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dimanche 3 mai 2026

La vacuité n'est pas un absolu

"The Dude Abides" (The Big Leboswki)

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La stratégie de Gauḍapāda[1]

Gauḍapāda semble avoir emprunté l'arsenal dialectique du Madhyamaka de Nāgārjuna. La distinction vérité conventionnelle (s. saṃvṛti/vyavahāra) / vérité ultime (s. paramārtha), l'apaisement des élaborations (s. prapañcopaśama), la critique de la nature propre (s. svabhāva), etc., pour lui faire subir un retournement complet au service d'un monisme essentialiste absolu, en niant comme pure illusion (s. māyā) le réel commun. Pour dissiper cette illusion, il prône l'arrêt de l'intellect, qu'il nomme l'état de « non-mental (s. amanībhāva), expliquant que « lorsque le mental cesse d'imaginer, la dualité disparaît[2] ». Le mental ne s'anéantit pas, mais se résorbe dans son essence transcendante : le Brahman immuable, le Témoin pur (s. Sākṣin) ou le Voyant (s. Draṣṭṛ, voir ci-dessous). Pour reprendre la métaphore classique : dissiper l'illusion du « serpent » (le monde) pour réaliser qu'il ne reste que la « corde » (le Soi éternel).

Or pour Nāgārjuna, la corde elle-même est un assemblage de fibres sans existence propre. La déconstruction ne sert pas à révéler une essence transcendante, mais à montrer qu'il n'y en a pas. La non-dualité bouddhiste (s. advaya) n’implique pas l'existence d'une substance cosmique “sans second” (s. advaita), mais le fait d'être « libre des deux extrêmes » (s. dvayānta mukta)[3]. La vacuité n'est pas ce qui reste une fois la réalité apparente dissipée, elle est la coproduction conditionnée, dans toute son étendue. Postuler un Absolu transcendant, ou une gnose immuable[4] relève du dogme éternaliste. L'Éveil ne requiert donc pas l’anesthésie du mental ni la découverte d'une entité positive, mais consiste en la simple cessation de l'acte de saisie au sein même d'une réalité qui n'a jamais été fondée (s. apratiṣṭhāna).

Sahajavajra (XI-XIIème) cite l'Hymne à l'inconcevable (Acintyastava attribué à Nāgārjuna, 37–40) dans son Tattvadaśakaṭīkā :
“37. Transcendant la dualité de l'être et du non-être (s. bhāvābhāvadvaya),
sans pourtant avoir transcendé quoi que ce soit nulle part (s. anatītaṃ ca kutra cit),
qui n'est ni connaissance (s. jñānam), ni connaissable (s. jñeyam),
ni existant, ni non-existant ;

38. qui n'est ni un, ni multiple,
ni les deux, ni aucun des deux ;
sans fondement (s. anālayam), non-manifesté (s. avyaktam t. mi gsal ba),
inconcevable (s. acintyam), incomparable (s. anidarśanam) ;

39. qui ne surgit pas et ne disparaît pas,
sans anéantissement, sans permanence,
cela est semblable à l'espace :
hors du domaine des lettres et de la gnose (s. nākṣarajñānagocaram) ;

40. cela même est la coproduction conditionnée (s. pratītyasamutpādaḥ),
c'est cela même que vous reconnaissez comme vacuité (s. śūnyatā).
Le principe véritable (s. saddharmaḥ) est de cette nature,
et le Tathāgata est identique à cela (s. tatsamaḥ).[5]
La vacuité désigne l'absence d'essence propre (s. niḥsvabhāva). La méthode de Nāgārjuna est d’abord une élimination logique des opinions (s. dṛṣṭi)[6]. Non une déconstruction universelle (de la vérité conventionnelle), mais la réfutation ciblée de toute position qui prétend se fonder (s. apratiṣṭhāna t. rab tu mi gnas pa). Une fois les erreurs dissipées, il ne reste ni doctrine positive ni nihilisme, mais une sorte de suspension du jugement qui maintient l'espace entre les deux vérités, reconnues comme co-dépendantes et irréductibles l'une à l'autre.

La réalité ultime n'est donc pas un "substrat" absolu ou divin qui subsisterait après la dissipation de la réalité apparente. Le terme "vacuité" n'est qu'une désignation en dépendance (s. upādāya prajñapti) pour nommer la coproduction conditionnée elle-même. Bien que cette réalité puisse être expérimentée directement à l’aide de la désignation métaphorique de « luminosité » (s. prabhāsvara), postuler une "gnose" immuable ou un Absolu transcendant relèverait du dogme éternaliste. L'Éveil bouddhique n'est pas la découverte d'une entité positive, ou la fusion avec un absolu, car selon Nāgārjuna “là où il y a un connaisseur (s. boddhā) et un objet à connaître (s. bodhyam), il n'y a pas d'Éveil (s. bodhi)[7]”.

Gauḍapāda opère un retournement décisif de cette dialectique. S'il emprunte au bouddhisme son concept de non-production (s. anutpāda[8]ajāti[9]) et sa critique de la nature propre (s. svabhāva), c'est pour en tirer la conclusion inverse. Le même constat de dépendance aboutit à deux conclusions opposées : ce que Nāgārjuna posait comme la modalité valide de l'apparaître devient chez Gauḍapāda la preuve de son irréalité absolue (Māyā). Il disqualifie entièrement la réalité conventionnelle (le "visible", s. dṛśya), frôlant le nihilisme à l'égard du monde[10], afin d'isoler un Absolu transcendant, éternel et immuable. Le “non-Soi” moniste (s. anātma) n’est ni “non-né” au sens vedāntin (s. ajāti), où seul le Soi est “non-né” puisque éternel, ni au sens mādhyamika (s. anutpāda). Il n’existe pas comme il n’a pas d’être, et est pure illusion. Seul subsiste alors le "Voyant" (s. Draṣṭṛ), le Brahman ou Soi (s. Ātman), unique source invisible[11] de Lumière absolue qui éclipse tous les autres luminaires y compris naturels :
“II-ii-9: Derrière un suprême voile d'or [hiraṇmaya kośa], est assis sur un trône Brahman, immaculé et indivisible. Il est pur, il est la Lumière des lumières, et seul le connaît le connaisseur de Atman.

II-ii-10: Là le soleil ne brille pas, ni la lune, ni les étoiles; ces éclairs d'orage n'y parviennent pas, non plus que le feu terrestre. Lui seul brille, et toute chose tire son éclat de lui. Oui, le monde entier brille d'un éclat emprunté à sa splendeur.

II-ii-11: Face à toi, il n'y a que Brahman, l'immortel. Brahman est derrière toi, Brahman est à ta droite et à ta gauche. Il s'étend au-dessus de toi et en dessous. Ce vaste univers est Brahman, le Suprême, et rien d'autre que Brahman.” (Mundaka Upaniṣad, 108 upaniṣads, Martine Buttex, 2012, Dervy, p.287)
Le madhyamaka et l'advaita vedānta procèdent par un dépouillement progressif des données sensorielles, des constructions intellectuelles et de la saisie d’un soi pour atteindre l'apaisement des élaborations (s. prapañcopaśama), avec des objectifs différents.

Chez Gauḍapāda il s’agit de la résorption (s. laya) de la faculté mentale (s. manas) dans sa source lumineuse, et cela passe par l'état de l'absence du mental (s. amanībhāva). C’est un retour à l'état océanique auto-lumineux (s. svayaṃjyotiḥ) sans vagues, mais avec de l’eau lumineuse partout.

Dans les oeuvres les plus “certaines” (selon Christian Lindtner et Paul Williams) du Nāgārjuna du IIIème siècle, sa méthode est surtout dialectique. Une de ces oeuvres est le Bodhicittavivaraṇa où l’on trouve une amorce de discipline de la conceptualisation (s. vikalpa), des vagues de la pensée pour ainsi dire. Je laisse de côté les écrits tantriques du Nāgārjuna du IX-Xème siècle. Le Bodhicittavivaraṇa déclare que toute entité (s. bhāva) est par nature une construction conceptuelle (s. vikalpa), et que la vacuité est définie précisément comme l'absence de ces constructions (s. nirvikalpa). Là où des constructions apparaissent, la vacuité est absente (n° 44).

