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dimanche 11 mars 2018

Importations ?

La Chute des anges rebelles, Pieter Brueghel l'Ancien (1562)
Erik Zürcher a décrit les éléments eschatalogiques, messianiques, millénaristes et manichéens que l’on peut trouver dans ce qu’il appelle “Buddho-Daoist hybridization”, une forme hybride de bouddhisme (chinois) et de taoïsme (religieux) qui s’est développé au moyen-âge chinois. Il note les éléments de ce type provenant de l’Inde (mahāyāna) et les croyances qui s’étaient développées dans les cercles taoïstes au début du moyen-âge. Il ne mentionne pas d’autres influences possibles[1], ni n’analyse-t-il les origines de ces éléments bouddhistes et taoïstes. Sa recherche se limite au phénomène d’hybridation en Chine. Il note aussi qu’au niveau des élites bouddhistes et taoïstes, les différences sont plus nettes, et plus on descend dans les couches de la population chinoise, laïque, plus les croyances et les pratiques se confondent[2].

Nous connaissons surtout le millénarisme et le messianisme par le judaïsme et les religions et croyances associées. L’idée de la fin du monde ou d’un cycle s’inscrit dans un cadre idéologique plus large, et ce cadre est presque toujours d’ordre théologique. Il raconte l’origine du monde, le plus souvent la création par des êtres surnaturels : des dieux, des titans, des demi-dieux,… ou un processus d’émanation. Chez les gnostiques et les manichéens, qui sont allés jusqu’en Chine et au Tibet, des étincelles divines tombent dans un monde créé par les forces du mal, qui tentent de les garder prisonnières. L’objectif est alors de libérer ces étincelles et de les ramener vers sa source. Le tout se joue contre le fond de la lutte entre le Bien et le Mal.

La doctrine de Ptolémée contient la genèse des 30 éons/aiôns/aïons ou encore kalpa, considérés comme les fils de Dieu. La fin d’un éon s’accompagne de calamités, de déséquilibres des éléments, et de déchéances, et elle contient en même temps la promesse de l’arrivée du nouvel éon, d’un nouveau fils de dieu. Une des plus anciennes références taoïstes de telles croyances datent du IIIème siècle. Un autre élément essentiel de ces croyances sont les prophéties (apocalypses) qui annoncent les catastrophes et le renouveau qui suivra, souvent avec l’avènement d’un envoyé ou messie, qui doit mener les élus à bon port. Vu l’urgence, les enseignements de ces messies sont souvent des instructions d’urgence et de sauvetage, des raccourcis, des moyens faciles,…

Dès le IIIème siècle, des textes bouddhistes apparurent en chinois où étaient détaillés les supplices sanglants de l’au-delà. Presque en même temps, d’autres écrits venaient augmenter l’anxiété généralisée en annonçant l’eschatologie apocalyptique. Aux grands maux, les grands remèdes. Des méthodes étonnantes apparurent pour avertir les maux ou pour se sauver in extremis. Les formules magiques et les incantations (dhārānī) étaient en vogue. « Par leurs récitations, ils guérissaient les pires maladies, sauvaient les récoltes et éloignaient les brigands et les armées hostiles ».[3]

Le bouddhisme mahāyāna (p.e. l’Abhidharmakośa III, 102) explique la fin d’un cycle (mahākalpa) par la destruction du saṁsāra par le feu (7 fois) et par l’eau (1 fois). Le saṁsāra sera détruit jusq’au niveau de la 4ème concentration (dhyāna), qui restera indemne. Un détail piquant est que les êtres qui n’auraient pas été sauvés avant la fin du monde, transmigreront par la force des choses dans les plus hauts lieux du saṁsāra, puisque tout le reste a été détruit…

C’est également au IIIème siècle (entre 220 et 250 à Nankin) qu’apparaît la traduction chinoise de la « Description de la terre pure » (Sukhāvatī-vyūha) d’Amitābha, qui explique que toute personne à l’article de la mort et récitant le nom de ce Bouddha pourrait y renaître aussitôt. Tout comme la 4ème concentration, cette Terre pure est à l’abri de la destruction eschatologique.

