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vendredi 25 octobre 2019

De la violence fondatrice comme "initiation"




Dominique Cowell, ex-intendante au service de Sogyal Rinpoché de Lerab Ling de Roqueredonde, dans l'Hérault, racontait dans une vidéo de France 3 régions (12/09/2018) :
“01:48 Il y avait une femme qui était nue, dans une salle, et qui était avec [Sogyal], et qui était très mal psychologiquement. Je pense qu’elle avait de graves problèmes. Mais il l’avait baladée avec une corde. Et il riait en disant hi-han hi-han, comme si c'était un âne. Une humiliation, mais de dingue ! Et nous on était incapables de réagir. J'étais féministe, j'étais pas du genre à me laisser faire par personne, et je me retrouve dans une situation de grande violence psychologique, d'humiliation de cette femme. Et de ce fait, d'humiliation de nous aussi, parce qu’on n'avait plus les moyens de réagir normalement. Son mode opératoire, c'est de violer. Il le fait parce qu'il le peut, parce qu'il a l'emprise sur les gens. Donc les gens ne sortent pas des pièces en criant ‘oh il m'a violée !’ C'est traumatisant. Donc ces femmes-là - où ces hommes - parce-que peut-être même il y avait des hommes... ces gens, comme moi par exemple, ça m'a pris du temps pour pouvoir reconnaître que j'avais été abusée.” (Lien Youtube)
Cette scène est pour moi emblématique du "mode opératoire" de Sogyal Lakar à Rigpa. Tous les éléments sont là. Le maître, la victime - une femme -, le cercle de disciples, la corde, l’humiliation, le silence…

Il s’agit d’une violence collective. Le maître, par son acte de “folle sagesse” fait violence à la fois à la victime et aux personnes présentes. C’est leur silence et leur passivité qui scellent la violence de cette scène, symbolisée par la corde qui les relie tous. La corde n’est pas seulement mise autour du cou de la victime, mais aussi autour des cous de tous ceux qui sont présents, et l'autre bout est tenu par la main du maître. Un(e) autre aurait pu être à la place de la victime. L’humiliation, collective, consiste en la mise à nu, en la réduction à l’état d’animal (l’âne), bête de somme par excellence, et en l'asservissement total de tous ceux présents. Tous ceux présents sont mis à nu (“démasqués” dit-on en jargon folle sagesse) et réduits à l’état de bête de somme ("meekness"). Qui ne dit mot consent.

Puisque le maître est le gourou, les disciples qui assistent à la scène, ne peuvent qu’approuver le geste de celui-ci. Il s’agit d’une "initiation", d’une "transmission", d’un acte de "folle sagesse" difficile à saisir pour les non-éveillés et les non-initiés. C’est un privilège d’y assister. Y voir autre chose serait violer le pacte (samaya) avec le gourou et un obstacle à l’union spirituelle avec lui. Le pacte est non seulement conclu avec le gourou, mais avec tous ceux présents, frères et soeurs "vajra" dans le "vajrayana secret". Ce qui s’est passé ici est gardé secret, car les non-initiés ne comprendraient pas. Le maître peut mourir, mais le lien avec lui ainsi qu’entre les initiés (la corde autour du cou) restera.

Le Rapport Lewis Silkin en français
Témoignage du vécu intérieur d'un disciple Rigpa assistant à une "mise à nu" 


jeudi 22 juin 2017

Folle sagesse


Chogyam Trungpa (1939-1987)

[Billet pouvant évoluer]

Sur les réseaux sociaux bouddhistes, on entend souvent parler de « folle sagesse » (« crazy wisdom »), comme un aspect inhérent à la sagesse bouddhiste tantrique, et plus particulièrement au Dzogchen. A en croire Stefan larsson (dans Crazy for Wisdom: The Making of a Mad Yogin in Fifteenth-Century Tibet, 2012), qui n’avait pas pu trouver ce terme dans ses recherches, le Dalaï-Lama aurait qualifié le mot « folle sagesse » comme un néologisme. Et en effet, en cherchant « ye shes ‘chol ba », selon Chogyam Trungpa (1939-1987), le mot tibétain correspondant à « folle sagesse », on n’obtient aucun résultat sur le site de Buddhist Digital Resource Center (TBRC). Il se pourrait donc bien que le mot « crazy wisdom » avec ses traductions respectives soit une invention récente.

Pourquoi pas de Chogyam Trungpa justement ? Celui-ci explique dans son livre The Lion's Roar: An Introduction to Tantra que la traduction tibétaine de « crazy wisdom » est « ye shes ‘chol ba », qui signifie quelque chose comme sagesse sauvage, chaotique ou antinomique. Georges Gurdjieff (1866-1877-1949) semble avoir été une des sources d’inspiration pour la folle sagesse de Trungpa, comme je l’avais déjà noté dans mon billet Maître renard... sur le phénomène du « trickster », filou. L’idée générale de ce type de « folle sagesse » était apparemment de faire sortir le disciple de son zone de confort et de le débarrasser de ses idées préconçues.
« Quand Steve Roth demanda à Trungpa son opinion sur Gurdjieff, il lui dit : « Oh, il est fantastique, étonnant, presque totalement ‘ folle sagesse ‘, mais il n’a pas déclaré sa transmission. »[1] Trungpa parlait avec beaucoup de tendresse de Gurdjieff en répétant sans cesse « Si vous saviez le nombre de tours que Gurdjieff et moi, nous pourrions jouer à vous tous ! ».[2]
Quand un élève/disciple résiste, cela peut éventuellement conduire à une sorte de bataille d’egos, et dégénérer. Selon la théorie de la folle sagesse, le Maître (qui n’est pas appelé ainsi pour rien), ne serait qu’un écran vide libre d’ego, sur lequel le malheureux élève/disciple projette son propre ego. Plus ce dernier s’investit dans la bataille, et plus il s’épuisera dans ce qui est présenté comme un combat contre son propre ombre ou ego. Est-ce que cela colle à la pratique ? Voyez par vous-mêmes, tenez, au hasard, l’incident autour du poète américain William Stanley Merwin (né en 1927).