La désignation “vacuité” n’est pas le Soi, ni n’est-elle la pure conscience du Citttamātra/Yogācāra (n° 27). La discipline du vikalpa ne conduit pas à la conscience pure comme substrat, elle conduit à l'absence de fondement de la conscience elle-même. La conscience (s. vijñāna) sans corps n'existe pas[12]. Si on lui attribue une connaissance de soi-même (s. svapratyātmagati), on en fait une entité (s. bhāva). En disant “ceci est cela” de cette entité, cela la dissout aussitôt (n° 36-37).
“40. La pensée n'est qu'un nom (s. nāmamātra). Il n'est rien d'autre que son nom. Le nom lui-même n'a pas de nature propre.

41. Les Vainqueurs n'ont jamais trouvé la pensée, ni à l'intérieur, ni à l'extérieur, ni entre les deux. Donc la pensée a une nature apparente (s. māyāsvabhāva)[13].”
La Māyā n’est pas une illusion. Sa nature est virtuelle, idéologique, culturelle, voire même “médiatique” au sens de Régis Debray (Vie et mort de l'image). Ou simplement langage. Bref une coproduction conditionnée non reconnue (s. saṃvṛti). Le truc avec lequel nous sommes tissés avec les mondes que nous concevons et dans lesquels nous vivons avec les autres. Non pas un voile sur une réalité préexistante, mais la condition même de toute apparition, sans essence antérieure à la “médiation”. Le médium est le message (Marshall McLuhan). La médiation crée le médiateur et le médiaté, les trois sphères (t. ‘khor gsum). La méditation, c’est à la fois voir la médiation et à travers… Là où le Vedānta pose un médium absolu, le brahman auto-lumineux qui éclaire sans être éclairé, Nāgārjuna tiendrait que le médium est lui-même médiatisé : la vacuité est vide, la lumière n'est pas sans condition. Il n'y a pas de milieu sans milieu (l. medium).

La lucidité ainsi obtenue n’est pas une fin en soi, mais le moteur de l'altruisme. Ceux qui vivent la vacuité sont ceux qui, en permanence, "bénéficient aux êtres vivants par le corps, la parole et la pensée" (n° 101[14]), au lieu d’anéantir le réel commun (s. ucchedavāda). Ceux qui prennent la vacuité comme objet de leur pratique, méditation, yoga, etc., en font une chose (s. bhāva), et si leur but est de “demeurer dans cette vacuité”, ils se trompent comme l’enseigne le Sūtra des questions de Brahma Viśeṣacinti (s. Brahmaviśeṣacintiparipṛcchā-sūtra). Les Tathāgata qui demeurent dans la vacuité, n’évoluent pas ailleurs que les êtres ordinaires, engagés dans les choses conditionnées. Les Tathāgata demeurent dans la même “vacuité” que ces êtres, le même médium, et ils agissent dans le même médium. Quand Brahmaviśeṣa demande à Mañjuśrī ce que cela veut dire “demeurer dans une demeure”, ce dernier lui répond :
“Brahmaviśeṣa, ce en quoi existent les quatre demeures de Brahma (s. brahmavihāra) est appelé "demeure". Brahmaviśeṣa, quiconque est dépourvu des quatre demeures de Brahma ne demeure pas dans la demeure. Ceux qui demeurent en ayant parachevé les quatre demeures divines au moyen de la demeure dans la demeure, ce sont eux qui "demeurent dans la demeure"[15].”
Ou évoluent dans l’évolution pour une traduction plus dynamique. Les bodhisattvas et les tathāgatas demeurent là où demeurent les êtres, au milieu des choses conditionnées et la Māyā, et au moyen des quatre demeures de Brahma : bienveillance, altruisme, joie, et équanimité. C’est cela demeurer dans la demeure, ou demeurer dans la vacuité authentique (t. don dam pa'i stong pa nyid), dans l’alliance des deux vérités. Et par conséquent, comment se passer du langage, du “mental”, etc., tout ce qui relève du réel commun, de la vérité conventionnelle, du non-Soi, de la Māyā ?
“Sans s'appuyer sur la convention, le sens ultime ne se transmet pas” MMK 24.10
Et d’ailleurs, l’objectif du mahāyāna est-il réellement de “vider l’Errance” pour que tout ce beau monde puisse en fin se “parinirvaner” ? N’est-ce pas plutôt de changer l’Errance en Éveil ? Et le monde et les êtres ne sont-ils pas déjà nirvanés/apaisés (s. parinirvṛtāḥ)[16] ?

A suivre...

***

[1] La Vallée Poussin, MCB, II, p. 35: 'Le bon interprète de la pensée de Nāgārjuna serait Gaudapāda, le maître de Samkara ... Armé des arguments et des expressions de Nāgārjuna, faisant sien tout le nihilisme de Nāgārjuna, Gaudapāda introduisit dans l'archaïque Vedanta la doctrine de l'irréalité du contingent (māyāvāda), la doctrine rigoureuse de l'unité et du caractère 'impensable' de l'Être.'
La Vallee Poussin, Le Joyau dans la main, MCB, II, Bruxelles 1933. Via Lindtner, Nagarjunania, 1990

[2]Gauḍapāda: ĀgamaśāstraToute cette dualité, tout ce qui est animé et inanimé, n'est perçu que par le mental (s. manodṛśyam). En effet, lorsque le mental atteint l'état de non-mental (s. amanībhāva), la dualité n'est plus du tout perçue.”

Manodṛśyam idaṃ dvaitaṃ yat kiṃcit sacarācaram manaso hy amanībhāve dvaitaṃ naivopalabhyate // GpK_3.31

[3] Acarya Dharmavajra (Mr. Sridhar Rana), Madhyamika Buddhism Vis-a-vis Hindu Vedanta (A Paradigm Shift), Buddhist Himalaya: A Journal of Nagarjuna Institute of Exact Methods, Vol. VI NO. I & II (1994-95)

[4] Dans l'Hymne à l'Inconcevable (Acintyastava), attribué à Nāgārjuna bien que son authenticité soit débattue, l'Inconcevable est décrit comme « ni gnose (s. jñāna), ni objet de gnose (s. jñeya) », ce serait encore un objet spirituel face à un sujet spirituel, une chose définissable. Le texte précise que cela se vit « sans n'avoir rien transcendé du tout » : non un arrière-monde, mais l'expérience nue de ce qui est. Cohérent ou non avec la main de Nāgārjuna, cela l'est certainement avec sa pensée.
LINDTNER, Chr. Nagarjuniana : Studies in the Writings and Philosophy of Nāgārjuna. Buddhist Traditions Series, II. Delhi : Motilal Banarsidass, 1982 (réimpr. 1990), 327 p.

