : chaque école a son tao. »[1] 
Pour Lao-tseu, le Tao est la Mère ou la « Femelle mystérieuse », la source de toute vie, le principe féminin, la pure vacuité. Le salut, l’état d’Immortel consiste en le retour à la Mère.[2] L’origine du taoïsme religieux se situe à l’époque des « maîtres à recettes » (fang-che), possédant les recettes pour entrer en communication avec les génies ailés et les Immortels[3], détenteurs d’élixirs et de recettes de longue vie, et par là accéder à l’immortalité. Ces « maîtres à recettes », les taoïstes religieux, furent politiquement actifs « en propageant les théories de Tseou Yen sur les Cinq Vertus et les changements dynastiques, et en colportant des prophéties et des écrits pseudo-confucianistes (Wei-chou ou Tch’an-wei). »[4] Au 1er siècle, à l’époque de l’apparition du bouddhisme, les « maîtres à recettes » présentèrent le « Tao de la Grande Paix » (T’ai-p’ing king/Taiping jing)[5] à la cour des empereurs Chouen (126-144) et Houan. Ce texte inspira des révoltes en 184 autour de la secte des « Turbans Jaunes », tandis que simultanément, une autre secte, appelée les « Cinq boisseaux de riz » commença à édifier un véritable état théocratique. Les deux mouvements de prêtres-magiciens guérisseurs constituaient un taoïsme devenu collectif, conduit par des Maîtres célestes (T’ien-che), qui obtenait les faveurs des classes aisées et intellectuelles.  Pour la petite histoire, un des Maîtres célestes, K’eou K’ien-tche, fut reconnu en tant que tel par l’empereur T’ai-wou (425) et obtint une interdiction du bouddhisme en 446[6], ce qui inaugurait une hostilité ouverte entre les deux mouvements. En 845, à l’initiative des confucianistes et avec le soutien des taoïstes, le bouddhisme, devenu un état dans l’état, fut définitivement interdit. Un édit de Wou-tsoung supprima environ quarante mille temples bouddhistes et renvoya à la vie séculière deux cent soixante mille bonze et nonnes.[7]

Les diverses méthodes de longue vie des taoïstes peuvent se ramener à trois, 1. Le « cinabre intérieur » (nei-tan), 2. Le « cinabre extérieur » (Wai-tan) et 3. « la pratique de la Chambre à coucher » (Fang-tchong). Le cinabre est de la sulfure de mercure de couleur rouge. Le corps humain subtil comporte trois sections, appelées « champs de cinabre » (tan-t’ien), avec le champ de cinabre supérieur dans la tête, le médian dans la poitrine et l’inférieur dans le bas ventre.
« Plus exactement, « champ de cinabre » était le nom d'une des neuf cases qui composent chacune des trois sections du corps. Les textes décrivent généralement la section supérieure où, dans l'intérieur du crâne, on imaginait neuf palais, résidences de génies qui portent les noms de certaines divinités du panthéon : par exemple, un de ces palais est le Ming-t'ang (du nom d'un temple important de la religion antique) où résident le Houang-lao (divinité dont le nom est formé des noms de [l’empéreur jaune] Houang-ti et de Lao-tseu) et ses assistants; un autre est le Palais du Ni-wan où habite l'Un supérieur (dans chaque champ de cinabre est une hypostase de l'Un, ancienne divinité qui finit par devenir multiple malgré son nom). Le champ de cinabre médian était aussi appelé Kiang-kong (Palais Écarlate) et ses cases étaient disposées verticalement dans la poitrine. Le champ inférieur se confond avec la « Porte du Destin » (Ming-men) et avec la « Cour Jaune » qui est la rate. Là se trouvait aussi l'« Océan du Souffle » (K'i-hai) qui joue un rôle important dans les théories sur la respiration. »[8] 
La « pratique de la Chambre à coucher » (fang-tchong) est le nom donnée à la pratique sexuelle, qui avait pour objectif de « faire revenir l’essence pour réparer le cerveau ».
« Il s'agissait d'éviter que l' "essence" ne s'échappe à l'occasion des rapports sexuels et de la faire circuler mêlée au souffle pour la conduire du champ de cinabre inférieur au champ de cinabre supérieur, c'est-à-dire dans le cerveau qu'elle devait "réparer" ». 
Pour les parallèles entre les différentes formes d'alchimie des taoïstes et des siddhas tantriques et l'obsession du cinabre et des chambres de cinabre (cakra), voir The Alchemical Body de David Gordon White. 