Le messie désigné du bouddhisme serait Maitreya le futur Bouddha, mais il ne viendra pas de si tôt. Il y avait donc de la place pour d’autres messies envoyés par le plérôme, des messies proclamés ou auto-proclamés de venir enseigner leurs raccourcis (moyens courts) ou apocalypses, afin de sauver les élus. Leurs textes se recommandent eux-mêmes en proclamant : « Tiens-moi, récite-moi, copie-moi, prêche-moi ou diffuse-moi, car sinon… ».[4]

Ce côté eschatalogique, messianique, millénariste et manichéen du bouddhisme (ésotérique) émerge (en Chine) vers le IIIème siècle environ, est-il véritablement du bouddhisme ? Il l’est devenu, c’est indiscutable. Il fait désormais partie du « package deal », mais si on s’en passait, serait-ce vraiment passer à côté du bouddhisme ?

L'assaut de Mara

Buddhism in China, Collected Papers of Erik Zürcher, Brill Academic Publishers, 2013

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[1] Michael Strickmann, Mantras et mandarins, mentionne des mages occidentaux (moines bouddhistes) de l’Inde et surtout des petits royaumes de l’Asie centrale. P. 60

[2] « it may well be that still further down, at the illiterate level which now is forever beyond our reach, the two traditions completely merged, like the hidden body of an ice-berg of which we only see the two separate tips. »

[3] Strickmann, p. 64

[4] Strickmann, p. 111

mardi 19 juillet 2016

Pauvre en essence


Francis: Brother of the Universe (1980), Roy Gasnick
Dans le prolongement d'āstika et nāstika quelques idées encore à l'état de brouillon sur la richesse et la pauvreté. Les guerres des religions étaient-elles vraiment au sujet de la religion ?

L’inégalité et la hiérarchie sont inhérentes à l’organisation d’un groupe et marque les différences de force, pouvoir, statut, richesse, « karma », etc. Elles peuvent être justifiées mythologiquement, théologiquement etc. et sont souvent transmissibles à travers différents types d’essences.

Saint Augustin (354-430) parle dans les Confessions de son projet de cohabitation avec un groupe d’amis (chapitre XIV).
« Notre dessein était de mettre en commun tout ce que nous possédions ; de ne faire plus qu'une famille de toutes nos familles différentes, afin que l'amitié qui résolu de vivre en repos en quelque lieu à l’écart. Notre dessein était de mettre en commun tout ce que nous possédions de ne faire plus qu’une famille de toutes nos familles différentes afin que l'amitié qui formait l'union de nos cœurs empêchât la division de nos biens et qu’ainsi nul de nous n’ayant rien de propre toutes choses fussent à tous en général et à chacun en particulier. Nous étions environ dix personnes qui croyions pouvoir vivre dans cette société et il y en avait de fort riches mais particulièrement un nommé Romanien qui était de la même ville que moi et mon intime ami dès mon enfance. » (St Augustin, Les confessions, livre VI, chapitre XIV)
Une Règle de saint Augustin fut apparemment inspirée d’une lettre d’Augustin, et aurait été rédigée par Césaire d'Arles, archevêque d'Arles de 502 à 542 à l'intention d'une communauté religieuse en difficulté après la mort de son abbé. En revanche, la Règle de saint Benoît est bien une règle monastique écrite par Benoît de Nursie, sans doute entre 530 et 556.

À la fin du premier millénaire après J.C., la société commence à s’urbaniser, avec la naissance de la commune et de la bourgeoisie. C’est la fin du troc et la domination de l’argent. Bernard de Clairvaux (1090-1153) dénoncera plus tard les richesses de l’Église. « Il a des mots très durs pour fustiger les clercs et les prélats qui succombent aux richesses matérielles et au luxe » (wikipedia). Les trois vœux principaux d’une congrégation religieuse chrétienne sont cependant les vœux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté. La pauvreté et notamment la pauvreté absolue deviendront un point polémique dans l’église.

François d'Assise (1181/2-1226), à l’origine de l’ordre des franciscains, pratiqua la pauvreté absolue. Un « mouvement de pauvreté » naît « en réaction à l’enrichissement et la politisation de l’Église » qui, compliqué d’aspirations manichéennes et millénaristes (Joachim de Flore 1130-1202), devient révolutionnaire et anticlérical. (wikipédia). Les tensions conduisirent à une querelle de la pauvreté.

Le millénarisme est la croyance en un règne de mille ans établi par un messie avant la fin du monde et le jugement dernier. L’arrivée du messie s’accompagne de batailles contre les forces du mal, l’antéchrist etc. sous la direction du messie, qui sont un mal nécessaire pour établir le nouveau règne. On trouve le phénomène dans tous les monothéismes et dans le bouddhisme et même en dehors des religions...