[5] Sanskrit : 37. bhāvābhāvadvayātītam anatītaṃ ca kutra cit /
na ca jñānaṃ na ca jñeyaṃ na cāsti na ca nāsti yat //

38. yan na caikaṃ na cānekaṃ nobhayaṃ na ca nobhayam /
anālayam athāvyaktam acintyam anidarśanam //

39. yan nodeti na ca vyeti nocchedi na ca śāśvatam /
tad ākāśapratīkāśaṃ nākṣarajñānagocaram //

40. yaḥ pratītyasamutpādaḥ śūnyatā saiva te matā /
tathāvidhaś ca saddharmas tatsamaś ca tathāgataḥ //

Tibétain wylie : 37. dngos dang dngos med gnyis 'das pa /
la lar ma 'das pa yang lags /
shes pa med cing shes bya'ang med /
med min yod min gang lags dang /

38. gang yang gcig min du ma'ang min /
gnyis ka ma yin gcig kyang med /
gzhi med pa dang mi gsal dang /
bsam mi khyab dang dpe med dang /

39. gang yang mi skye mi 'gag dang /
chad pa med cing rtag med pa /
de ni nam mkha' 'dra ba lags /
yi ge ye shes spyod yul min /

40. de ni rten cing 'brel par 'byung /
de ni ston par khyod bzhed lags /
dam pa'i chos kyang de lta bu /
de bzhin gshegs pa'ang de dang mtshugs / (Peking TG Q2019, trad. nag tsho lo tsA ba)

[6] Le sens ultime ne peut être enseigné sans s'appuyer sur la convention MMK XXIV.10, vyavahāram anāśritya paramārtho na deśyate

[7]Nāgārjuna: Bodhicittavivaraṇa-fragments

La pensée prenant la forme d'un objet connu et d'un sujet connaissant n'est pas perçu par les Tathāgatas ; Là où il y a un connaisseur et un objet à connaître, il n'y a pas d'Éveil.

na bodhyabodhakākāraṃ cittaṃ dṛṣṭaṃ tathāgataiḥ | yatra boddhā ca bodhyaṃ ca tatra bodhir na vidyate || nagbhc_45

[8] Sans base (VI, § 6). Tous les dharma sont irréels et d'une nature créée par magie (VI, § 14). Les cinq [facteurs psychosoriels] upādānaskandha sont naturellement et originellement vides (VIII, § 17). Tous les dharma sont vides, vains, sans valeur, dépendants, sans demeure (X, §18).

L’explication de la non-production bouddhiste par Etienne Lamotte (VKN, Peeters, 1987, p. 41)

“Vides de nature propre, les dharma sont sans production et sans disparition, car des choses vides naissant de choses vides, en réalité ne naissent pas. Ne naissant pas, elles ne sont pas détruites. En con-séquence, la production des phénomènes en dépendance est une non-production.

“Ce qui naît de causes n'est pas né; sa naissance n'est pas réelle; ce qui dépend des causes est déclaré vide; celui qui connaît la vacuité ne s'égare pas”. (Anavatapta-hrada, cité dans le Prasannapadā de Candrakīrti)

[9] Le terme ajāti (ou ajāta) désigne une entité ultime (le Brahman ou l'Ātman), qui est éternelle, immuable et dotée d'une nature intrinsèque (s. svabhāva ou s. prakṛti) inaltérable. Pour Gauḍapāda, puisque l'Absolu est parfait, il ne peut pas se différencier ni changer, et donc rien ne naît jamais réellement de lui. Gauḍapāda utilise ainsi l'ajāti pour prouver que le monde de la multiplicité empirique n'est qu'une pure illusion (s. māyā) totalement séparée de cet Absolu non-né.

[10]Par la destruction de tout le non-soi l'un atteint la délivrance”, Naiṣkarmya-siddhi (II.2) de Sureśvara (VIIIème), disciple de Śaṅkara. Traduction de Guy Maximilien.

kṛtsnānātma-nivṛttau ca kaścid āpnoti nirvṛtim | śruta-vākya-smṛteś cānyaḥ smāryate ca vaco 'paraḥ || 2 ||

Traduction alternative (Claud AI) : Par la cessation complète de tout ce qui n'est pas le Soi (s. kṛtsnānātmanivṛttau ca kaścidāpnoti nirvṛtim) l'un atteint l'apaisement (s. nirvṛti).

[11] Naiṣkarmya-siddhi de Sureśvarācārya II.27 Comme le Soi est le sujet du voir, il ne peut être un visible.

[12] Une question que semble se poser aussi le Dalai-lama, voir The Dalai Lamas Conjecture, Evan Thompson, Mind and Life, 2014.

The Dalai Lama, addressing the Buddhists more than the scientists, wonders whether all conscious states — even the subtlest states of “luminous consciousness” or “pure awareness” without any mental images — require some sort of physical basis.”

[13] 40. Sems ni min tsam yin pa ste// min las gzhan du 'ga' yang med// min tsam du ni rnam rig blta// min yang rang bzhin med pa yin//

41. Nang nam de bzhin phyi rol lam// yang na gnyis ka'i bar dag tu// rgyal ba rnams kyis sems ma rnyed// de phyir sgyu ma'i rang bzhin sems//

[14] 101. lus ngag yid kyis rtag par ni// de ltar sems can don byed pa// stong nyid rtsod par smra rnams la// chad pa'i rtsod pa nyid yod min//

[15] Brahmaviśeṣa : gang gnas pa ni 'dus byas thams cad la zhugs pa'i sems can thams cad gnas pa gang gis gnas smras pa | gang gis de bzhin gshegs pa thams cad gnas pa gang gis gnas pa'o ||
Mañjuśrī : de bzhin gshegs pa thams cad gnas pa gang gis gnas pa mdzad |
Brahmaviśeṣa : don dam pa'i stong pa nyid la gnas pas so ||
Mañjuśrī : gal te rigs kyi bu gnas pa gang gis byis pa so so'i skye bo thams cad gnas pa des de bzhin gshegs pa thams cad gnas par mdzad na de bzhin gshegs pa rnams la khyad par du 'phags pa ci zhig yod 
Brahmaviśeṣa : tshangs pa de stong pa nyid la khyad par yod par 'dod dam |
Mañjuśrī : 'jam dpal de ni ma yin no ||
Mañjuśrī : ci bcom ldan 'das kyis chos thams cad stong pa zhes bshad dam |
Brahmaviśeṣa : de de bzhin no ||
Mañjuśrī : tshangs pa de'i phyir chos thams cad bye brag med de | de dag gis gnas pa yang de'i mtshan nyid do || tshangs pa de bzhin gshegs pa ni chos tha dad du mi 'dogs so ||
Brahmaviśeṣa : 'jam dpal gnas pa gnas pa zhes bya ba'i gnas pa de gang yin |
Mañjuśrī : tshangs pa gang la tshangs pa'i gnas bzhi yod pa de ni gnas zhes bya ste | gang tshangs pa tshangs pa'i gnas bzhi dang bral ba de ni gnas la gnas pa ma yin no || gnas gang la gnas pas tshangs pa'i gnas bzhi rdzogs par byas te gnas pa de dag ni gnas la gnas pa'o ||

[16] Bodhicaryāvatāra (9.103-104)

vendredi 1 mai 2026

Une plénitude sans sel

The Salt of the Earth (2014), Wim Wenders (source)

J’ai l’intention de poster une petite série de blogs sur les tensions autour de l’Absolu et le réel commun (la réalité conventionnelle). Les blogs essaieront aussi de montrer philologiquement comment certaines descriptions de rig pa comme la connaissance directe d'un Élément lumineux, non-composé et spontanément présent (t. don la dbyings 'od gsal ba 'dus ma byas shing lhun grub tu yod pa shes par bya ste/, Longchenpa, Grub mtha' mdzod) le rapprochent davantage d'un Soi que de la voie médiane bouddhiste.

L'histoire de la philosophie indienne est traversée par une tension entre les traditions qui affirment un Absolu immuable (vedānta, shivaïsme) et le bouddhisme, qui, dans ce qu'il a de plus singulier, déconstruit toute existence inhérente, toute essence (s. niḥsvabhāva). Les méthodes de ces deux pôles se ressemblent souvent, le vocabulaire est partagé, mais les fondations ontologiques et leurs conséquences éthiques s'affrontent radicalement.
 

Le théâtre de l’Erreur : l’Errance

Les méthodes partent de l’idée que les êtres doués de “conscience” (au sens le plus large) tournent en rond, ou plutôt, leurs “conscience(s)” tourne(nt) en rond, de monde en monde et de corps en corps, sans fin. Les termes Erreur (t. ‘khrul pa s. bhrānti), errer (t. ’khyams pa s. bhramate), Errance (t. ‘khor ba s. saṃsāra) s’appliquent aussi bien à une tare inhérente à au fait d'être conscient, qu’au résultat qui est d’errer, d’image en image, de désir en désir, de corps en corps, de monde en monde dans le triple univers (t. khams gsum s. traidhātuka).