Il semblerait que les pratiques du taoïsme religieux soient plutôt attribuées au mythique empereur jaune, Houang-ti, « qui s'éleva vers le ciel en une magnifique apothéose » et qui était proposé par les Maîtres de recettes comme modèle à l’empereur historique Ou-ti (Wou Ti) des Han, qui règna de 140 à 86 av. J.C.[9]. La doctrine syncrétiste attribuée à Houang-ti (« religieux ») et à Lao-tseu (« philosophique ») fut appelée Houang-Lao, d’après leurs deux inspirateurs. 

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Illustration : l'empéreur jaune, Houang-ti.

Documentaire Arte La voie du Tao (2009)

[1] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1219

[2] Max Kaltenmark, p. 1220

[3] Sien, sien-jen, tchen-jen, ou tchen-sien. « Personnages tout à fait mythiques, de vraies divinités ou des hommes ordinaires ». « On distinguait, par exemple, : ceux qui s’envolent vers le ciel en plein jour en une apothéose lumineuse ; ceux qui continuaient à vivre ici-bas, le plus souvent dans les montagnes, durant des siècles, sans vieillir et riches de recettes et de pouvoirs magiques ; » (p. 1235). Kalderman remarque ailleurs (p. 1261) que les Immortels taoïstes sont désignés par un mot qui signifie étymologiquement « hommes des montagnes ». La description du deuxième type d’Immortel, Homme des montagnes (S. ri khrod pa), irait très bien pour Śavaripa. Comparer le premier type avec les « vidyādhara » (T. rig ‘dzin) et l’obtention du corps d’arc-en-ciel.

[4] Max Kaltenmark, p. 1222

[5] « Livre de la Grande paix garant de la souveraineté [dynastique selon] le calendrier des officiels célestes, en 12 chapitres », inspiré par un émissaire divin mais taxé de « fabrication » par les autorités. Source : éditions critiques publiées à Pékin par la Zhonghua shuju, Hanshu, LXXV, 3192. Site : http://asr.revues.org/index780.html

[6] Max Kaltenmark, p. 1227

[7] Max Kaltenmark, p. 1228 et 1284

[8] Max Kaltenmark, p. 1237

[9] « Ou-ti se montre très superstitieux; il accorde une grande faveur à des charlatans qui lui promettent l'immortalité. » écrit le site Imago Mundi, en expédiant les taoïstes religieux…

samedi 17 novembre 2012

"La pratique chinoise"



Mais en fait, comment était-on entré dans cette obsession apocalyptique ? Toujours selon Michel Strickmann, il faudrait plutôt chercher la source du côté des nouveaux taoïstes visionnaires et prophétiques du IVème siècle. C’est eux qui produisent des « textes pleinement apocalyptiques », où « la déchéance du siècle est décrite avec élan », conformément au « programme du tao ».

