dimanche 4 février 2018

La séduction de l'ascète cornu

"Rishyashringa Lured into Anga Desha by Dancing Girls"
Plusieurs thèmes se recoupent ici, et le thème le plus ancien a évolué selon les époques et les régions.

Pour les habitants de Purī, un jour, Balabhadra (l’ascète solitaire, le soleil) avait une dispute avec son frère Jagganāth et le défiait à essayer de résister à sa chaleur. Toutes les portes étaient fermées et Jagganāth demanda à ses prêtres et devadasī de l’éventer avec des éventails et de chanter pour qu’il oublie la douleur.[1] Marglin y voit une allusion aux thèmes de la chaleur, la sécheresse, le manque d’activité sexuelle (ascèse, tapas) et de l’autre côté à ceux de l’eau et l’activité sexuelle. Il y a un lien entre l’activité sexuelle et l’arrivée de l’eau et des pluies, et par conséquent de l’abondance.

Le roi, représentant de Jagganāth, qui est marié à la terre (Bhūdevī) et qui forme comme une unité avec elle, souffre comme la terre de la chaleur du soleil. Il est responsable de la paix, de la justice mais aussi de la fertilité du pays. Pour remédier à la sécheresse[2]. Les devadasī, associées à l’eau et l’activité sexuelle (tout comme Dionysos par ailleurs), vont séduire Balabhadra/le Soleil pendant le rituel secret.

Chandan Yatra of Lord Jagannath
Un élément intéressant est que le Festival du bain commence par la promenade en barque d’icônes de Jagganāth et ses deux femmes dans une barque, ensemble avec les devadasīs qui chantent et dansent pour leur amusement. Sur une autre barque se trouve l’icône de Balabhadra, associé à Shiva et au statut célibataire de l’ascète. Il est accompagné de cinq formes de Shiva et seuls des hommes dansent sur sa barque. L’icône de Subhadra, sa sœur, et non sa femme, se trouve dans la même barque. C’est pendant cette période de l’année qu’a lieu le rituel secret, qui a lieu le soir dans le temple de Jagganāth, dans le noir et devant la statue de Balabhadra. La devadasī de service (et au service du roi) s’adresse à Balabhadra, dénude sa poitrine et tente de le séduire. Balabhadra succombera et les pluies reviennent et avec elles l’abondance.

Dans ce contexte, Marglin rapporte l’histoire de l’ascète cornu Riṣyaśringa/ Ṛṣyaśṛṅga racontée par une des devadasī de Puri. L’histoire raconte comment la séduction de Riṣyaśringa[3] par une devadasī, à la demande du roi, mit fin à une longue période de sécheresse. L’ascète, né d’un père rishi et une mère nymphe / apsara, ou dans d’autres versions diverses né d’une mère gazelle, avait une corne de cerf sur la tête et vivait seul dans la forêt. La devadasī était venu voir l'ascète dans une barque.

La page Wikipédia consacrée à Ṛṣyaśṛṅga, mentionne deux Jātaka bouddhistes utilisant le thème de Ṛṣyaśṛṅga : Naḷinikā Jātaka (Jā 526) et Alambusājātaka (Jā 523), qui concernent des ascètes séduits respectivement par la fille du roi et une nymphe céleste. Il s’agit dans les deux histoires de mettre un terme à la sécheresse en faisant venir la pluie. Il y a encore une troisième occurrence dans le Mahāvastu[4], où Ṛṣyaśṛṅga s’appelle Ekaśr̥ṅga, un nom qui évoque la licorne ou « unicorne ».