La tare inhérente à la conscience serait un non-savoir (s. avidyā) de la réalité ultime derrière une réalité apparente d’identités, de corps, de mondes. Ceux qui ne connaissent pas la réalité (ultime) derrière les apparences (s. māyā t. sgyu ma, sprul pa), sont dans l’Erreur métaphysique, et errent par conséquence dans les corps et les mondes de l’Errance, jusqu’à ce qu’ils soient initiés en, ou éveillés à un “savoir” (s. vidyā t. rig pa), dont les divers noms et types sont légion, et lequel savoir se rapporte à une réalité ultime (s. paramārtha) ou Absolu.

La réalité qui émerge par le non-savoir est déformée et erronée, Apparence (s. Māyā). L’Erreur peut être la conséquence logique du non-savoir, ou, dans un univers mythologique, elle peut être le résultat de lagencement ou de la création dun démiurge, situation imparfaite, intentionnellement ou non. Le triple univers avec ses mondes et ses corps est-il le fruit d’une Erreur, un non-savoir, ou une Erreur créée intentionnellement par un démiurge ou des démons[1] ? Cela dépend des points de vue (s. darṣana).

L’univers mythologique de laréincarnationdans le Saṃsāra est partagé par la plupart des traditions indiennes, qui considèrent l’Errance et l’existence comme une réalité apparente, empêchant de voir la réalité ultime. La “sortie” du Saṃsāra, qui est le fruit du non-savoir et de l’Erreur, passe par le savoir d'une réalité absolue. Les tensions entre les traditions concernent les doctrines et les méthodes pour accéder à ce savoir. Les méthodes peuvent, sous leurs formes ésotériques, prendre en compte des éléments mythologiques avec leurs pratiques associées, ascèses, disciplines, études d’écritures, raisonnements, types de haṭhayoga, alchimie, etc., ou tenter de travailler plus directement sur l’Erreur. Pour le Mahāyānasūtrālaṃkāra attribué à Maitreya, la libération (s. mokṣa) n'est pas l'obtention d'un état positif nouveau ; elle est l'épuisement de l'Erreur, rien de plus[2].
 

L’Absolu est-il raisonnable ?

L’Erreur porte-t-elle sur la pensée ou la nature de la pensée ou “conscience” ? Pour le madhyamaka, l'Erreur porte très exactement sur la dualité du processus cognitif lui-même, d’un sujet et un objet existant indépendamment. Śāntideva (VIIIème) écrit dans le Bodhicaryāvatāra (9.103-104)[3] :
“La faculté mentale (s. manas) ne réside ni dans les facultés sensorielles, ni dans les formes et autres [objets], ni dans l'intervalle [entre eux] ;
La conscience (s. citta) n'est trouvé ni à l'intérieur, ni à l'extérieur, ni nulle part ailleurs.
Ce qui n'est ni dans le corps, ni ailleurs, ni mêlé [à quoi que ce soit], ni séparé [de quoi que ce soit] nulle part
Cela n'est absolument rien (s. na kiṃcit) ; et c'est pourquoi les êtres sont, par nature, complètement apaisés (s. parinirvṛtāḥ).”
Dans le bouddhisme mādhyamika, il n’y a pas de réalité ultime qui serait cachée par une vérité apparente, et elle n’est ni un soi, ni la conscience, ni même la vacuité[4]. Nāgārjuna (II-IIIème) dans le Mūlamadhyamakakārikā :
“Non-dépendant d'autre chose, apaisé, non-élaboré par les proliférations,
sans construction discursive, sans pluralité de sens, telle est la caractéristique du réel[5].”
“Ce que nous appelons vacuité, c'est la coproduction conditionnelle ;
c'est une désignation conventionnelle (s. prajñapti) ; c'est cela même, la voie médiane[6]
La voie médiane ne s’investit ni dans l’être (éternalisme) ni dans le non-être (annihilation). Elle ne rejette pas le réel commun “apparent”, ni s’installe-t-elle dans une réalité dite ultime.
“L'enseignement des Bouddhas repose sur deux vérités :
la vérité de la convention mondaine (s. vyavahāram) et la vérité du sens ultime.
Sans s'appuyer sur la convention, le sens ultime ne peut être enseigné[7].”
Les textes Pāli mentionnent déjà une voie médiane (p. majjhimā paṭipadā) entre les deux extrêmes de l'indulgence aux plaisirs (p. kāmasukhallikānuyoga) et de la mortification (p. attakilamathānuyoga)[8]. Et quand le Bouddha enseigne la vue juste à Kaccāyana, il enseigne celle qui évite les deux extrêmes de l’être et du non-être.
"Tout est", voilà un extrême. "Tout n'est pas", voilà l'autre extrême. Sans s'approcher de ces deux extrêmes, le Tathāgata enseigne le Dhamma par le milieu." (Kaccānagotta-sutta (SN 12.15)
Une Conscience éternelle et unique

Comparé au Vedānta éternaliste et essentialiste, la voie médiane bouddhiste n'admet pas de réalité ultime séparée de la convention mondaine, et ne considère pas non plus que la réalité conventionnelle serait une connaissance déficiente d'une réalité ultime qui serait seule vraie et ferait norme. Ni sépare-t-elle un corps et un esprit (voir la citation de Śāntideva plus haut). D’autres traditions monistes (même avec le préfixe “advaita”) avec lesquelles Nāgārjuna était par anticipation en débat, comme le vedānta, affirmaient un Absolu, dont la connaissance positive ou une identification était l’objectif.

La forme la plus connue du Vedānta non-dualiste est l'Advaita Vedānta qui enseigne la non-différenciation de l'âme individuelle (s. jīvātman) et de l'Absolu (s. Brahman). Systématisée par Gauḍapāda (VIe-VIIe s.) dans son commentaire de la Māṇḍūkya Upaniṣad, cette doctrine pose le Brahman ou l'Ātman comme pure Conscience éternelle et unique. La multiplicité visible (l'un se démultipliant en multiple), et qui correspond à la coproduction conditionnée, n'est qu'Apparence (s. Māyā) masquant cette réalité unique. Śaṅkara (VIIIe s.) systématise cette position. La véritable nature du Soi est pure lumière de gnose (s. jñānaṃ nityaṃ jyotiḥ)[9], et le réel commun (s. vyavahāra), multiple et illusoire, empêche d’y accéder.

À l'opposé, Nāgārjuna et le Madhyamaka s'abstiennent d'ériger un Absolu derrière les phénomènes (s. dharmā). Affirmer un Absolu, ou affirmer que le Réel est (sat), est qualifié de vue éternaliste (s. śāśvatadṛṣṭi) ; nier le Réel, est une vue d'anéantissement (s. ucchedavāda). La voie médiane (p. majjhimā paṭipadā) s'abstient des deux, sans que cette abstention devienne elle-même une position. Le Réel, ou la vue juste, s'abstient de ces deux extrêmes.
"56. De même, qui conçoit l’existence ou l’inexistence
Du monde semblable à un mirage
Est dans l’erreur.
Et en présence de l’erreur, point de libération[10]. »

« 42. Si l’au-delà des peines (s. nirvāṇa) n’est pas une non-chose,
Comment serait-il une chose ?
La fin de la saisie des choses et non-choses (s. bhāvābhāva)
Est connue comme l’au-delà des peines[11]. » (Précieuse guirlande, Ratnāvalī)
La libération n'est pas l'obtention d'un état positif ; elle est la dissolution de l'Erreur (MSA VI.2), rien que ça... Comme on le verra, cette formulation rend obsolète toute réalité ultime positive, tout substrat lumineux, toute gnose absolue. L'Absolu, qu'il soit appelé Brahman, Témoin (s. sākṣin), ou Elément lumineux (t. dbyings 'od gsal ba) se définit par ce qu'il exclut, inclut en déclassant, ou considère comme une liberté d'errer) : le réel commun, le non-soi, la dualité. Il en dépend cependant structurellement.