Dans le « mouvement de pauvreté » apparut, par exemple, la figure de Fra Dolcino Tornielli (1250-1307). Au nombre de ses idées on compte :
-Le refus de la hiérarchie ecclésiastique et le retour aux idéaux originaux de pauvreté et d’humilité.
-Le refus du système féodal
-La libération de toute contrainte et de tout assujettissement.
-L’organisation d’une société égalitaire d’aide et de respect mutuel, mettant en commun les biens et respectant l’égalité des sexes.
Suite aux attaques par des troupes catholiques, Fra Dolcino et ses compagnons devenaient des insurgés (des « terroristes » ne craignant pas les « dommages collatéraux »[1]. Fra Dolcino finit brûlé sur le bûcher et son mouvement restait isolé à l'époque.

Les croyances millénaristes de Joachim de Flore etc. pouvaient associer les idées du « mouvement de pauvreté » avec la nécessité de l’usage de la violence en vue d’établir le règne millénaire du messie à venir. Les idées millénaristes ont en effet compliqué un mouvement qui n’avait pas besoin de cela pour justifier ses luttes contre des injustices.

Les franciscains n’étaient pas seulement actifs au niveau sociétal. Dans l’arène théologique/philosophique se joua simultanément une autre querelle, celle des universaux.

Il y a trois doctrines concernant les concepts/idées générales/universaux. Le réalisme (platonicien)[2] qui les considère comme réels, dans le sens qu’ils « se rapportent à des essences objectives dont les caractères sont indépendants de l’esprit qui les conçoit et des êtres sensibles dans lesquels il se manifestent » Contrairement au réalisme, dans le conceptualisme les universaux n’existent pas par eux-mêmes et ne sont que des constructions de l’esprit. Dans le nominalisme, les idées universelles n’ont aucune réalité dans les choses elles-mêmes mais sont seulement des signes conventionnels qui tout au plus permettent d’assurer la communication de la pensée.[3]
« Le XIe et le XIIe siècles sont occupés en entier par la querelle des universaux, longue discussion métaphysique souvent verbale, où les tenants du nominalisme, du conceptualisme et du réalisme s'affrontent en des joutes métaphysiques dont l'objet est de définir la nature et la valeur des idées universelles. »[4]
La philosophie du franciscain Guillaume d’Ockham (1285-1347), précédée par Jean Roscelin (1050-1121), annonce la science moderne. « Elle insiste surtout sur les faits et sur le type de raisonnement utilisé dans le discours rationnel, au détriment d'une spéculation métaphysique sur les essences », critiquant « la possibilité d'une démonstration de l'existence divine ». Ockham est à l’origine du nominalisme, la doctrine « d'après laquelle les idées générales [ou universaux] ou les concepts n'ont d'existence que dans les mots servant à les exprimer ». Le nominalisme s’oppose dans ce sens au réalisme qui pense que les idées générales supposent quelque chose de réel, « des opérations propres de la pensée ». Le nominalisme est comme un dépouillement des universaux et se laisse facilement marier avec les mouvements de pauvreté et de dépouillement[5].