« …le rythme des fléaux va en s’accélérant [et] atteindra son point culminant lorsque la peste, les eaux, la guerre et le feu se déverseront sur l’humanité et quand démons et hommes diaboliques s’entre-tueront. C'est ainsi que le monde sera purifié et préparé pour l'apparition du seigneur Li Hong, nouvelle manifestation du bon vieux Lao-tseu, qui descendra avec sa suite de Parfaits et d'êtres transcendantaux pour gouverner le peuple de la semence. Ce dernier, désigné longtemps à l'avance, aura pris refuge dans la montagne ou dans des grottes souterraines. Lorsque tout danger aura été éliminé, il pourra sortir de son repaire avec la certitude pour ses membres d'être titularisés au sein de la nouvelle administration taoïste. »[1]
Du point de vue des taoïstes les démons venaient de l’ouest[2], seraient-ce peut-être les missionaires bouddhistes, « le cou allongé […] dont les miasmes toxiques empoisonnent les aires […] dont le corps est couvert de poils […] » ? Que faire face à ce danger ? L’élite taoïste se consacra à l’étude et à la méditation, tandis que le plus gros des fidèles se consacra à la maîtrise de soi et à la « décharge des tensions dans la pratique de rites sexuels ».
Un petit texte[3] datant du IVème siècle environ, et que l’on trouve dans le canon taoïste (tao-tsang) du XVème siècle, fournit les instructions détaillées « pour réaliser un rituel collectif d’union sexuelle, une danse d’accouplement solennelle décrite en termes cosmologiques. »[4] Tchen Louan, un ex-taoïste du VIème siècle reconverti au bouddhisme rend compte du rituel :
« Nous joignions nos quatre yeux, quatre narines, deux bouches, deux langues et quatre mains, de façon que le yin et le yang soient juste en face l'un de l'autre. Cette pratique se fonde sur les vingt-quatre divisions de l'année solaire [...]. Pour ceux qui participent à ces rites, tous les maux et tous les dangers sont éliminés. On les appelle les «Parfaits». Ils sont sauvés et ont une longévité accrue. On enseigne aux maris à échanger leurs femmes ; ils mettent la luxure au-dessus de tout. Les pères et les frères aînés sont debout devant et ne savent pas rougir. C'est ce qu'ils appellent la technique des Parfaits d'accorder les souffles. Aujourd'hui, les taoïstes s'adonnent tous à cette pratique, c'est par elle qu'ils cherchent le tao. Il y a des choses qu'on ne peut exposer en détail. »[5]
Le « peuple de la semence », ce sont ceux qui savent comment nourrir leur principe vital, leur semence, leur bodhicitta pourrait-on dire, ou leur « nectar clanique » (S. kulāmṛta)…
Dans un des yāmala, le Rudrayāmala[6], que David Gordon White situe au 12-13ème siècle, on voit mis en scène, non sans humour, le sage brahmane orthodoxe Vasiṣṭha aller en Chine majeure (mahācīna), sur les instructions du Bouddha, afin d’y apprendre « la pratique chinoise » (S. cīnācāra) dans le culte de la déesse Tārā. Sur place, Vasiṣṭha participe à un banquet tantrique où « tous les Siddhas entièrement nus étaient engagés dans l’acte de boire (S. raktapānodyatāḥ/dhārapāna[7]) du sang. Ils buvaient encore et encore tout en jouissant des belles femmes, les yeux injectés de sang, bien repus de viande et ivres d’alcool. » White précise que le sang que burent les Siddhas n’était pas le sang d’une victime sacrifiée, mais le sang menstruel ou utérine et que dans toutes les sources Kaula anciennes et authentiques comme celle-ci, l’objectif des rituels sexuels n’est pas le plaisir, ni l’accès à la félicité divine, mais la génération du nectar clanique (S. kulāmṛta).[8] Après son retour de Mahācīna, Vasiṣṭha  pratiqua la méthode qui lui avait enseigné le Bouddha et atteint les siddhi.

Tārā, qui est à l’origine une divinité bouddhiste, avait également fait l’objet d’un culte dans l’hindouisme au dans le nord de l’Inde. A. K. Maitra[9] pense que les sources du culte hindou de Tārā sont des textes comme le Toḍala-tantra, le Rudrayāmala et le Brahmayāmala, qui contiennent des passages de ce qui circulait comme un texte séparé intitulé « Séquence de la pratique de Chine majeure » (S. Mahācinācāra-krama)[10]. Le Rudrayāmala et le Brahmayāmala affirment que la meilleure façon de faire le culte de Tārā est « la pratique chinoise » (S. cīnācāra). Parmi les dix Puissances (śakti) de la Création du Toḍala-tantra figure un aspect de Tārā portant le nom de Tārā courroucée (Ugratārā)[11]. Elle est assise sur le cœur d’un corps, éclatant d’un rire terrifiant, tenant un lotus bleu, une dague et un bol (kapāla), récitant le mantra Hūṁ, de couleur bleue, les cheveux tressés avec des serpents.

Illustration : Ugratārā, 18ème siécle, Los Angeles Museum of Art. Notez les grues en haut de l'image. Elles ressemblent à la grue avec laquelle s'envole le sage taoïste ci-dessus et ajoutent une note "chinoise".

Cette Tārā courroucée (Ugratārā) n’est autre[12] que la Tārā de Chine, (Mahācīna Tārā)[13], une émanation d’Akṣobhya, à qui une pratiquée est consacrée (n° 101) parmi les 170 sādhana du Sādhanamālā, dont les manuscrits datent de 1100-1300. Cette pratique, attribuée à un certain Śaśvatavajra, est composée à la façon d’une dialogue entre Śīva et Pārvatī, Śīva posant les question et Pārvatī donnant les réponses, qui correspond quasi textuellement à un tantra hindou (qui la recopie), le Phetkāriṇītantra, faisant partie du Tantrasāra compilé par Kṛṣṇānanda Āgamavāgīśa en 1670.[14]