***

[1] Qu'est-ce que l'ignorance métaphysique?, Michel Hulin, Puf, 2015, p. 9
Mais, dès le stade représenté par les Upanişad védiques (entre 800 et 300 avant J.-C.), la māyā avait déjà été comprise comme le pouvoir d'illusion par lequel les dieux maintiennent les mortels captifs des liens du désir et de la crainte, de telle sorte que, mûs par l'espoir de récompenses dans l'ici-bas ou dans l'au-delà et par la peur de châtiments célestes, ils ne cessent de travailler pour le compte des dieux, les “nourrissant” constamment par les sacrifices qu'ils leur offrent. L'ignorance métaphysique que les dieux suscitent et exploitent à leur profit se trouve ainsi décrite dans les plus anciennes Upaniṣad comme une sorte de méconnaissance de soi naturelle à l'homme, en fonction de laquelle il oublie que sa propre essence intérieure, ou ātman, loin de se réduire à une réalité finie et dépendante, est identifiable, au-delà même des dieux, au fondement ultime de l'univers, c'est-à-dire au brahman.”
[2] Na cātmadṛṣṭiḥ svayam ātmalakṣaṇā
na cāpi duḥsaṃsthitatā vilakṣaṇā /
dvayān na cānyad bhrama eṣa tūditaḥ
tataś ca mokṣo bhramamātrasaṃkṣayaḥ // MSA VI.2

La saisie d'un soi-sujet ne prouve aucune existence de soi
Le malajustement d'un objet ne prouve rien non plus
L'erreur ne consiste qu'en cette dualité
La libération est la simple dissolution de cette dualité

[3] Nendriyeṣu na rūpādau nāntarāle manaḥ sthitam
nāpyantarna bahiścittam anyatrāpi na labhyate // Bca_9.103

Yanna kāye na cānyatra na miśraṃ na pṛthak kvacit
tanna kiṃcidataḥ sattvāḥ prakṛtyā parinirvṛtāḥ // Bca_9.104

Le nirvāṇa comme extinction, comme une flamme soufflée, n’est pas le néant. A lire à cet égard de Thanissaro Bhikkhu Mind like Fire Unbound.

Ou chez les antésocratiques :
« Le non-feu n’est que du feu éteint, i.e. du mouvement qui s’est ralenti, voire figé, mais sans céder la place au non-mouvement, à l’immobilité ; car, en ce cas, il ne pourrait plus retourner à sa forme vive, et ce serait la mort. Et certes, il y a ce qui est mort, mais cela n’est plus au monde - cela a été : ce n’est plus ni feu, ni non-feu. » Héraclite, Fragments, Marcel Conche, PUF, p. 288
[4] « La vacuité a été enseignée par les Vainqueurs comme sortie de toutes les vues ;
ceux pour qui la vacuité devient une vue, ceux-là sont déclarés incurables. »

śūnyatā sarvadr̥ṣṭīnāṃ proktā niḥsaraṇaṃ jinaiḥ /
yeṣāṃ tu śūnyatādṛṣṭis tān asādhyān babhāṣire // MMK 13.8

[5] aparapratyayaṃ śāntaṃ prapañcair aprapañcitam /
nirvikalpam anānārtham etat tattvasya lakṣaṇam // MMK_18.9 //

Sans pluralité de sens (s. anānārtham), la somme de tous les sens ne constitue pas un sens.

[6] yaḥ pratītyasamutpādaḥ śūnyatāṃ tāṃ pracakṣmahe /
sā prajñaptir upādāya pratipat saiva madhyamā // MMK_24.18 //

[7] vyavahāram anāśritya paramārtho na deśyate /
paramārtham anāgamya nirvāṇaṃ nādhigamyate // MMK_24.10 //

[8] Dhammacakkappavattana-sutta (SN 56.11)

[9] Upadeśasāhasrī
svarūpaṃ cātmano jñānaṃ nityaṃ jyotiḥ śruter yataḥ / na buddhyā kriyate tasmān nātmanānyena vā sadā // SamUpad_I,18.66 //

Puisque, selon la Révélation (s. Śruti), la nature même du Soi est la gnose (s. jñānaṃ), une lumière éternelle (s. nityaṃ jyotiḥ), elle n'est par conséquent jamais créée par l'intellect, ni par le Soi [lui-même], ni par quoi que ce soit d'autre.

[10] Traductions françaises de Conseils au roi par Georges Driessens, Points sagesses, Seuil, 2000, .

Wylie :  56. de bzhin smig rgyu lta bu yi//’jig rten yod pa’am med pa zhes//’dzin pa de ni rmongs pa ste//rmongs pa yod na mi grol lo//

Sankrit : marīcipratimaṃ lokamevamastīti gṛṇhataḥ / nāstīti cāpi moho 'yaṃ sati mohe na mucyate //

[11] Wylie : 42. mya ngan ’das pa dngos med pa’ang*//min na de dngos ga la yin//dngos dang dngos med der ’dzin pa//zad pa mya ngan ’das shes bya’o//

Sankrit : na cābhāvo 'pi nirvāṇaṃ kuta eva tasya [vāsya] bhāvatā / bhāvābhāvaparāmarśakṣayo nirvāṇamucyate //

Voir aussi mon blog Nagarjuna, un dangereux idéologiste

dimanche 8 février 2015

Être ou ne pas être



Le Bouddha, l’Éveillé, aurait vécu il y a environ 2500 ans, voire un peu moins. Nous ne savons pas grand-chose de concret de lui. Ceux qui se réclament du Bouddha ont d’abord transmis des discours et de listes mnémotechniques (mātrikā) oralement, c’est-à-dire en les mémorisant et en les récitant ensemble, pour vérifier leur cohérence. C’est plus tard, vers le début de l’ère chrétienne, qu’ils ont été mis par écrits. Les manuscrits les plus anciens dateraient du premier siècle après J.C. et sont rédigés en gāndhārī, la langue de Gāndhāra, et appartiendraient selon Richard Salomon à la secte Dharmaguptaka. Les manuscrits les plus anciens en pāli dateraient du V-VIème siècle de notre ère.

Nous ne savons donc rien du Bouddha avec certitude. Tout ce que nous croyons savoir de lui vient principalement de sa hagiographie, Les Actes du Bouddha (Buddhacaritam), composés probablement en sanskrite classique par Aśvaghoṣa au IIème siècle de notre ère. Ils ont été traduits en chinois en 420 par Dharmakṣema. C’est une version très romancée et très symbolique de la vie du Bouddha, qui comporte de nombreux éléments mythologiques. Ce texte ainsi que la version des discours (p. sutta s. sūtra) du Bouddha montrent que le statut humain du Bouddha avait été revu considérablement à la hausse, selon les écoles.