Chogyam Trungpa explique dans The Lion's Roar que le vidyadhara (tib. rig 'dzin) est le détenteur de la « folle sagesse »[3], et que la véritable expérience tantrique est seulement possible par l’intermédiaire du vidyadhara. Une transmission tantrique demande une confiance « énorme » et des sacrifices « énormes ». Comme des exemples de ce type de relation SM entre maître et disciple, le bouddhisme tibétain aime citer les hagiographies de Tilopa et Nāropa, ou de Padmasambhava et Yéshé Tsogyel. Ces hagiographies sont des fictions qui peuvent évidemment avoir un sens symbolique, mais très souvent ils sont pris au premier degré. Les maîtres aiment s’identifier à Tilopa et Padmasambhava et les disciples à Nāropa et Yéshé Tsogyel[4].

Les hagiographies qui servent de modèle à ce type de relation ont souvent été composés au XV-XVIème siècle voire après, mais elles sont présentées comme des œuvres beaucoup plus anciennes. Comme si cette conception de la relation de maître et disciple avait existé dès l’introduction du bouddhisme au Tibet et était la seule possible pour aider quelqu’un à s’éveiller. J’ai déjà écrit à plusieurs reprises sur la montée en puissance du tantrisme (plus adaptée à la nouvelle situation géopolitique) qui au Tibet s’accompagna d’une volonté de déclassement de méthodes traditionnelles non-tantriques voire post-tantriques (Advayavajra, Gampopa…). On voit graduellement disparaître le mot « ami spirituel » (tib. dge ba’i bshes gnyen), qui est remplacé par le mot lama (sct. guru), puis vidyadhara (qui prendra encore un autre sens à partir de Trungpa). J’ai aussi écrit sur les éditions posthumes des écrits de Gampopa, où des passages nettement plus tantriques ont été ajoutés. Par exemple une référence à la façon de laquelle Nāropa aurait servi Tilopa, basé sur des hagiographies composées plusieurs siècles après la mort de Gampopa en 1153. Comparons avec la façon de laquelle Gampopa présente la relation entre « ami spirituel » et élève dans le Précieux ornement de la libération. Les données hagiographiques de Gampopa montrent généralement un maître extrêmement doux, façon grand-mère…

Une grande partie du problème vient du fait que les tibétologues n’ont quasiment pas fait de recherches sérieuses sur la datation (même approximative) des sources tibétaines, et qu’ils suivent, à quelques exceptions près, la version traditionnelle des diverses hagiographies et « chroniques » (p.e. Annales bleus), souvent écrites à partir des hagiographies. Je l’ai déjà fait remarquer dans des anciens billets. Si on fait vivre (historiquement) des mahāsiddha et autres thaumaturges à l’époque où les auteurs respectifs de leur hagiographies (XIII-XIVème siècles) veulent qu’ils aient vécu, et faire croire que les personnes, ayant réellement vécu historiquement avant la composition de ces hagiographies, connaissaient les mêmes exploits et avaient reçu leurs transmissions respectives, on finira avec une vision historique totalement faussée. Le travail qui a été partiellement fait pour le bouddhisme chinois (Buswell etc.) n’a même pas été commencé pour le bouddhisme tibétain, à l’exception d’un Lopez, un Davidson (Tibetan Renaissance) et quelques autres. C'est un travail très complexe et en partie impossible, mais on ne peut pas s'en passer, et si on s'en passe on ne peut pas faire comme si la vérité des hagiographies est la vérité par défaut, faute de vérité historique.

Et donc le plus souvent dans l'état actuel des choses et dans les cercles bouddhistes, la « folle sagesse » a existé dès « l’introduction du bouddhisme au Tibet par Padmasambhava au VIIIème siècle », formule consacrée qui mériterait qu’on s’y attarde un peu, quand celui-ci y aurait enseigné le Dzogchen… Et les maîtres vidyadhara actuels ne font que poursuivre une longue tradition de « folle sagesse » quand leur comportement n’est pas conforme à ce que l’on (l’ego) attendrait d’eux.


***

[1] Trungpa Rinpoche: "Oh, he's fantastic, amazing, almost total crazy wisdom." (long pause) ... "But he did not proclaim lineage." Source

[2] "You have absolutely no idea how many tricks Gurdjieff and I could play on all of you."

[3] Ainsi, par rapport au tibétain, il semble mettre au même pied « rig pa » et « folle sagesse ».

[4] [Les femmes admises au mandala secret de Sogyal Lakar] « se voient aussi recommander la lecture et l’étude de Patrul Rinpoché, comme pour les autres étudiants des mandalas Ngöndro et Dzogchen, ainsi que l’autobiographie de Yéshé  Tsogyal, figure de dakini la plus célèbre du Tibet, notamment pour la tradition Nyinmapa, dont  elles doivent s’inspirer pour servir leur maître et comprendre leur propre statut comme « dakinis ».
« Ceci n'est pas une religion », thèse de Marion Dapsance, p. 332

mercredi 8 juin 2016

Finie la lune de miel ?


Chogyam Trungpa
La rencontre entre occidentaux et lamas tibétains avait commencé comme une « love affair[1] » et est en train de tourner au vinaigre. L’intérêt, l’ouverture et le rapprochement des débuts ont fait place à la méfiance, au repli et à un éloignement, à en croire les sorties médiatiques successives de Dzongsar Khyentsé Rinpoché (DKR) né en 1961 comme le fils de Thinley Norbu Rinpoché (1931-2011)[2], le petit-fils (paternel) de Dudjom Rinpoché (1904-1987) et le petit-fils (maternel) du maître bhoutanais Lama Sönam Zangpo (bsod nams bzang po 1888-1982), un disciple de Drubwang Shakya Shri (1853-1919). Du gros calibre. Il fut entrôné en 1968 par Dilgo Khyentsé Rinpoché I (1910-1991) comme une réincarnation de Jamyang Khyentsé Wangpo (1820-1892) et fit ses études au Sakya College à Rajpur et plus tard à London's School of Oriental and African Studies.