Le néerlandais Gérard Groote (1340-1384) avait étudié à la Sorbonne auprès d’un étudiant d’Ockham. En 1374, il fait une crise mystique, influencé par les mystiques rhénans (Henri Suso) et surtout Jean de Ruysbroeck. À partir de 1379 il commence à prêcher dans les Pays-Bas, où il fut à l’origine de la fraternité des Frères de la vie commune et de la devotio moderna, un mouvement de réforme personnelle.
« Les disciples de Gérard Groote poursuivent dans la voie du refus de la spéculation mystique et de celle de l'attachement aux vertus chrétiennes. Ils rejettent l'ascèse sauf si elle est inspirée par l'amour du Christ. Le livre “L'Imitation de Jésus-Christ“ est au cœur de cette spiritualité. Le croyant doit demeurer sur Terre pour y agir. Son âme est habitée par le Christ. Il n'est donc plus question, comme le voulait la spiritualité médiévale, de se fondre en Dieu en s'élevant vers Lui, mais d'une démarche qui résulte d'une autre perspective puisque c'est le Christ qui vient habiter le chrétien et que ce dernier exerce une action là où il se trouve, sur terre. » (wikipédia)
Wessel Gansfort (1419-1489) était un précurseur de la Réforme et un humaniste avant la lettre. « Toute explication abusive [de la Bible] devait être présumée hérétique. L’un de ses versets préférés était Matthieu 7:7, qui déclare : “ Continuez à chercher, et vous trouverez. ” Cette promesse affermit Wessel dans sa conviction qu’il est avantageux de poser des questions ; pour reprendre ses termes, “ nous ne savons qu’à proportion que nous demandons ”. »
« Par ailleurs, il s'est intéressé activement aux discussions entre les réalistes et les nominalistes , ce qui le persuadait d'aller à Paris où il résida pendant seize années comme lettré et enseignant. Ici, il adoptait le parti nominaliste incliné vers l'anti-cléricalisme et plutôt une théorie philosophique selon laquelle les "universaux", les concepts, les idées générales, les espèces (Exemple : 'bonté', 'homme', 'arbre', 'chien',...) ne sont que des mots, des dénominations créées par l'homme, sans existence véritable, seuls existent les individus, ce qui lui donnera, comme nous le verrons plus tard, une couleur particulière à ses idées conceptuelles. Il dût très probablement quitter la France en raison d'un édit publié par Louis XI contre le Nominalisme. » (source)
« En 1173, dans une apologie des nominalistes remise à Louis XI et conçue dans l’esprit de Gerson, on combattait cette opinion que le réalisme est plus conforme à la foi que le nominalisme. Cependant le roi publia contre les nominalistes un édit qui recommandait l’étude d’Aristote, d’Albert le Grand, de saint Thomas et autres réalistes. Tout à coup, en 1481, la lecture des livres nominalistes, jusque-là interdite, fut de nouveau autorisée, et le nominalisme obtint dès lors à Paris la prépondérance. » (Histoire de l'église Joseph Hergenrôther, 1891)

Henry IV établira une certaine liberté du culte protestant par l’édit de Nantes (1598), que Louis XIV, cherchant à unifier son royaume et extirper le protestantisme, ne manquera pas de révoquer en 1685 dans l'édit de Fontainebleau. Il prendra également position contre le quiétisme.

Comme dit précédemment, Wessel Gansfort, avec John Wyclif (1324-1384) et Jan Hus (1369-1415), mort sur le bûcher, furent des pré-réformateurs. Mais, comme nous l'avons vu, même avant eux il y avait des idées de partage, de fraternités, d’égalité, de l’âme habitée par le Christ (grâce), où une vie vertueuse de l’homme sur la terre importait plus que l’élévation à Dieu.

La mise en pratique des principes de la Réforme était quelquefois assez loin des idées des précurseurs et plutôt accompagnée d’idées messianistes, millénaristes et apocalyptiques. La noblesse saisit l’occasion pour se mettre du côté des réformistes afin de dérober l’église de ses biens pour les récupérer par convoitise. Mais quand c’est l’aveuglement qui mène la danse, c’est encore pire, par exemple, les aventures de Jean de Leyde et les anabaptistes dans la ville de Münster, promue sous sa direction au statut de Nouvelle Jérusalem pour un nouveau millénaire (règne, voir Joachim de Flore). Quand les idées prennent plus d’ampleur, plus de substance et d’essence, il fait rarement bon vivre. Un régime pauvre en essences semble préférable. N'est-ce pas étrange comme on semble souvent devenir ce que l'on pensait combattre initialement ? Et pourquoi la fraternité est-elle si difficile ?

La position du bouddhisme (Dignāga, Dharmakīrti) est proche du nominalisme, en ce qu’il pose que les entités construites par des concepts ou des noms n’existent que conceptuellement ou nominalement. Dans les débats, les bouddhistes doivent néanmoins s’appuyer sur les catégories et la terminologie nyāya, qui est « réaliste », c’est-à-dire qui accorde une réalité aux universaux. Pour les logiciens bouddhistes, les entités sont des universaux (sct. sāmānya tib. spyi), exemplifiés en particuliers (sct. vyakti tib. gsal ba, ou encore sct. svalakṣana tib. rang mtshan, sct. viśeṣa tib. bye brag). Les universaux sont-ils « réels », sont-ils différents de ou identiques aux particuliers ? C’est le sujet de nombreux débats et d’opinions parmi des bouddhistes. On pourrait dire que les réalistes sont plutôt āstika et les nominalistes nāstika.