Rien n'empêche d'imaginer que le Bouddha et ses compagnons menaient une vie plus décontractée que la tradition veut nous faire croire. Ils s'adressaient mutuellement en s'appelant "ami". [1]  Quand il y en avait un qui avait une dysenterie, le Bouddha s'occupa de lui en personne et le nettoya. Je m'imagine même qu'après avoir mendié et mangé la nourriture à midi, les moines firent une sieste ensemble en conversant. Souvent avec le Bouddha, mais quelquefois ils parlaient entre eux, le Bouddha écoutant à moitié endormi. Quand Śāriputra, Avalokiteśvara ou un autre venait de dire quelque chose de bien, le Bouddha leur dit "Pas mal, l'ami !". Plus tard, ces moments d'instructions étaient racontés avec beaucoup de pompe (tournicoton tournicoti autour du Bouddha etc.), et les conversations devenaient des Paroles du Bouddha, que l'on récita respectueusement, et que l'on utilisa pour bénir, protéger, guérir etc. Quand ils acceptaient un nouveau membre dans leur groupe, le Bouddha dit simplement "Viens Baddha !", et voilà la personne ordonnée ! Une vie champêtre simple, libre et détendue. Bien sûr, comme dans toute bande de copains, on se chamaillait de temps en temps. Comme à Kosambi au parc de Ghosita. Ou une autre fois quand excédé par ses moines, il était parti avec un autre "ami" et s'est installé sous un arbre dans un lieu tranquillité. Le Bouddha apprécia plus particulièrement les moments d'aise, où il pouvait déféquer dans l'herbe en toute tranquillité en écoutant les chants d'oiseaux.[2]           

Nous ne pouvons néanmoins nous baser que sur ces traces écrites pour approcher ce qu’aurait pu enseigner le Bouddha historique, en assumant qu’il ait réellement vécu. Et dans tous les écrits qui lui sont attribués on trouve de nombreux points de vue très différents. Cependant, certaines idées semblent revenir régulièrement. Ainsi, l’idée que l’on ne peut désigner le Bienheureux comme étant ici ou là, mais qu’il peut être désigné par le Corps réel (S. dharmakāya) : car le réel a été montrée par lui. [3] Dans les légendes des vies antérieures du Bouddha (S. avadāna T. rtogs brjod) comptées parmi les textes du mahāyāna, on trouve l'affirmation "Le Tathāgata ne peut être vu par son corps formel (S. rūpakāya)". Car le tathāgata est « celui qui est comme cela ».[4]

Alors, raconter les faits et geste d’un corps formel historique hypothétique ne permet pas de rejoindre ce qui est. Faire le culte d’un corps formel qui a disparu non plus. Puisque le véritable Bouddha est le corps réel (dharmakāya), tout ce que dit celui-ci (le véritable Bouddha) est bien dit, et plus tard on dirait même que tout ce qui est bien dit est la parole du Bouddha. Le Bouddha est celui qui découvre le réel et qui le montre (tib. ston pa). Et le réel est l’absence de l’erreur[5], qui elle est à l’origine de la souffrance. Identifier les erreurs et les causes des erreurs a donc toujours été une partie essentielle du bouddhisme. Quand celles-ci et la souffrance qui s’en suit sont éliminées, l’objectif du bouddhisme sera atteint. Le réel se tient de lui-même, il n’a pas besoin d’être confirmé, ni qu’on lui fasse un culte, ou que l’on croit en lui, tout en remerciant ceux qui le font de leurs bonnes intentions… Comme le bodhisattva (dont le soi n’est plus un je mais le nous) a pour projet d’aider autrui, il poursuit l’objectif du bouddhisme jusqu’à toute la souffrance a été éliminée.

Le réel « bouddhiste » est une question d’équilibre. Il est quelquefois appelé la « voie du milieu ». Il se tient entre l’être et le non-être. La scolastique bouddhique, en voulant finasser, a précisé qu’il se tient entre les extrêmes sans s’investir même dans ce milieu, qui pourrait être considéré comme un nouvel absolu. Mais si on n’est pas de mauvaise foi, on doit voir ce que veut dire le bouddhisme par voie du milieu. Ces instructions sont donc ad hoc et cherchent à équilibrer ou ré-équilibrer ce qui ne l’est plus. Comme un prof de yoga qui corrige l’alignement. Quand on penche trop vers le non-être, le prof bouddhiste essaiera de corriger cela par une instruction qui vous éloigne de cet extrême en vous rapprochant plus du « milieu ». Et la même chose, quand on penche trop vers l’être.

Les discours attribués au Bouddha le montrent souvent en réaction contre la tendance de son époque, le brahmanisme, le buzz de l’époque, plutôt centré sur l’être, appelé le Soi (s. ātman p. atta). Voulant corriger cette tendance qu’il voyait parmi ses amis, il a souvent dû parler du non-soi (p. anatta). Certains en ont donc fait la doctrine emblématique du Bouddha. D’autres prétendaient au contraire que le Bouddha aurait enseigné l’existence de la personne (pudgala) et constituent la secte des personnalistes (pudgalavādin). Du vivant du Bouddha, son propre cousin Devadatta, se serait séparé de lui avec ses amis pour commencer sa propre secte, plus ascétique. Et après la mort du Bouddha, sa communauté a éclaté en 18 sectes, avec leur son de cloche spécifique. Cela doit être le prix à payer pour des instructions ad hoc contradictoires, un message brouillé diraient nos spécialistes en marketing.

Le non-soi et l’extinction n’étant pas au goût de tous et jugé trop extrême, le mahāyāna a voulu corriger le tir en développant une approche plus positive en faisant pencher la balance plus vers l’être, avec des approches comme « la pensée seule » (cittamātra), la nature de Bouddha (tathāgarbha) et la définition de qualités positives naturellement présentes. En même temps, il a réfléchi au rôle du langage dans son association de notions d’être et de non-être à des concepts. Il a déclaré toutes ses positions comme provisoires et s’est montré très créatif dans l’utilisation du langage (Entrée à Lanka, Vimalakīrti…), en jouant avec le lecteur et ses a priori. Ainsi, on pouvait entendre le mot Soi ou grand Soi comme un objectif dans la bouche du Bouddha. Le grand Soi, comme d’ailleurs tout qui est appelé « grand » dans le « grand » véhicule est le dépassement de deux extrêmes, dans ce cas le non-soi et le Soi, le Grand Soi se tenant « au milieu » des deux extrêmes, dépassant et transcendant à la fois le non-soi et le Soi, si celui-ci est défini comme l’être.

Le mahāyāna n’a pas seulement utilisé la parole comme un stratagème, mais aussi les pratiques, les traditions. Il a voulu habilement incorporer (upāya) l’approche des tantras, qui fait appel à des notions théologiques, mythologiques… et aux rituels associés. Cela était devenu possible grâce à la revalorisation de l’être, la balance penchant désormais plutôt vers le positif. Le succès du tantrisme au Tibet a consolidé cet état de choses. Depuis le treizième siècle environ, le bouddhisme tibétain a le cœur qui penché vers l’être.

***

Gotami Sutta 

(Anguttara Nikaya VIII.53)
D'après la traduction effectuée à partir du Pâli par Thanissaro Bhikkhu.


J'ai entendu qu'à un moment le Béni du Ciel demeurait à Vesali, dans la Salle au Toit Pointu dans la Grande Forêt.

Alors Mahapajapati Gotami alla trouver le Béni du Ciel et, en arrivant, s'étant inclinée devant lui, se tint d'un côté. Alors qu'elle se tenait là elle lui dit: "Il serait bon, seigneur, que le Béni du Ciel m'enseigne le Dhamma en bref de telle sorte que, ayant entendu le Dhamma de la part du Béni du Ciel, je puisse demeurer seule, isolée, attentive, ardente, et résolue."

"Gotami, les qualités desquelles tu peux savoir, 'Ces qualités conduisent à la passion, pas au dépassionement; à être enchaîné, pas à être libéré; à accumuler, pas à se défaire; à l'agrandissement de soi, pas à la modestie; au mécontentement, pas au contentement; aux embrouilles, pas à l'isolement; à la paresse, pas à la ténacité suscitée; à être encombrant, pas à ne pas être encombrant': Tu peux absolument soutenir, 'Ceci n'est pas le Dhamma, ceci n'est pas le Vinaya, ce ne sont pas les instructions de l'Enseignant.'

"Quant aux qualités desquelles tu peux savoir, 'Ces qualités conduisent au dépassionnement, pas à la passion; à être libéré, pas à être enchaîné; à se défaire, pas à accumuler; à la modestie, pas à l'agrandissement de soi; au contentement, pas au mécontentement; à l'isolement, pas aux embrouilles; à la ténacité suscitée, pas à la paresse; à ne pas être encombrant, pas à être encombrant': Tu peux absolument soutenir, 'Ceci est le Dhamma, ceci est le Vinaya, ce sont les instructions de l'Enseignant.'"