Logiquement, le bouddhisme est pour lui une affaire de famille, laquelle famille en tant que descendants du roi Trisong Detsen (704?-797) et de ses ministres s’est donnée pour mission de préserver le message du Bouddha (84.000) et la tradition bouddhiste ésotérique. Elle prend cette mission très à coeur et ne manque pas de prendre la défense de la tradition bouddhiste, quand elle la voit menacée (ici et ici).

Quels sont les dangers que DKR perçoit et dont il parle et écrit dans les médias ? Il s’agit principalement de valeurs qui ont fait la grandeur (imparfaite) de l’occident, mais qui risquent de saper la tradition bouddhiste, si l’on ne fait pas attention. Notamment la laïcité qu’il ne voit pas comme un principe qui permettant la coexistence de différentes religions, mais comme une menace. Comme le remarque Jay L. Garfield, DKR oppose la laïcité et la spiritualité, qu’il considère comme des contraires.[3] En 1992, son père, Thinley Norbu, opposa dans les mêmes termes le nihilisme à la laïcité (Words for the West[4]). DKR considère-t-il peut-être la laïcité comme un nihilisme ? Mais aussi des valeurs comme l’égalité/parité, la démocratie, l’éducation non équilibrée par des principes religieux peuvent être un risque selon lui.

DKR est un maître tibétain appartenant à l’école nyingmapa, qui considère Padmasambhava comme un deuxième Bouddha. Les instructions attribuées à Padmasambhava furent considérées plus aptes aux individus de l’âge noir (kaliyuga). Dans le bouddhisme de l’école des anciens le gourou prend un rôle central. Padmasambhava est d’ailleurs aussi appelé le « précieux gourou ». Tout comme son père, DKR parle souvent du rôle essentiel du gourou. Sans un gourou, il est quasiment impossible de venir au bout de notre égocentrisme et ses ruses multiples.

Le bouddhisme qui se comporte de plus en plus clairement comme une religion et que DKR, tout comme son père feu Thinley Norbu avant, voit menacé par les valeurs de l’occident est en fait le bouddhisme (vajrayāna) du deuxième Bouddha. Mais à chaque fois que DKR prend publiquement la défense du bouddhisme, il s’appuie plutôt sur le premier Bouddha et sa doctrine de la coproduction conditionnée, comme si c’est celle-ci qui serait sous le feu des critiques. En revanche, quand il enseigne en tant que gourou, ce sont surtout les instructions du deuxième Bouddha qu’il considère capables de venir au bout de l’ego.
« I find it difficult to see the advantage of incorporating these limited Western value systems into an approach to the dharma. These certainly do not constitute the extraordinary realization Prince Siddhartha attained under the Bodhi tree 2,500 years ago. The West can analyze and criticize Tibetan culture, but I would be so thankful if they could have the humility and respect to leave the teachings of Siddhartha alone, or at least to study and practice them thoroughly before they set themselves up as authorities. »
Quand l’occidental « analyse et critique » la culture tibétaine, il ferait mieux d’étudier et pratiquer d’abord les enseignements de Siddharta, écrit DKR, qui rappelle souvent que la base des enseignements de Siddharta est sa doctrine de la coproduction conditionnée. La dévotion, qui est le principe actif dans la relation entre maître et disciple, n’est en fait, selon DKR, rien d’autre que la foi en « la logique de cause à effet ».[5] Cela veut dire que quand on considère le gourou comme un être ordinaire, il sera un être ordinaire, mais quand, grâce à la foi (la foi étant la cause et l’effet), on le considère comme un être éveillé, il sera un bouddha. Que le gourou soit d'ailleurs éveillé ou non…[6]

Coproduction conditionnée égale méthode Coué ?
« - Toute pensée occupant uniquement notre esprit devient vraie pour nous et a tendance à se transformer en acte.
- La fin étant pensée, le subconscient se charge de trouver les moyens de la réaliser. C’est la loi de la finalité subconsciente »[7]
DKR précise que si le gourou n’est pas éveillé, il subira le karma associé à ses actes, tandis qu’un gourou éveillé ne subit plus aucun karma.[8] Un gourou qui descend d’une famille de gourous et qui a été intronisé comme la réincarnation d’un grand gourou ne peut être qu’un gourou éveillé. Car, il n’est pas possible de se réincarner à volonté sans être éveillé. Logiquement, quand, de notre point de vue limité et égocentrique, un gourou réincarné (tib. sprul sku) « semble » mal se comporter, il n’accumule pas de karma. N’ayant plus d’ego et n’étant plus affecté par le karma, sa méconduite aurait pour unique objectif de nous mettre à l’épreuve afin de nous libérer de notre égocentrisme. Et même si ce n’était pas vrai, notre foi, analogue à la coproduction conditionnée, peut faire en sorte que cela le devienne. C’est cela la force de la foi. Et de toute façon, si quelqu’un veut étudier avec un gourou tibétain c’est pour atteindre l’éveil et se débarrasser de son ego écrit DKR. Si le gourou ne nous caresse alors pas dans le sens des poils de notre ego, il ne faudrait pas s'en plaindre. « C’est déraisonnable de demander à quelqu’un de vous aider à vous libérer de votre ego et de le critiquer quand il travaille votre ego. »[9] Voire lui faire un procès ?

Selon DKR, quand des femmes occidentales ont des rapports sexuels avec des gourous tibétains, elles peuvent finir par être frustrées quand cela ne se passe pas selon leurs attentes[10]. On ne peut cependant pas réduire ces problèmes à des malentendus entre occidentales et orientaux ; les femmes tibétaines aussi en ont eu à découdre très tôt avec des yogis éveillés tibétains. Selon DKR, du point de vue de l’ego, il n’y a pas pire amant qu’un rinpoché.[11] Si cela est vrai, rien de plus normal que de sortir d’une telle relation le coeur brisé, ou alternativement l'ego brisé… Peut-être les gourous éveillés devaient-ils être porteur d’avertissements sanitaires comme les paquets de cigarettes ?