C’est comme si quand on trouve des idées de partage, d’égalité, de liberté, de fraternité, une approche nominaliste « nāstika » n’est jamais très loin. En revanche, quand les inégalités dans tous les domaines dominent, il faut de plus en plus de règles (édits) et une structure lourde pour les maintenir : une verticalité bien dense et écrasante, installée avec des idées grasses, riches en essences.


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[1] Il justifia ses actions par Paul : « Tite 1,15. Tout est pur pour ceux qui sont purs; pour ceux qui sont souillés et infidèles rien n'est pur, mais leur raison et leur conscience sont souillées. »

[2] Platonisme ou réalisme des idées.

[3] Dictionnaire de philosophie, Armand Colin. « Le nominalisme se dit aussi « terminisme », car il « radicalise la position conceptualiste en posant au principe qu'existent seuls les individus, l'universel n'étant jamais qu'un signe, aussi extérieur aux choses que le sont les noms dont on les désigne. »

[4] Histoire de la science: des origines au XXe siècle, 1957, p. 1631

[5] « La part de Dieu, c'est la gloire. Quels sont ceux qui glorifient Dieu ? Ceux qui sont totalement sortis d'eux-mêmes, ne recherchent leur intérêt absolument en aucune chose, quelle qu'elle soit, grande ou petite, qui ne considèrent ni ce qui est au-dessous d'eux, ni au-dessus d'eux, ni à côté d'eux, ni près d'eux, qui ne visent ni le bien, ni l'honneur, ni l'agrément, ni le plaisir, ni l'utilité, ni la ferveur, ni la sainteté, ni le salaire, ni le royaume des cieux ; ceux qui se sont dépouillés de tout cela, de tous leurs intérêts, ceux-là glorifient Dieu. » Sermon 6, Eckhart 

samedi 17 novembre 2012

"La pratique chinoise"



Mais en fait, comment était-on entré dans cette obsession apocalyptique ? Toujours selon Michel Strickmann, il faudrait plutôt chercher la source du côté des nouveaux taoïstes visionnaires et prophétiques du IVème siècle. C’est eux qui produisent des « textes pleinement apocalyptiques », où « la déchéance du siècle est décrite avec élan », conformément au « programme du tao ».

« …le rythme des fléaux va en s’accélérant [et] atteindra son point culminant lorsque la peste, les eaux, la guerre et le feu se déverseront sur l’humanité et quand démons et hommes diaboliques s’entre-tueront. C'est ainsi que le monde sera purifié et préparé pour l'apparition du seigneur Li Hong, nouvelle manifestation du bon vieux Lao-tseu, qui descendra avec sa suite de Parfaits et d'êtres transcendantaux pour gouverner le peuple de la semence. Ce dernier, désigné longtemps à l'avance, aura pris refuge dans la montagne ou dans des grottes souterraines. Lorsque tout danger aura été éliminé, il pourra sortir de son repaire avec la certitude pour ses membres d'être titularisés au sein de la nouvelle administration taoïste. »[1]
Du point de vue des taoïstes les démons venaient de l’ouest[2], seraient-ce peut-être les missionaires bouddhistes, « le cou allongé […] dont les miasmes toxiques empoisonnent les aires […] dont le corps est couvert de poils […] » ? Que faire face à ce danger ? L’élite taoïste se consacra à l’étude et à la méditation, tandis que le plus gros des fidèles se consacra à la maîtrise de soi et à la « décharge des tensions dans la pratique de rites sexuels ».
Un petit texte[3] datant du IVème siècle environ, et que l’on trouve dans le canon taoïste (tao-tsang) du XVème siècle, fournit les instructions détaillées « pour réaliser un rituel collectif d’union sexuelle, une danse d’accouplement solennelle décrite en termes cosmologiques. »[4] Tchen Louan, un ex-taoïste du VIème siècle reconverti au bouddhisme rend compte du rituel :
« Nous joignions nos quatre yeux, quatre narines, deux bouches, deux langues et quatre mains, de façon que le yin et le yang soient juste en face l'un de l'autre. Cette pratique se fonde sur les vingt-quatre divisions de l'année solaire [...]. Pour ceux qui participent à ces rites, tous les maux et tous les dangers sont éliminés. On les appelle les «Parfaits». Ils sont sauvés et ont une longévité accrue. On enseigne aux maris à échanger leurs femmes ; ils mettent la luxure au-dessus de tout. Les pères et les frères aînés sont debout devant et ne savent pas rougir. C'est ce qu'ils appellent la technique des Parfaits d'accorder les souffles. Aujourd'hui, les taoïstes s'adonnent tous à cette pratique, c'est par elle qu'ils cherchent le tao. Il y a des choses qu'on ne peut exposer en détail. »[5]
Le « peuple de la semence », ce sont ceux qui savent comment nourrir leur principe vital, leur semence, leur bodhicitta pourrait-on dire, ou leur « nectar clanique » (S. kulāmṛta)…
Dans un des yāmala, le Rudrayāmala[6], que David Gordon White situe au 12-13ème siècle, on voit mis en scène, non sans humour, le sage brahmane orthodoxe Vasiṣṭha aller en Chine majeure (mahācīna), sur les instructions du Bouddha, afin d’y apprendre « la pratique chinoise » (S. cīnācāra) dans le culte de la déesse Tārā. Sur place, Vasiṣṭha participe à un banquet tantrique où « tous les Siddhas entièrement nus étaient engagés dans l’acte de boire (S. raktapānodyatāḥ/dhārapāna[7]) du sang. Ils buvaient encore et encore tout en jouissant des belles femmes, les yeux injectés de sang, bien repus de viande et ivres d’alcool. » White précise que le sang que burent les Siddhas n’était pas le sang d’une victime sacrifiée, mais le sang menstruel ou utérine et que dans toutes les sources Kaula anciennes et authentiques comme celle-ci, l’objectif des rituels sexuels n’est pas le plaisir, ni l’accès à la félicité divine, mais la génération du nectar clanique (S. kulāmṛta).[8] Après son retour de Mahācīna, Vasiṣṭha  pratiqua la méthode qui lui avait enseigné le Bouddha et atteint les siddhi.