Voilà ce que dit le Béni du Ciel. Gratifiée, Mahâpajapati Gotami se réjouit de ses paroles.



[1] "Et, Ananda, alors que maintenant les bhikkhus s'adressent les uns aux autres ainsi 'ami,' que ce ne soit plus le cas quand je serai parti. Les bhikkhus anciens, Ananda, pourront s'adresser aux plus jeunes par leur nom, leur nom de famille, ou ainsi 'ami'; mais les bhikkhus plus jeunes devront s'adresser aux plus anciens ainsi 'vénérable vénérable' ou 'révérend.'" Source

[2] Yasmāhaṃ, Nāgita, samaye addhānamaggappaṭipanno na kiñci passāmi purato vā pacchato vā, phāsu me, nāgita, tasmiṃ samaye hoti antamaso uccārapassāvakammāyā” ti.(Nāgita Sutta, AN. iii. 344)
Bhikkhu Bodhi:
“When, Nāgita, I am traveling on a highway and do not see anyone ahead of me or behind me, even if it is just for the purpose of defecating and urinating, on that occasion I am at ease.”

[3] QUESTIONS DE MILINDA (MILINDA-PAÑHA) Traduit du pali (Paris 1923), avec introduction et notes, par Louis FINOT (1864 - 1935)

[4] Richard Gombrich expliqua dans ses conférences Numata (en 2006) que lorsque « gata » (aller) est utilisé dans des mots composés de ce type, il perd son sens premier d’aller et signifie simplement « être ». Le tathāgata est alors « celui qui est comme cela ». Source Jayarava (http://www.visiblemantra.org/shakyamuni.html)

[5] Mahāyāna sūtralaṁkara

vendredi 13 juillet 2012

Nagarjuna sur l'appropriation


Extrait des Stances fondamentales du milieu (Mūlamadhyamakakārikā), chapitre 27

1. « J'étais là ou je n'étais pas là dans le passé »,
« Le monde est éternel (S. śāśvata) » etc.
Tous ces dogmes
S'appuient sur une limite antérieure.

2. « Dans le futur, je serai un autre, différent,
Pas du tout
 » « Le monde a une fin » etc.
Tous ces dogmes
S'appuient sur une limite postérieure.

3. « J'étais là dans le passé »
Dire cela n’est pas possible (S. na bhavaty)
Car celui qui était là auparavant
N'est pas le même que celui qui est ici et maintenant.

4. Si vous pensez que votre soi/essence/âme est le même,
Ce que [ce soi] s'approprie (S. upādānaṃ) est [néanmoins] différent
Hormis ces appropriations (S. upādāna)
Que serait votre soi/essence/âme ?

5. Si vous répondez « [en effet], hormis ces appropriations
Il n'y a pas de soi 
»,
[Je réplique] Si ces appropriations étaient votre soi
Votre soi n'existerait pas.

6. Les appropriations ne sont pas le soi
Car elles apparaissent et disparaissent[0]
Comment ce qui se les approprie
Serait-il [identique aux] appropriations ?

7. Un soi [existant] en dehors de ses appropriations
Ne peut pas être soutenu
S'il était vraiment autre, alors en absence d'appropriation
Il devrait (T. rigs) être appréhendé, mais il n'y est pas appréhendé.

8. [Le soi] n'est donc pas différent de l'appropriation
Il n'est pas non plus identique (T. nyid) à l'appropriation
Le soi n'existe pas en l’absence de l'appropriation
Ni peut-il être déterminé (S. niścaya) comme cette absence.

9. « Je n'étais pas là dans le passé »
Ne peut se dire (S. na bhavaty)
Car celui qui était là dans des vies passées
N'est pas différent de celui-ci.

10. S'il était différent
Il serait là en l'absence de l'être passé
De même, l'être passé (T. de) perdurerait
Selon ce [raisonnement], on naîtrait sans mourir [auparavant].

11. [L'effet] serait interrompu et les actes (S. karmaṇāṃ) se perdraient
Les actes commis par un être différent
Seraient éprouvés par un être différent
C'est ce genre de conclusions qui s'ensuivraient

12. Rien ne se produit à partir de ce qui n'a pas été produit
Il s'ensuivrait (S. prasajyate -> prasaṅga) l'erreur [suivante] :
Le soi aurait alors été créé
Ou bien [nouvellement] produit il serait apparu sans cause.

13. Ainsi, que le soi fut là ou pas
Les deux à la fois, ou ni l'un ni l'autre[1]
Tous ces dogmes [rélatifs] au passé
Ne peuvent pas être soutenus.

14. « Dans le futur, je serai un autre, différent,
Voire pas du tout »
Pour tous ces dogmes
Il en va comme pour ceux relatifs au passé.

15. Si tel homme était identique à tel dieu
Il serait éternel
Ce dieu ne serait pas né,
Car il n'y a pas de naissance dans l'éternité.

16. Si cet homme n'était pas identique à ce dieu
Il ne serait pas éternel
Si cet homme était différent de ce dieu
On ne pourrait pas soutenir de continuité (S. saṃtati)[2].

17. Ou bien, s'il y avait une part divine
Et une part humaine
[Cet homme] serait à la fois éternel et impermanent
Cela non plus n'est soutenable (S. na yujyate).

18. S'il peut être prouvé (S. prasiddham) qu'il est éternel et impermanent
A la fois
Il ne serait ni éternel ni impermanent
Cela aussi pourrait se prouver par la même occasion.

19. Si quelqu'un était venu de quelque part
Puis repartait quelque part
Le devenir cyclique (S. saṃsāra) n'aurait pas eu de commencement
Mais un tel [être] n'existe pas.

20. S'il n'y a pas d'[être] éternel
Comme pourrait-il y avoir un être impermanent ?[3]
Ou éternel et impermanent à la fois ?
Ou qui ne serait aucun des deux ?

21. Si le monde avait une fin
Comment pourrait-il y avoir un autre monde (S. loka) ?[4]
Si le monde n'avait pas de fin
Comment pourrait-il y avoir un autre monde (S. loka) ?

22. La continuité des constituants de l'individu (S. skandha)
Est semblable à la lumière d'une lampe[5]
Ni sa finitude,
Ni son infinitude ne peuvent être soutenues.

23. Si les [constituants] précédents étaient détruits,
Et, qu'en s'appuyant sur les constituants (S. skandha) actuels,
Les constituants [futurs] ne se produisaient pas,
Le monde aurait une fin.

24. Si les [constituants] précédents n'étaient pas détruits,
Et, qu'en s'appuyant sur les constituants actuels,
Les constituants [futurs] ne se produisaient pas,
Le monde n'aurait pas de fin.

25. Ou bien, s'il y avait une part finie
Et une part infinie
Le monde aurait à la fois une fin et pas de fin
Cela non plus n'est soutenable (S. na yujyate).

26. Comment une partie de l'appropriateur (S. upādātur)
Serait détruite
Et l'autre partie non ?
Cela n'est pas soutenable.

27. Comment une partie de l'appropriation (S. upādāna)
Serait détruite
Et l'autre partie non ?
Cela non plus n'est pas soutenable[6].

28. Si l'ensemble « fini » et « infini »
Pouvait être prouvé (S. prasiddham)
L'ensemble « ni fini », « ni infini »
Pourrait être prouvé par la même occasion.

29. En outre, tous les étants (S. sarvabhāvānāṃ)
Étant vides d'essence (S. śūnyatvāc), les dogmes tels que l'éternalisme etc.
Chez qui, comment et pourquoi
Pourraient-ils prendre naissance ?

C'était le chapitre vingt-sept sur l'examen critique des dogmes comme l'éternalisme.

[Hommage final]
Celui qui prend [les êtres] en charge avec bienveillance
Et qui, afin de les faire renoncer à tous les dogmes,
A enseigné la doctrine authentique
À Gautama je rends hommage.