Le gourou, qui est à la fois « notre compagnon principal, notre famille, notre mari, notre femme et notre enfant chéri »[12], aurait fait son travail en « brisant nos concepts » (smashing concepts apart).[13] Le malentendu s’expliquerait aussi, selon DKR, parce que la notion de l’égalité des sexes est encore assez nouvelle en occident, « ce qui conduit à une certaine attitude rigide et fanatique quant à la manière de la mettre en oeuvre ».[14]

Sans doute, une personne dotée de la foi que le gourou est véritablement un Bouddha n'agissant que pour libérer de l’ego en brisant les concepts sortirait grandie d’une relation sexuelle avec celui-ci.

Ainsi, le bouddhisme gourou-centrique semble être avant tout une voie de la foi. Celui qui a foi aura tout, celui sans foi n’aura rien. Si vous n’avez rien (à cause de votre laïcité, nihilisme ou pyrrhonisme...), vous manquez de foi.
« Et c’est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés, mais ceux qui ne l’ont pas nous ne pouvons la donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment du cœur, sans quoi la foi n’est qu’humaine et inutile pour le salut. »
« Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part essaie de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. »[15]
Une fois les concepts et l’ego brisés, comment devient-on un gourou réincarné ? C’est une autre histoire et un peu plus longue. Mais comme la laïcité est une part essentielle de la république française et si le bouddhisme (tibétain) veut s’y implanter, les descendants de Trison Détsen feraient mieux de faire avec elle et d'autres valeurs occidentales. Le népotisme (spirituel ou autre) n'était pas bien vu non plus les dernières décennies, mais il semble sur le retour...

On en reparlera sans doute avec la sortie du livre Les dévots du bouddhisme par Marion Dapsance le 23 juin 2016.

MàJ 04/10/2016

« By understanding emptiness, you lose interest in all of the trappings and beliefs that society builds up and tears down - political systems, science and technology, global economy, free society, the United Nations. You become like an adult who is not so interested in children's games. » Dzongsar Khyentse Rinpoche, publié sur Nyingma Masters le 2 octobre 2016

***


« Même si je suis un moine bouddhiste, je crois que ces solutions se trouvent au-delà de la religion, au delà du religieux, dans la promotion d'un concept que j'appelle l’Éthique Laïque.
C'est une approche, une voie d'éducation, basée sur la science, sur les résultats scientifiques, sur l'expérience commune et le sens commun - une approche plus universelle de la promotion de nos valeurs humaines partagées
Le Dalai-Lama (16/06/2016)


[1] « At the beginning a kind of courtship with the guru is taking place, a love affair. » Cutting Through Spiritual Materialism

[2] Sa mère est feu Jamyang Choeden.
"His maternal grandfather was the late Lobpon Sonam Zangpo, a great practitioner of the Drukpa Kagyu Lineage in Bhutan. Lama Sönam Zangpo (Wyl. bsod nams bzang po) (1888-1982) was a direct disciple of Drubwang Shakya Shri, who specialized in the Six Yogas of Naropa. He was Dzongsar Khyentse Rinpoche's maternal grandfather and teacher. He was featured in Arnaud Desjardins' movie, 'The Message of the Tibetans'. "
Son père, Thinley Norbu, est décédé en 2011, puis s’est réincarné en le fils de son frère cadet.

[3] Voir Jay L. Garfield

[4] « According to my understanding, nihilism means not believing in any spiritual point of view. Nihilists only believe in what they can see, what they can hear, and what they can think, or the substantial reality of whatever temporarily exists in front of them. For example, they believe only in this life and not in previous lives or future lives, because they don't believe in continuous mind, although it is inevitable that mind is continuous. Nihilists don't accept Buddhist beliefs such as the interdependence of reality, or that relative truth, whose essence is delusion, only exists according to beings' reality habits. When something happens through previous karma, if nihilists cannot find any explanation to prove why it has happened, they think it is just coincidence. »  Thinley Norbu, Words for the West

[5] « The principle of guru and devotion is much more complicated than creating a role model and worshipping him or her. Devotion, when you really analyze it, is nothing more than trusting the logic of cause and effect. If you cook an egg, putting it in boiling water, you trust the egg will be boiled. That trust is devotion. » DKR, Distortion

[6] « It needs to be emphasized that it is our perception of the guru which enables the guru to function as a manifestation of the dharma. At first we see the guru as an ordinary person, and then as our practice develops we start to see the guru as more of an enlightened being, until finally we learn to recognize the guru as being nothing but an external manifestation of our own awakeness or buddhamind. In a subtle way then, it is almost irrelevant whether or not the teacher is enlightened. The guru-disciple relationship is not about worshipping a guru, but providing the opportunity to liberate our confused perceptions of reality. » DKR, Distortion

[7] Source

[8] « Obviously, if he is an enlightened being, he has no karma, but if not, the consequences of his actions will come to him; his actions are his responsibility. » DKR, Distortion

[9] « Anyway, if someone goes to study under a master with the intention to achieve enlightenment, one must presume that such a student is ready to give up his or her ego. You don't go to India and study with a venerable Tibetan master expecting him to behave according to your own standards. It is unfair to ask someone to free you from delusion, and then criticize him or her for going against your ego. I am not writing this out of fear that if one doesn't defend Tibetan lamas or Buddhist teachers, they will lose popularity. » DKR, Distortion

[10] « The notion of sexual equality is quite new in the West, and because of this there is a certain rigid and fanatic adherence to the specific way it should be practiced. In vajrayana Buddhism, on the other hand, there is a tremendous appreciation of the female, as well as a strong emphasis on the equality of all beings. This might not, however, be apparent to someone who cannot see beyond a contemporary Western framework. As a result, when Western women have sexual relationships with Tibetan lamas, some might be frustrated when their culturally conditioned expectations are not met. »  DKR, Distortion