Ce serait intéressant de faire un rapprochement entre l’histoire de Ṛṣyaśṛṅga et l’épisode du Gilgamesh concernant la séduction de l’homme sauvage Enkidu par Shamat/ Shamhat (« La joyeuse »), la prêtresse de la déesse Inanna, à la demande du roi Gilgamesh d’Uruk. Se pourrait-il qu’il s’agissait de mettre fin à une sécheresse ? Et s’agit-il d’un rite de fertilité s’inscrivant dans le culte d’Inanna ? Gilgamesh donne la mission à un chasseur d’amener une prostituée du temple vers Enkidu.
« Va chasseur,
Emmène avec toi une prostituée du temple,
Une courtisane sacrée ;
Elle domptera cet homme sauvage,
Elle saura l’apprivoiser.
Lorsqu’il se rendra à la source avec sa harde,
Il la trouvera entièrement dénudée,
Et ne sentira pas la force de résister ;
Il jouira de la chaleur de son ventre,
Dévoilant ainsi sa nature humaine à son troupeau,
Qui, se sentant trahi, le laissera tomber
. »[5]
Le chasseur susurre dans l’oreille de Shamat :
« C'est lui, femme
Ôte tes vêtements,
Dévoile donc tes seins,
Offre-lui de te voir nue,
Laisse-le posséder ton corps,
Envoûte-le,
Dompte-le,
Car s'il succombe à tes charmes
. »
L’homme sauvage, qui broute avec les gazelles, ou encore l’ascète, succombe en effet, et la pluie arrive. Le rituel secret du soir de Purī (les barques, la séduction de l’ascète, l’arrivée des pluies) semble correspondre à cet acte de séduction et d’union sexuelle (saṃyoga), symbolique ou réelle. Le même rituel a aussi une version śākta sans doute beaucoup plus tardive (traité dans un autre billet) également pratiquée à Purī, avec une interprétation nettement tantrique (dans le livre de Marglin : chapitre 8 Time dissolved).

Le livre de Marglin nous montre que c’est le roi, marié à la terre, qui est chargé de la prospérité et de l’abondance de son pays, ce qui comprend la fertilité des champs et des bêtes et des humains, menacés par une trop grande ardeur. Ce thème (vie naturelle versus vie civilisée) semble universel. La bête cornue/homme cornu présente un danger par son excès d’ardeur, d’ascèse, de sécheresse, de sauvageté etc. Cet homme sauvage peut se nommer Enkidu, Héraclès/Hercule, Ṛṣyaśṛṅga, Balabhadra, Dionysos etc., et il est un héros solaire.
« Il est évident que si Hercule est le Soleil, comme nous l’avons fait voir par les autorités que nous avons citées plus haut, la fable des douze travaux est une fable solaire, qui ne peut avoir rapport qu’aux douze mois et aux douze signes, dont le Soleil en parcourt un chaque mois. » (Abrégé de l’origine de tous les cultes, Charles-François Dupuis).
Et c’est en effet à l’occasion de diverses fêtes saisonnières, par exemple au moment où le soleil est au plus fort et brûle la terre, que l’ardeur doit être atténuée par les pluies. C’est là que se situe le rite de séduction des devadasī de la ville de Puri. Dans d’autres cultes, comme celui de Mithra, c’est le sacrifice d’un taureau (taurobole) qui serait à l'origine du retour de la vie. Dans ce cas, c’était le sang de l'animal qui fertilisait la terre. Dionysos/Iacchos semble se placer à la charnière du sacrifice du taureau et les rituels dionysiaques de type hiérogamie. Les rites font le lien entre les mythes solaires et les réalités terrestres. Les terriens accordent leurs actes/rituels sur la course des astres, pour que tout soit harmonieux ou auspicieux (maṅgalam).

En s’adressant au chrétien Firmicus qui s’attaque aux cultes anciens, Dupuis écrit : « Ignorez-vous que deux mille ans avant l’ère chrétienne, époque à laquelle remonte la religion des Perses et le culte mithriaque ou du taureau de Mithra, le Soleil franchissait le passage équinoxial sous le signe du Taureau, et que ce n’est que par l’effet de la précession des équinoxes qu’il le franchit de vos jours sous le signe de l’Agneau ; qu’il n’y a de changé que les formes célestes et le nom, que le culte est absolument le même ? » (Abrégé de l’origine de tous les cultes, Charles-François Dupuis).

Sacrifice d’un taureau dont le sang abreuvera la terre, séduction d’un homme-taureau ou de Balabhadra, l’objectif est entre autres d’arrêter l’ardeur du soleil et de fertiliser la terre par des pluies abondantes, comme on le voit dans les histoires d’Enkidu et de Ṛṣyaśṛṅga. Voici un résumé de la version de l’histoire de Ṛṣyaśṛṅga racontée dans le Rāmāyana.