Quelque soit l’origine de cette Tārā courroucée, ou d'Ekajaṭā/Ekajaṭī, elle est associée à la « pratique chinoise » ((mahā)cinācāra), qui est une pratique sexuelle, destinée à nourrir la force vitale, qui permet de vivre longtemps. Mahācina[15] correspond bien à la Chine de par exemple Huen Tsang, et non au Tibet. Une pratique chinoise qui avait pour objectif de nourrir la force vitale existait déjà, au moins, au IVème siècle et elle était taoïste. On peut alors se demander légitimement ce que tous ces grands maîtres bouddhistes allaient chercher en Chine, dont les doctrines bouddhistes étaient interdites ou manqueraient d'efficacité. Śrī Siṁha ou Siṁhaprabha par exemple, Dampa Sangyé, l’alchimiste Vairocanarakṣita… Ce serait contradictoire, voire inimaginable, et c’est pourquoi certains ont imaginé que Cīna et Mahācīna se réfèrent en fait au « pays des femmes » (strīajya, le pays des amazones), le royaume de Zhang-Zhung, l’actuelle vallée Kinnaur ou Kunnu... La montagné à cinq pics ne serait d'ailleurs pas celle de Wu-t’ai-shan, mais une autre, à Guge.[16]


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Illustration : 1. gravure du Manuel d'alchimie (Hsing-ming-kuei-chih, Bibiothèque Nationale, Paris 

Wine of the grape;
Golden goblets;
A fifteen year old maiden of Wu comes riding on a pretty pony.
She has painted black eyelids, and red satin shoes.
When she talks she stammers, but her songs are like honey.
At the great feast she slides into my arms.
What shall I do with you behind the hibiscus-red curtains?

Li T'ai Po (701-762)



[1] Michel Strickmann, Mantras et mandarins, p. 93-94
[2] Voir les prophéties des Annales du sage du portique d’or, révélé en 364. Michel Strickmann, Mantras et mandarins, p. 96
[3] Protocoles pour le rite de l’écrit jaune (H.Y. 1284). « Maspero le prenait pour ‘un débris expurgé de l’ouvrage dont les écrivains bouddhistes du VIème et du VIIème siècle dénonçaient violemment l’immoralité’ » (Le Taoïsme, p. 571, n. 31). Strickmann, p.433, n. 56
[4] Michel Strickmann, Mantras et mandarins, p. 93
[5] « Cité par Henri Maspero, ‘Les procédés de nourrir le principe vital dans la religion taoïste ancienne’. J.A., 229 (1937), repris dans Le Taoïsme et les Religions chinoises, Paris, 1971, pp. 570 et 571. » Strickmann, p. 432, n. 55
[6] Yāmala signifie « couple ». Au sujet du Rudrayāmala : « Ce texte antique contient notamment des enseignements médicaux et chimiques, mais aussi des techniques de libération ésotériques. » Gérard Huêt. Mais ceci est vrai pour tous les « yāmala » tantras qui traitent encore d’astronomie, cosmologie et la division des castes.
[7] Le Kaulajñānanirṇaya (ii.32a-33b) de Matsyendranātha explique que le sang des Yoginī que l’on boit (S. dhārapāna) procure une longue vie. White, p. 76
[8] Kiss of the Yoginī, David Gordon White, pp. 75-76
[9] Introduction to the Tārā-tantram, Tara Tantram, 1913 
[10] Mahācīnācāratantra (Acārasārarantra, environ 1700). Cette pratique est également décrite dans les chapitres 9 et 10 du Nīlatantra. Gudrun Bühnemann.
[11] Elle apparaît aussi dans le Kālikā-purāna : « The wise seers here call her Ugratārā, for she always protects her devotees against danger, however terrible it may be…[One should meditate on her as] having four arms, a black colour, as being adorned with a wreath of heads, holding in her two right hands a sword (above) and a blue lotus below; and holding in her left a knife and a skull-bowl respectively; she herself wears one braid on her head, which scratches the sky; she always wears a black cloth around her loins; she is provided with a tiger’s skin; her left foot she has put down on the heart of a corpse, and she has her right foot on the back of a lion; she herself frequently licks the corpse; she laughs shrilly, is utterly horrible and very frightening, being provided with a conflagration. Ugratara should be continually meditated upon by devotees who long for happiness. » kinleykhandu.blogspot.fr
[12] The goddessMahācīnakrāma-Tārā (Ugra-tārā) in buddhist and hindu tantrism Gudrun Bühnemann University of Wisconsin-Madison
[13] Quelquefois identifiée à Ekajaṭā/Ekajaṭī, Gudrun Bühnemann
[14] Gudrun Bühnemann
[15] Voir la réponse de Sarvesh Tiwari sur la liste India Archaeology