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vendredi 27 novembre 2020

Le tantrisme plus fort que le Ch'an


Fahai Lama et ses disciples devant la grotte de Taijidong. (Source: Mianhuai Fahai shangshi 緬懷法海上師)

Il existe une biographie fragmentaire de Huiding, le maître Ch’an de Lama Fahai ("le quarantième patriarche de l'école Kagyu"噶举派第四十代祖师法海喇嘛德相), que ce dernier avait dictée à son propre disciple Xiaoyin (小音), le 6 novembre 1984. Cette biographie s’intitule Biographie du maître réalisé Huiding, un moine contemporain (Xiandai gaoseng Huiding fashi cheng jiu zhuan, 現代高僧慧定法師成就傳). Mon seul accès à cette biographie est à travers le résumé de Monica Esposito dans l’article rDzogs chen in China From Chan to Tibetan Tantrism in Fahai Lama’s (1920-1991) footsteps[0].

Les dates de Maître Huiding (高僧慧定法師) ne sont données nulle part, et il n’y a pas de photo de Maître Huiding à ma connaissance. Il y a une photo de groupe de 1963, où il pourrait figurer. Si cela se trouve, il figure peut-être à droite de la photo ci-dessus... [1] La partie biographique du maître Ch’an de Lama Fahai ne se limitant principalement qu’à la partie qui concerne l’enseignement du bouddhisme ésotérique tibétain de Lama Fahai à Maître Huiding, ainsi qu’à la note 6 de la page 476[2] de Images of Tibet in the 19th and 20th Centuries, mon billet ne sera basée que sur celle-ci. Il est très probable que la biographie fragmentaire contient d’autres données biographiques faisant défaut dans la traduction résumée anglaise. Des références à Maître Huiding, y compris en chinois, sur Internet sont très rares et viennent principalement de sources sur Lama Fahai. 

C’est à l’âge de 13 ans que lama Fahai (né en 1920) rencontre maître Huiding dans le district Gushan, à l’Institut bouddhiste (Foxueyan), donc autour de 1933. Maître Huiding aurait reçu des enseignements Ch’an de Xuyun (1840-1959) au temple de Yongquan. Huiding donna le nom de dharma Miaokong à son disciple, et fit de lui son assistant-secrétaire, pour enregistrer ses propres enseignements de soutras. A 19 ans (autour de 1939), Miaokong suit son maître à Jiangxi pour répandre le Dharma. Quelques années plus tard, Miaokong devient l’abbé de Yuantongsi, et fonde à Nanchang une Association bouddhiste, avec Huiding comme président, et lui-même comme vice-président. Les deux auraient publié une revue "Eveil" (Juewu, 覺悟). Après une visite de Gangkar Rinpoché (1893-1957) à Nanchang, Miaokong quitte Nanchang pour aller au monastère de Gangkar au Tibet. Le voyage de Gangkar Rinpoché en Chine se termina en 1939. On peut présumer que Maître Huiding était resté à Nanchang pendant ce temps.

Taijidong, grotte taoïste, "the Great Ultimate cave", photo M. Esposito 1996

On n’entend de nouveau parler de Maître Huiding, que lorsque Lama Fahai s’installe dans une grotte appelée Taijidong (太極洞) au Mont Tianmu (Nan tianmushan) autour de 1961. Durant sa longue retraite (1961-1976) dans cette grotte, Maître Huiding aurait été en compagnie de Lama Fahai. A partir de 1976, notre duo reçoit de plus en plus de visiteurs, et décident d’établir un monastère pour femmes. Puis, plus de mention de Maître Huiding, ni même de sa mort, des rituels funéraires, un monument etc., comme s’il n’avait existé que par rapport à Lama Fahai.

La partie essentielle de la biographie de Maître Huiding est le compte-rendu de la conversion du maître Chan au bouddhisme ésotérique par son propre disciple. C’est un fait assez rare pour être signalé. En lisant ce passage, je me suis souvenu de “la conversion” de Gampopa par Milarépa, racontée dans les Cent milles chants de Milarepa par Tsangnyeun Heruka[3]. Gampopa y est décrit comme un moine kadampa un peu rigide, fin connaisseur du mahāyāna, que Milarepa va détendre et introduire dans les pratiques pneumatologiques du bouddhisme ésotérique.