« A la vue d’une apsara (nymphe céleste), un ascète perd sa semence dans l’eau d’une mare. Une antilope buvant de cette eau tombe enceinte et donne naissance à Ṛṣyaśṛṅga qui naîtra avec une corne d’antilope sur le front. Le garçon grandit dans la forêt avec son père et pratique l’ascèse, sans ne jamais voir d’autres êtres humains. Le royaume adjacent est frappé par une terrible sécheresse, à cause du mauvais traitement des brahmanes par le roi. On conseille au roi d’arrêter la sécheresse en invitant l’ascète Ṛṣyaśṛṅga dans la capitale. Le roi veut confier cette tâche aux courtisanes, mais aucune d’elles n’ose y aller. Une vieille prostituée [Gerarai (Grec : Γεραραί), devadasī ?] accepte. Elle fait construire un ermitage sur une barque et se rend avec sa fille auprès de l’ascète. Elle envoie sa fille chez l’ascète. La femme séduit l’ascète qui la prend pour un ermite, n’ayant jamais vu de femme auparavant. Elle le séduit avec des mets délicats de la ville que l’ascète prend pour des fruits qui sont le seul type de nourriture qu’il connaît. La prostituée repart. Le père de l’ascète revient et avertit son fils contre les dangers de tels démons. Mais le fils se languit de la femme, et quand elle retourne, il l’accompagne dans sa barque quand elle retourne à la ville. Le roi loge Ṛṣyaśṛṅga dans le quartier des femmes du palais. Aussitôt Indra fait tomber la pluie. Ṛṣyaśṛṅga marie la fille du roi. »[6]
Il s’agit visiblement d’une version adaptée à la civilisation indienne, mais les éléments principaux y sont. Ce n’est plus le sacrifice du taureau et son sang qui a le pouvoir de fertiliser la terre, mais l’énergie sexuelle (spermatique) de l’ascète Ṛṣyaśṛṅga, l’homme mi-sauvage à une corne.

Femme sauvage avec unicorne, c. 1500–1510 (Basel Historical Museum)
William Dudley, l’auteur de Unicorns fait le lien, et voit des similarités entre l’histoire de Ṛṣyaśṛṅga et l’entrée sur la licorne dans le Physiologus, un bestiaire chrétien du IIème ou IVème siècle apr. J.-C. Dans le Physiologus, la licorne est accaparée par une fille qui la conduit au palais du roi. 

L'Annonciation faite à la Vierge Marie (triptyque Silésie)
William Dudley ajoute d’autres interprétations (Le Christ abandonnant sa nature divine en devenant homme par la vierge Marie), qui nous éloignent du sens original. En gros, le thème originel semble être un rite de fertilité qui pour protagonistes une jeune fille et une bête cornue/homme cornu. Le rite a pour fonction de faire venir la pluie. La licorne est devenu un symbole de puissance, de pureté et de chasteté.

Rêve de la reine Māyā concevant le futur Bouddha.
Un éléphant à 6 défenses entre son corps par le côté







***

[1] Frédérique Apffel Marglin, Wives of the God-King, The Rituals of the Devadasis of Puri, Oxford University Press (1985), p. 106

[2] A la fois la sécheresse de la terre, mais aussi l’ascèse poussée, voir la rigidité de l’organisation de la société, que l’arrivée du dieu détendra pendant quelque temps, en introduisant un peu de « chaos » dans la ville.

[3] On retrouve cette histoire dans le Ramayana et le Mahabharata, ainsi que dans le Srimad Bhagavatam Canto 9.

[4] Jones, J.J. The Mahāvastu (3 vols.) in Sacred Books of the Buddhists. London: Luzac & Co. volume1 volume 2 volume 3. Le passage sur Ekaśr̥ se trouve aux pages 139–147.

[5] L’épopée de Gilgamesh, le grand roi qui ne voulait pas mourir, Jean Kardec, p. 42

[6] Marglin, p. 100. « An ascetic at the sight of an apsaras (heavenly courtesan) spills his seed in the water of a pond. A doe drinks the water, becomes pregnant, gives birth to Risyasringa who has an antelope horn on his forehead. The boy grows up in the forest with his father, practicing austerities and has never met any ocher human beings. In a nearby kingdom there is drought due to the fact that the king had abused the brahmins. The king is advised that to stop the drought he should bring in his cicy the ascetic Risyasringa. The king summons the courtesans who are terrified of the task, they rum pale and lose heart. But an old prostitute agrees to try. She has a hermitage built on a boat and with her daughter sails to the ascetic’s hermitage in the forest. She sends her daughter to the ascetic. The woman seduces the ascetic who mistakes her for a hermit since he has never seen a woman. She plies him with delicacies brought from the city which the ascetic mistakes for fruits which are the only type of food he knows. The prostitute leaves. The ascetic’s father returns and warns his son against such demons. The son however is longing for the woman who, when she returns, takes him along in the boat to the cicy. The king houses Risyasringa in the women’s quarters of the palace. Immediately Indra starts raining. Risyasringa then marries the king’s daughter. »

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