Tārā, qui est à l’origine une divinité bouddhiste, avait également fait l’objet d’un culte dans l’hindouisme au dans le nord de l’Inde. A. K. Maitra[9] pense que les sources du culte hindou de Tārā sont des textes comme le Toḍala-tantra, le Rudrayāmala et le Brahmayāmala, qui contiennent des passages de ce qui circulait comme un texte séparé intitulé « Séquence de la pratique de Chine majeure » (S. Mahācinācāra-krama)[10]. Le Rudrayāmala et le Brahmayāmala affirment que la meilleure façon de faire le culte de Tārā est « la pratique chinoise » (S. cīnācāra). Parmi les dix Puissances (śakti) de la Création du Toḍala-tantra figure un aspect de Tārā portant le nom de Tārā courroucée (Ugratārā)[11]. Elle est assise sur le cœur d’un corps, éclatant d’un rire terrifiant, tenant un lotus bleu, une dague et un bol (kapāla), récitant le mantra Hūṁ, de couleur bleue, les cheveux tressés avec des serpents.

Illustration : Ugratārā, 18ème siécle, Los Angeles Museum of Art. Notez les grues en haut de l'image. Elles ressemblent à la grue avec laquelle s'envole le sage taoïste ci-dessus et ajoutent une note "chinoise".

Cette Tārā courroucée (Ugratārā) n’est autre[12] que la Tārā de Chine, (Mahācīna Tārā)[13], une émanation d’Akṣobhya, à qui une pratiquée est consacrée (n° 101) parmi les 170 sādhana du Sādhanamālā, dont les manuscrits datent de 1100-1300. Cette pratique, attribuée à un certain Śaśvatavajra, est composée à la façon d’une dialogue entre Śīva et Pārvatī, Śīva posant les question et Pārvatī donnant les réponses, qui correspond quasi textuellement à un tantra hindou (qui la recopie), le Phetkāriṇītantra, faisant partie du Tantrasāra compilé par Kṛṣṇānanda Āgamavāgīśa en 1670.[14]