[11] « If anyone thinks they could have a pleasing and equal lover in a Rinpoche, they couldn’t be more incorrect. Certain Rinpoches, those known as great teachers, would by definition be the ultimate bad partner, from ego’s point of view. If one approaches such great masters with the intention of being gratified and wishing for a relationship of sharing, mutual enjoyment etc., then not only from ego’s point of view, but even from a mundane point of view, such people would be a bad choice. They probably will not bring you flowers or invite you out for candlelit dinners. » DKR, Distortion

[12] « Not for Happiness: A Guide to the So-Called Preliminary Practices », en français « Pas pour le bonheur : Guide des pratiques dites préliminaires »

[13] « Faulty motivation leads to false expectations, which no guru can ever meet. And even though we think of ourselves as being students of a spiritual path, that faulty motivation means we will continue to experience all the mundane disappointments we have always felt when our samsaric plans are shattered. » dans « Not for Happiness: A Guide to the So-Called Preliminary Practices »,

[14] « The notion of sexual equality is quite new in the West, and because of this there is a certain rigid and fanatic adherence to the specific way it should be practiced. » DKR, Distortion

[15] Pascal, Pensées, Grandeur 6 (Laf. 110, Sel 142)

lundi 5 octobre 2015

Un gourou en action, histoire édifiante

Les Annales bleues de ‘gos lotsāva racontent la légende de Ma gcig Zha ma, du frère et de la sœur du clan Zha (tib. zha ma lcam sring), appartenant à la transmission du Chemin et du Fruit (tib. lam ‘bras). Le frère était Zha ma lotsāva. Ma gcig Zha ma serait née en 1062 (à pha drug en Latö-Iho) et décédée en 1149. Elle aurait eu pour maître Padampa, Pu hrangs lotsāva, Ye rab pa, Se mkhar chu(ng) ba, Vairocana(rakṣita?) et bien sûr rMa lotsāva.

La légende commence par raconter comment (1) Avalokiteśvara s’émana en le dharmarāja tibétain Srong btsan sgam po et (2) Mañjuśrī en Thon mi Sambhoṭa à qui l’on attribue l’invention de l’alphabet tibétain. (3) La déesse Tārā s’émana en la princesse (tib. kong jo) Srul glen, fille de l’empereur T’ai tsung de la dynastie T’ang. Dans une deuxième phase, le dharmarāja reprit naissance comme Kha che dgon pa ba, un disciple de Kālacakrapāda (tib. dus zhabs pa) le jeune, alias Kha che paṇ chen, dont le nom véritable fut Jayananda. Thon mi reprit naissance comme rMa lotsāva chos ‘bar[1] en Latö-Iho et la princesse en Ma gcig Zha ma.

Après avoir reçu des instructions de Kha che dgon pa ba (1), Abhayākaragupta et d’autres en Inde et au Népal, rMa lotsāva (2) reçut l’ordre de se rendre au Tibet, pour y prendre Ma gcig Zha ma (3) comme mudrā, afin de pratiquer la consécration secrète et la consécration de prajñā-jñāna. Le père des Zha ma aurait d’ailleurs été une émanation de Gaṇapati (Hanūman), et la mère de Devī (tib. lha mo).

Le corps de Ma gcig Zha ma porta les marques de la classe padminī[2]. À l’âge de 14 ans, elle fut donné en mariage, mais fut dégoûté par la vie mariale et mondaine. Elle feignait la folie et le couple se sépara. De l’âge de 17 à 22 ans, elle fut la mudrā de rMa lotsāva (2). Elle eut une expérience mystique qui dura seize mois, où elle se vit comme les seize kṣetrapālī-ḍākiṇī et rMa lotsāva comme le Heruka. Durant ce temps, leur « fluide séminal se transforma en énergie psychique supérieure » (tib. thig le’i nyams ‘bar).[3] Plus jamais, elle ne vit son maître comme une personne ordinaire. Elle devint une yogī experte, mais à l’âge de 46 ans, rMa lotsāva fut empoisonné et mourut. Ma gcig avait alors 28 ans. Jusqu’à l’âge de 31 ans, elle fut confrontée à 7 types d’obstacles. Toujours 7, correspondant au nombre des planètes ou sphères à parcourir, ou aux niveaux à remonter des Enfers.

1. elle subit quotidiennement une perte de bodhicitta de la taille d’un pois
2. son corps fut couvert de abcès et de pustules
3. elle perdit son état de bien-être antérieur
4. les oiseaux et animaux sauvages refusèrent de manger ses tormas
5. elle n’arriva plus à allumer le feu de ses offrandes homa
6. elle succomba à des viles passions
7. Les ḍākinī refusèrent de l’admettre dans sa compagnie.

Ensemble avec son frère ‘Khong phu ba[4], elle alla voir Padampa à Dingri qui lui expliqua qu’elle avait endommagé sept vœux.

1. sans la permission de son maître, elle avait servi de mudrā à d’autres
2. elle avait mangé avec des personnes ayant endommagé leurs voeux
3. elle avait été jalouse des autres mudrā de son maître
4. elle n’avait pas tenu les engagements qu’elle avait pris
5. elle s’était assise sur le tapis de son maître
6. elle n’avait pas donné de rémunération pour la consécration au maître
7. elle n’avait pas utilisé les substances de lien (tib. dam rdzas).

Mais, Padampa avait une solution pour guérir chacun des maux. Pour cela, il avait besoin de :

1. un œuf pondu par une poule noire
2. la patte d’avant droite d’un mouton
3. une calotte crânienne remplie de vin
4. sept jeunes filles pubères
5. un relique du Bouddha
6. le tapis d’un roi
7. l’empreinte [du pied] de son maître-racine sur un morceau de tissu.

‘Khong phu ba courra vite chercher toutes ces choses et Padampa se mit au travail.