[0] L'attention à la succession rapide d'apparitions (P. udaya) et de disparitions (P. vaya), permet de développer la perception de la nature des phénomènes (P. udayabbayañāṇa) et sert de base à la pratique de Vipassanā.
[1] Tétralemme
[2] Entre tel homme maintenant et tel dieu dans le passé.
[3] Un pôle fait automatiquement appel à son contraire.
[4] Monde dans un sens large. Il peut signifier toute existence (S. bhāva). Dans ce cas précis, monde semble signifier l’ensemble des constituants de l’individu (S. skandha). L'autre monde peut aussi signifier « l’au-delà ».
[5] « Imaginez, mes sœurs, une lampe à huile allumée. L'huile ne dure qu'un temps, elle va s'épuiser. La mèche ne dure qu'un temps elle aussi, elle va se consumer. La flamme est temporaire, elle va s'éteindre. Et la lumière aussi est temporaire, elle va disparaître. Parlerait-on correctement en affirmant : « L'huile de cette lampe allumée ne dure qu'un temps et va s'épuiser, la mèche ne dure qu'un temps et va se consumer, la flamme est temporaire et va s'éteindre, mais la lumière, elle, est éternelle, durable, permanente, immuable » ? »  (MN 146 Nandakovāda sutta)
[6] Voir aussi MMK 26.7 sur le lien entre appropriateur et appropriation « L’appropriation étant là, le cours de l’existence se met en branle pour l’appropriateur. Car, s’il était libre d’appropriation, il se rendrait libre en effet. L’existence n’aurait pas lieu. » Stances du milieu par excellence, Guy Bugault, p. 344 (T. nyer len yod na len pa po’i // srid pa rab tu ’byung bar ’gyur// gal te nye bar len med na// grol bar ’gyur te srid mi ’gyur//). Dans les Distiques de Śavaripa (Dohākośanāma Mahāmudropadeśa) :
« Un propriétaire possède des biens
Mais s’il n'y a jamais eu de propriétaire, que pourrait-il bien posséder ?
Si la conscience (citta) existe, il est logique que les phénomènes existent
Mais en l'absence de la conscience qu'est-ce qui percevrait les phénomènes ? »

Texte tibétain en Wylie :

[27]
1. 'das dus byung ma byung zhes dang//
'jig rten rtag pa la sogs par//
lta ba gang yin de dag ni//
sngon gyi mtha' la brten pa yin//
2. ma 'ongs dus gzhan 'byung 'gyur dang//
mi 'byung 'jig rten mtha' sogs par//
lta  ba gang yin de dag ni//
phyi ma'i mtha' la brten pa yin//
3. 'das pa'i dus na byung gyur zhes//
bya ba de ni mi 'thad do//
sngon tse rnams su gang byung ba//
de nyid 'di ni ma yin no//
4. de nyid bdag tu 'gyur snyam na//
nye bar len pa tha dad 'gyur//
nye bar lan pa ma gtogs par//
khyod kyi bdag ni gang zhig yin//
5. nye bar len pa ma gtogs pa'i//
bdag yod ma yin byas pa'i tshe//
nye bar len nyid bdag yin na//
khyod kyi bdag ni med pa yin//
6. nye bar len nyid bdag ma yin//
de 'byung ba dang 'jig  pa yin//
nye bar blang ba ji lta bur//
nye bar len po yin par 'gyur//
7. bdag ni nye bar len pa las//
gzhan du 'thad pa nyid ma yin//
gal te gzhan na len med par//
gzung yod rigs na gzung du med//
8. de ltar len las gzhan ma yin//
de ni nyer len nyid  kyang min//
bdag ni nye bar len med min//
med pa nyid du'ang de ma nges//
9. 'das pa'i dus na ma byung zhes//
bya ba de yang mi 'thad do//
sngon tshe rnams su gang byung ba//
de las 'di gzhan ma yin no//
10. gal te 'di ni gzhan gyur na//
de med par yang 'byung bar 'gyur//
de bzhin de ni gnas 'gyur zhing//
der ma shi bar skye bar 'gyur//
11. chad dang las rnams chud za dang//
gzhan gyis byas pa'i las rnams ni//
gzhan gyis so sor myong ba dang//
de la sogs par thal bar 'gyur//
12. ma byung ba las 'byung min te//
'di la skyon du thal bar  'gyur//
bdag ni byas par 'gyur ba dang//
'byung ba'am rgyu med can du 'gyur//
13. de ltar bdag byung bdag ma byung//
gnyis ka gnyis ka ma yin par//
'das la lta ba gang yin pa//
de dag 'thad pa ma yin no//
14. ma 'ongs dus gzhan 'byung 'gyur dang//
'byung bar  mi 'gyur zhes bya bar//
lta ba gang yin de dag ni//
'das pa'i dus dang mtsungs pa yin//
15. gal te lha de mi de na//
de lta na ni rtag par 'gyur//
lha ni ma skyes nyid 'gyur te//
rtag la skye ba med phyir ro//
16. gal te lha las mi gzhan na//
de lta na ni mi rtag 'gyur//
gal te  lha mi gzhan yin na//
rgyud ni 'thad par mi 'gyur ro//
17. gal te phyogs gcig lha yin la//
phyogs gcig mi ni yin gyur na//
rtag dang mi rtag 'gyur ba yin//
de yang rigs pa ma yin no//
18. gal te rtag dang mi rtag pa//
gnyis ga grub par gyur na ni//
rtag pa ma yin mi rtag min//
'grub par 'gyur bar 'dod la rag/
19. gal te gang zhig gang nas gar//
'ong zhing gong du'ang 'gro 'gyur na//
de phyir 'khor ba thog med par//
'gyur na de ni yod ma yin//
20. gal te rtag pa 'ga' med na//
mi rtag gang zhig yin par 'gyur//
rtag pa dang ni mi rtag dang//
de gnyis  bsal bar gyur pa'o//
21. gal te 'jig rten mtha' yod na//
'jig rten pha rol ji ltar 'gyur//
gal te 'jig rten mtha' med na//
'jig rten pha rol ji ltar 'gyur//
22. gang phyir phung po rnams kyi rgyun//
'di ni mar me'i 'od dang mtsungs//
de phyir mtha' yod nyid dang ni//
mtha' med nyid kyang mi rigs so// 
23. gal te snga ma 'jig 'gyur zhing//
phung po 'di la brten byas nas//
phung po de ni mi 'byung na//
des na 'jig rten mtha' yod 'gyur//
24. gal te snga ma mi 'jig cing//
phung po 'di la brten byas nas//
phung po de ni mi 'byung na//
des na 'jig rten mtha' med 'gyur//
25. gal te phyogs gcig mtha' yod la//
phyogs gcig mtha' ni med 'gyur na//
'jig rten mtha' yod mtha' med 'gyur//
de yang rigs pa ma yin no//
26. ji lta bur na nyer len po'i//
phyogs gcig rnam par 'jig  'gyur la//
phyogs gcig rnam par 'jig mi 'gyur//
de ltar de ni mi rigs so//
27. ji lta bur na nyer blang ba//
phyogs gcig rnam par 'jig 'gyur la//
phyogs gcig rnam par 'jig mi 'gyur//
de ltar de yang mi rigs so//
28. gal te mtha' yod mtha' med pa//
gnyis ka grub par gyur na ni//
mtha' yod ma yin mtha' med min//
'grub par 'gyur bar 'dod la rag/
29. yang na dngos po thams cad dag/
stong phyir rtag la sogs lta ba//
gang dag gang du gang la ni//
ci las kun tu 'byung bar 'gyur//

lta ba brtag pa zhes bya ba ste rab tu byed pa nyi shu bdun pa'o///

[Hommage final]
gang gis thugs brtze nyer bzung nas//
lta ba thams cad spang ba'i phyir//
dam pa'i chos ni ston mdzad pa//
goo tam de la phyag 'tsal lo//