Quelque soit l’origine de cette Tārā courroucée, ou d'Ekajaṭā/Ekajaṭī, elle est associée à la « pratique chinoise » ((mahā)cinācāra), qui est une pratique sexuelle, destinée à nourrir la force vitale, qui permet de vivre longtemps. Mahācina[15] correspond bien à la Chine de par exemple Huen Tsang, et non au Tibet. Une pratique chinoise qui avait pour objectif de nourrir la force vitale existait déjà, au moins, au IVème siècle et elle était taoïste. On peut alors se demander légitimement ce que tous ces grands maîtres bouddhistes allaient chercher en Chine, dont les doctrines bouddhistes étaient interdites ou manqueraient d'efficacité. Śrī Siṁha ou Siṁhaprabha par exemple, Dampa Sangyé, l’alchimiste Vairocanarakṣita… Ce serait contradictoire, voire inimaginable, et c’est pourquoi certains ont imaginé que Cīna et Mahācīna se réfèrent en fait au « pays des femmes » (strīajya, le pays des amazones), le royaume de Zhang-Zhung, l’actuelle vallée Kinnaur ou Kunnu... La montagné à cinq pics ne serait d'ailleurs pas celle de Wu-t’ai-shan, mais une autre, à Guge.[16]


***
Illustration : 1. gravure du Manuel d'alchimie (Hsing-ming-kuei-chih, Bibiothèque Nationale, Paris 

Wine of the grape;
Golden goblets;
A fifteen year old maiden of Wu comes riding on a pretty pony.
She has painted black eyelids, and red satin shoes.
When she talks she stammers, but her songs are like honey.
At the great feast she slides into my arms.
What shall I do with you behind the hibiscus-red curtains?

Li T'ai Po (701-762)



[1] Michel Strickmann, Mantras et mandarins, p. 93-94
[2] Voir les prophéties des Annales du sage du portique d’or, révélé en 364. Michel Strickmann, Mantras et mandarins, p. 96
[3] Protocoles pour le rite de l’écrit jaune (H.Y. 1284). « Maspero le prenait pour ‘un débris expurgé de l’ouvrage dont les écrivains bouddhistes du VIème et du VIIème siècle dénonçaient violemment l’immoralité’ » (Le Taoïsme, p. 571, n. 31). Strickmann, p.433, n. 56
[4] Michel Strickmann, Mantras et mandarins, p. 93
[5] « Cité par Henri Maspero, ‘Les procédés de nourrir le principe vital dans la religion taoïste ancienne’. J.A., 229 (1937), repris dans Le Taoïsme et les Religions chinoises, Paris, 1971, pp. 570 et 571. » Strickmann, p. 432, n. 55
[6] Yāmala signifie « couple ». Au sujet du Rudrayāmala : « Ce texte antique contient notamment des enseignements médicaux et chimiques, mais aussi des techniques de libération ésotériques. » Gérard Huêt. Mais ceci est vrai pour tous les « yāmala » tantras qui traitent encore d’astronomie, cosmologie et la division des castes.
[7] Le Kaulajñānaniraya (ii.32a-33b) de Matsyendranātha explique que le sang des Yoginī que l’on boit (S. dhārapāna) procure une longue vie. White, p. 76
[8] Kiss of the Yoginī, David Gordon White, pp. 75-76
[9] Introduction to the Tārā-tantram, Tara Tantram, 1913 
[10] Mahācīnācāratantra (Acārasārarantra, environ 1700). Cette pratique est également décrite dans les chapitres 9 et 10 du Nīlatantra. Gudrun Bühnemann.
[11] Elle apparaît aussi dans le Kālikā-purāna : « The wise seers here call her Ugratārā, for she always protects her devotees against danger, however terrible it may be…[One should meditate on her as] having four arms, a black colour, as being adorned with a wreath of heads, holding in her two right hands a sword (above) and a blue lotus below; and holding in her left a knife and a skull-bowl respectively; she herself wears one braid on her head, which scratches the sky; she always wears a black cloth around her loins; she is provided with a tiger’s skin; her left foot she has put down on the heart of a corpse, and she has her right foot on the back of a lion; she herself frequently licks the corpse; she laughs shrilly, is utterly horrible and very frightening, being provided with a conflagration. Ugratara should be continually meditated upon by devotees who long for happiness. » kinleykhandu.blogspot.fr
[12] The goddessMahācīnakrāma-Tārā (Ugra-tārā) in buddhist and hindu tantrism Gudrun Bühnemann University of Wisconsin-Madison
[13] Quelquefois identifiée à Ekajaṭā/Ekajaṭī, Gudrun Bühnemann
[14] Gudrun Bühnemann
[15] Voir la réponse de Sarvesh Tiwari sur la liste India Archaeology