Ma cgig devait 1. présenter le tapis du roi à Padampa 2. servir de mudrā 3. circumambuler le relique 4. puis se laver 5. offrir les sept filles pubères au maître 6. introduire l’œuf dans son vagin et 7. célébrer avec le mouton et le vin, et cela sans interruption. On dit qu’il y avait assez de viande pour nourrir dix personnes et qu’il y avait assez de vin pour tout le monde présent.

Padampa lui demanda alors si elle se souvenait qu’elle avait fait construire le temple de Lhasa [quand elle était encore la princesse Srul glen]. Quand elle lui répondit qu’elle ne s’en souvenait pas, Padampa la giffla en disant « Ah cette yoginī, elle me ment. Tu ne devrais pas agir comme ça envers moi ! » Ma gcig s’évanouit et quand elle revint à elle, elle se souvint de sa vie passée. Padampa lui expliqua pourquoi elle ne s'en souvenait pas auparavant.

Quand elle avait demandé la consécration à son maître, elle ne lui avait pas payé de rémunération (6)
- mais je lui avais pourtant offert mon corps et mes richesses !
- ton père et ton frère avaient reçu comme prix (tib. rin du) de ton maître en échange de toi une cotte de maille, cousue de fils de soie, ainsi qu’un cheval noir, ne l’oublie pas ! (tib. khyod kyi rin du pha dang ming po gnyis kyis khrab dar ljag can rta nag gcig bskyud nas gda' ba gsung.*/)
[Autrement dit, elle ne pouvait pas offrir son corps et ses richesses, parce qu’elle appartenait à son père et son frère, qui avaient été payés par le maître en échange d’elle. Elle n’avait donc plus rien à lui offrir…]
- mais cela fut fait avec la permission [du maître]
- pour toi ce fut peut-être une permission, mais ton frère l’avait accepté en échange de toi !
- que faut-il faire alors ?
- occupe-toi des descendants de ton maître. Fais des offrandes aux reliques de rMa lotsāva, fais replâtrer son caitya et offre des lampes à beurre. Maintenant sors l’œuf et donne-le moi.

Dampa rendit ensuite l’œuf à Ma gcig et l’ordonna de le briser. Du sang noir sortait de la coquille. Padampa expliqua : « Il y a trois ans et trois mois, à la tombée d’une nuit de pleine lune, ton sperme (tib. thig le) fut emporté par un magicien noir qui faisait le culte du protecteur yakṣa Vevasvaṭa (tib. snod sbyin be ba swa ta). Mon rituel t’a guérie. »

En suivant les instructions de Dampa, elle fit sept types d’offrandes aux descendants de son maître, y compris un yack pour rMa chung dge bshes, qui était un cousin paternel du maître [pour marquer l’ampleur des offrandes]. Elle fit replâtrer le caitya de son maître et mit un prêtre en charge du caitya. En retrouvant la santé, elle attribua cela au rituel de Dampa.[5]

Plus tard, elle reçut ensemble avec son frères des initiations de Sekhar Chungwa (se mkhar chung ba, XIème s.), et voyagea au Tibet et dans les pays avoisinants (Mon). Ma gcig aurait par ailleurs été un des maîtres de Pamodroupa[6].

L’histoire continue, mais l’essentiel est là. La légende est encadrée mythologiquement en faisant des personnages principaux les réincarnations humaines d’avatars divins. Les avatars divins se manifestent d’abord en des humains de sang royal, qui se réincarnent par la suite en détenteurs de la lignée historique. L’historien ‘Gos lotsāva raconte l’histoire des réincarnations, et notamment de Ma gcig Zha ma, la mudrā de rMa lotsāva.

Elle en dit long sur la position de la femme en général et de la mudrā en particulier au Tibet, qui est loin de l’idée répandue que le tantrisme était très en faveur de la position de la femme, qu’elle aurait mis sur un piédestal. Ma gcig Zha ma fut vendue à son gourou en échange d’une cotte de maille de luxe et d’un cheval noir. À quoi pourrait bien servir une cotte de maille à un gourou pourrait-on se demander ? Eh bien, comme il mourut empoisonné, on pourrait soupçonner qu’il devait avoir des ennemis. Ma gcig Zha ma n'était donc plus maître d'elle-même, comme ne manque pas de le souligner Padampa, et ne pouvait pas offrir son corps et richesses au gourou pour le rémunérer d’une initiation, ceux-ci lui appartenant déjà... Ne l’ayant pas rémunéré en réalité pour l’initiation qu’elle avait reçue de lui, elle avait commis une faute, qui fut à l’origine d’un de ses sept maux. Notons qu’en remède d’une autre faute (celle d’être jalouse des autres mudrā de son maître), Padampa propose d’offrir sept filles pubères à l’empreinte de pied de son maître. Les femmes et les filles, ça se vend ou ça s’offre, y compris à des empreintes de pied.

L’autre donne importante de l’histoire est l’importance du rôle de la magie et du pouvoir. Le Dharma est quasi absent de l'histoire. Padampa ne joue pas ici le rôle d’un directeur de conscience, mais d’un marabout en chef. Il est très expert en envoutement et désenvoutement, magie noire et magie blanche.

Il ne s’agit évidemment pas ici de se moquer bêtement de l’ignorance et de la bêtise des générations passées. Nous occidentaux modernes en étions encore là aussi, il n’y a pas si longtemps. Mais il faut savoir reconnaître le progrès quand celui-ci est bien réel. En matière du droit fondamental à disposer de son corps, de liberté, d’égalité, des droits de l’homme, de parité, de démocratie, etc. Quand on nous propose donc de la « sagesse orientale », il faudrait bien regarder si celle-ci s’intègre à nos valeurs actuelles, et si ce n’est pas le cas, il faudra voir de plus près si cette « (folle) sagesse » est réellement si sage, avant de conclure comme Paul que « la folie de Dieu est plus sage que les hommes, et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes. » (premier épître aux Corinthiens). Une telle attitude est essentielle quand on donne en exemple les vies des grands maîtres du passé, pour s’en inspirer, et que certains semblent avoir en effet pris au mot. Tradition oblige !

Que des thérapies traditionnelles peuvent être bénéfiques sans doute, mais alors bien encadrées déontologiquement. Les gourous auraient mauvaise presse à cause de quelques pommes pourries, mais quand on y regarde de plus près, le traitement que subissait une mudrā à l’époque de Padampa Sangyé était en fait tout à fait orthodoxe, samaya oblige ! Les gourous fautifs d’aujourd’hui ne font que suivre l’exemple de leurs plus illustres ancêtres, conformément à la Tradition… Un gourou tantrique n’est pas un philanthrope, il vend ses initiations et instructions, et gare aux conséquences de l’endettement transgénérationnel qui s’ensuit si l’on ne lui paie pas sa rémunération (tib. dbang yon).

Heureusement, la plupart des lamas se comportent plutôt en ami spirituel qu’en véritable maître tantrique. Un maître tantrique qui aurait pour mission de « briser nos concepts » et de « mettre notre vie sens dessus dessous », afin de faire de nous un « sans-concepts » (tib. ‘khrul zhig), lié à lui par samaya.

***

MàJ 10102015 Autre cas dans Luminous Lives où un maître (dgon pa ba) demande à son disciple (sa chen) de lui donner une cotte de mailleDus gsum mkhyen pa (Karmapa I 1110-1193) prend des chevaux et une cotte de maille pour payer ses derniers respects à sGom pa, neveu de Gampopa.(AB p. 476) 

[1] Ailleurs rma lo tsA ba dge ba'i blo gros, décédé en 1089. Source

[2] Voir les détails à la page 221

[3] C’est la traduction de Roerich, p. 221

[4] Khonpuwa Chokyi Gyelpo ('khon phu ba chos kyi rgyal po, 1069-1144), who was a student of Rongzom Chokyi Zangpo (rong zom chos kyi bzang po, 1042-1136). http://treasuryoflives.org/biographies/view/Machik-Zhama/2504

[5] Resumé des Annales bleus, pages 220-225. Version tibétaine, volume I, pp. 272-278

[6] Version tibétaine, p. 279

samedi 25 mai 2013

Le bâton ou la carotte, le rôle du gourou



Dans les années 70, Chögyam Trungpa avait lancé le terme « matérialisme spirituel » dans un livre[1] qui parlait d’une voie difficile (« hard path »), car il n’y a personne pour nous sauver (de quoi ?), ni de méthode magique, ascétique ou héroïque. Plutôt que d’acquérir un nouveau masque, il s’agissait de d’enlever ses masques et de se débarrasser de ses protections, afin de démonter « la structure fondamentale de l’égo »[2]. Il s’agissait d’enlever des couches, au lieu d’en ajouter de nouvelles. Le « docteur étrange » susceptible de nous aider sur cette voie difficile et douloureuse, "sans anesthésie", était le gourou, lama en tibétain. Son travail serait de nous forcer à regarder la réalité en face, à nous voir tels que nous sommes réellement.[3] Ce qui résiste à cette confrontation douloureuse est notre « égo », et tant qu’il reste de la résistance, nous ne nous abandonnons (« surrender ») pas entièrement au gourou, et « l’égo » tient toujours les rênes. Voilà en résumé la fonction d’un gourou.

Dzongsar Khyentsé Rinpoché, né au Bhoutan en 1961, est l’auteur de « Not for Happiness: A Guide to the So-Called Preliminary Practices », que l’on peut traduire par « Pas pour le bonheur : Guide des pratiques dites préliminaires », dans lequel les thèmes principaux de Chögyam Trungpa sont repris. Les années ont passé, le bouddhisme tibétain n’est plus un phénomène nouveau et a connu son lot de scandales. La plupart des grands maîtres d’antan sont morts. Des divisions internes ont contribué à semer le doute dans l’esprit des disciples. La fin de Trungpa et de son régent et l’évolution de son organisation ont pu laisser apparaître des décalages entre le message et son application. Le statut du « gourou » n’est pas resté indemne et en a souffert[4].

Dans le vide ainsi apparu, des anciens disciples des uns et des autres ont commencé à développer des approches plutôt a-religieuses en mettant l’accent sur la pleine conscience et ses nombreux bénéfices : il n’y a pas de mal à se faire du bien. Plutôt carotte. L’avantage de la pleine conscience est qu’on peut la mettre à toutes les sauces, qu’elle se marie bien avec la vogue actuelle du coaching, et qu’elle ouvre des perspectives de carrière.

Dzongsar Khyentsé Rinpoché essaie donc de reprendre les choses en mains en remaniant plutôt le bâton. Selon lui, il ne faudrait pas juger trop durement le gourou. Les gens ont des attentes trop diverses et irréalistes par rapport au gourou (ascète, yogi fou, ivrogne, hipster cool, rockstar…), et le rôle du gourou évoluerait avec l’évolution (progrès ?) du disciple[5]. Mais ce qui est certain, puisque le vajrayāna le dit, c’est qu’il nous/vous faut un gourou, car seul un gourou peut nous amener à l’éveil[6], notamment en « brisant nos concepts » (smashing concepts apart)[7]. C’est alors que l’on comprendra progressivement que le gourou n’est autre que le représentant de notre propre Éveillé intérieur, auquel, selon Dzongsar Khyentsé Rinpoché et le vajrayāna, il est « virtuellement impossible » d’avoir accès autrement. Il faut donc passer obligatoirement par cette astuce (quasiment la seule), un gourou extérieur, pour rejoindre le « gourou intérieur ».[8]

Seulement, c’est une astuce qui prend beaucoup de place, pour ne pas dire toute la place[9], et où tout semble possible et permis, pourvu que cela conduise au démontage de l’égo et à l’abandon (surrender) au gourou intérieur, la nature de bouddha, par le biais d’un gourou extérieur. Ce sera le seul critère qui permettra de juger celui qui ne « nous a jamais promis un jardin de roses ». Ce projet est seulement possible dans une relation très étroite et suivie avec quelqu’un qui doit être à la fois « notre compagnon principal, notre famille, notre mari, notre femme et notre enfant chéri ».[10] Comment concrétiser ce projet avec quelqu’un qui n’est jamais là, qui voyage partout dans le monde, pour collecter des fonds afin de construire des monastères et des centres, mener à bien des grands projets comme la traduction du canon bouddhique, pour tourner des films, faire des conférences et écrire des livres ? Quand trouverait-il du temps pour nous les briser, les concepts ?

Si c’est la pratique du « gourouyoga », qui peut et doit se substituer à ce travail, autrement dit une pratique de récollection (S. anusmṛti T. rjes su dran pa) centré sur « le gourou », en quoi celle-ci serait-elle différente de la traditionnelle pratique de récollection d’un Bouddha ?

Ce qui se passe souvent dans la pratique est qu’une personne « flashe » sur un gourou, qu’elle aimerait bien suivre. Occupé comme un gourou l’est, celui-ci délègue ce travail à un subalterne. C’est ce dernier qui sera alors « notre compagnon principal, notre famille, notre mari, notre femme et notre enfant chéri » à sa place, et qui s’occuperait de faire le travail du gourou. Comme il a moins de grade, et donc moins de liberté, que le gourou, il aura plus tendance à suivre le cursus officiel : il se rabattra sur les méthodes traditionnelles. Dans ce cas, ce serait le programme fixé par le gourou qui devrait nous révéler ce que nous sommes et briser nos concepts. Mais nous nous éloignons alors de l’idée du gourou « meilleur compagnon », qui nous sert de miroir.

C’est cependant l’approche généralement suivie. Elle est considérée efficace grâce à une double croyance : 1. C'est la méthode qui fait le travail, ce qui est une croyance plutôt magique. La méthode aurait été réprouvée et actualisée de génération en génération, et est ainsi porteuse de bénédiction. 2. La théorie de la corrélation (T. rten ‘brel S. pratītya-samutpāda). En établissant une connexion avec une personne, une école, une méthode, la maturation de cette connexion fera que dans une autre existence à venir, on entrera de nouveau en contact avec cette personne, méthode etc. Si on aura davantage de mérite à ce moment-là, on pourrait avoir une meilleure opportunité d'être suivi par un gourou authentique... et d’être libéré par lui. En attendant, par notre générosité, on soutiendra ceux qui sont capables d’aider les autres dans ce sens.

Cette approche s’accompagne donc d’une certaine résignation. Nous nous pensons incapables de faire ce qu’il faut faire (ce qu’un gourou aurait fait avec nous), mais nous n’abandonnons pas l’espoir d’en être capable un jour/une vie. En attendant, nous entretenons cet espoir et gardons le lien par de petits actes symboliques, en guise de « connexion » et de « bénédiction ». Cela a pour effet d’apaiser quelque peu notre inquiétude face au temps qui passe.

Et pourtant, le travail d’un gourou, « nous révéler ce que nous sommes réellement », « briser les concepts », « mettre notre vie sens dessus dessous »[11], la vie et les autres s’en chargent à merveille. Les bénéfices de la pleine conscience sont très bien possibles sans gourou. L’étude, la réflexion et la méditation aussi. L’amour et la compassion sont un projet sans fin pour celui qui sait retrousser les manches. 

***

[1] Cutting through spiritual materialism, en français : « Pratique de la voie tibétaine »

[2] Cutting through spiritual materialism, p.81

[3] Cutting through spiritual materialism, p.83

[4] « Sadly, in recent years, the word guru has all but lost its original meaning. The deluded beings of this time are greedy for everything pure and stainless, so they grab at the principle of the guru, spoil it, reject it and then move on to another perfect treasure to lay waste. It has happened far too often and as a result gurus are now mistrusted in the modern world and often ridiculed in popular culture. »

[5] « Later on though, when the time comes to start smashing concepts apart, if a guru is stuck with the appearance and character of “moral” renunciant, he will be unable to be challenging enough to break down the barriers inhibiting a student’s progress. »

[6] « Vajrayana texts state that for one who seeks enlightenment a guru is more important than all the buddhas of the three times put together. His job is not only to teach students but to lead them. He is our most important companion, our family, husband, wife and beloved child, because only he can bring us to enlightenment. »
Comparez avec les évangiles.
"Si quelqu'un vient à moi, et s'il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Et quiconque ne porte pas sa croix, et ne me suit pas, ne peut être mon disciple." (Luc 14.26-27)
"Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n'est pas digne de moi. Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera." (Matt 10.37-39)
"Et quiconque aura quitté, à cause de mon nom, ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, ou ses maisons, recevra le centuple, et héritera la vie éternelle." (Matt 19.29)

[7] « Faulty motivation leads to false expectations, which no guru can ever meet. And even though we think of ourselves as being students of a spiritual path, that faulty motivation means we will continue to experience all the mundane disappointments we have always felt when our samsaric plans are shattered. »

[8] « Gradually, as the relationship matures, we begin to perceive our guru not just as our master, but as the key to our spiritual path. He will no longer merely be the one who provides us with book lists and answers our interminable questions, but nothing less than the manifest embodiment of our buddha nature. As buddha nature is so abstract as to be virtually impossible to tap into on our own, we ask our guru, who is the reflection of our buddha nature, to do it for us. »

[9] « It is said in the vajrayana that the guru is the Buddha, the guru is the dharma and the guru is the sangha. Guru, here, does not only refer to the outer guru,but to the inner and secret guru as well. So, on the most profound level, the guru is not just our teacher but our entire spiritual path. »

[10] « He is our most important companion, our family, husband, wife and beloved child. »

[11] « It is such a mistake to assume that practising dharma will help us calm down and lead an untroubled life; nothing could be further from the truth. Dharma is not a therapy. Quite the opposite, in fact, dharma is tailored specifically to turn your life upside down – it’s what you sign up for. So when you life goes pear-shaped, why do you complain? » [Not for Happiness: A Guide to the So-Called Preliminary Practices, p. 9]