Le rév. Fiolan, disciple principal de Fahai Lama pratique
les six yogas de Naropa, photo M. Esposito 1989


Je vous renvoie vers la traduction anglaise de la vie de Maître Huiding par Monika Esposito pour les détails de la conversion progressive.[4] Lama Fahai commence par mentionner que son maître avait toujours des doutes par rapport à l’engouement pour le tantrisme de son disciple, et qu’il n’avait pas compris son voyage au Tibet, après avoir atteint le but dans la voie du Ch’an. Un jour Lama Fahai demande à Huiding pourquoi celui-ci, après avoir étudié auprès de Xuyun, et avoir atteint le but sous ce maître, avait voulu continuer sa formation en étudiant les enseignements Huayan (Huyan Jing, Avataṃsaka sūtra) ? Son maître ne lui répond pas. Lama Fahai précise que Huiding ne considérait pas les pratiques ésotériques (mizong 密宗 ou tangmi 唐密) comme du bouddhisme.

Lama Fahai enseignant ses disciples, photo M.Esposito 1988

Lama Fahai commence par donner comme amuse-bouche des instructions de la récitation du mantra de Vairocana en association avec la visualisation des trois canaux, et la circulation du mantra. Lama Fahai explique que normalement il n’a pas le droit de donner ces instructions en tant que disciple de Huiding, mais ayant fait des offrandes aux protecteurs il est en mesure de le faire[5].

Huiding se montre un très bon élève et passe par toute une série d’expériences. Huiding veut alors continuer, et au cours d’une initiation devient le disciple de Lama Fahai. Huiding doit désormais pratiquer selon les instructions de de son disciple/maître, ne peut transgresser le samaya et croire en son guru[6]. Les expériences deviennent de plus en plus impressionnantes, et à la fin Huiding est en mesure de monter à Tuṣita, de faire des offrandes à maitreya et de recevoir sa bénédiction. Son corps entier finit par être rempli de nectar. Par la suite, Lama Fahai aurait donné les instructions de Dzogchen à son maître, mais la biographie s’arrête là.

Comment Huiding est-il mort, à quel âge, a-t-il obtenu un corps d’arc-en-ciel, ou un “corps doré”, où son corps est-il préservé ? Tout cela, nous ne le savons pas. Nous savons néanmoins l’essentiel. Le disciple a dépassé le maître Ch’an, et l’a fait progresser encore davantage grâce à la pratique ésotérique. Le renouveau tantrique en Chine a ses maîtres réalisés, et Fahai Lama son tulkou.

Comme je ne maîtrise pas le chinois, les fact-checkers sont le bienvenu.

Le jeune Fahai Lama II et Gankar Rinpoché X
   
***

[0] “This is a manuscript on the life of Huiding 慧定, Fahai Lama’s Chan master (see note 6), and titled Xiandai gaoseng Huiding fashi cheng jiu zhuan 現代高僧慧定法師成就傳 [Biography of the realized master Huiding, a contemporary eminent monk]. It was recorded by Xiaoyin 小音 at the dictation of Fahai Lama on November, 6, 1984. In the summer of 1991, during my last sojourn at the monastery when I asked Fahai Lama to tell me more about his life, he gave me a copy of this manuscript. The last chapter on the views of Fahai Lama on Chan and Tantrism is reproduced in Appendix 1 and partially translated in the sections below. My thanks to Rev. Folian 佛蓮 for sharing with me the majority of Fahai Lama’s manuscripts and documents. See also Appendix 2.”
L'article a été publié séparaément dans le livre "The Zen of Tantra".

[1] Je pense que le "vieux moine" sur la photo en haut de la page ainsi que sur la photo du blog Fusion du Ch'an et du bouddhisme tibétain au XXème siècle, est le "vieux moine" auquel fait référence Monika Esposito. Elle aurait sans doute mentionné que ce "vieux moine" était Maître Huding si tel était le cas. "In 1991, after Fahai Lama’s death, the community of nuns dispersed. The monastery is nowadays guarded by an old monk and some lay devotees who take care of the commemorative stupa built to preserve Fahai Lamas relics, and they hope for tourism to pick up." The Zen of Tantra, p. 18

[2] "Huiding was born in the Anle 安樂 prefecture (Hubei 湖北). When he was 7 years old, he became monk. At 14 years old, he was ordained by Jingyue 淨月 at the Zhanghuasi 章華寺 of Yichang 宜昌 (Hubei). Later, he went to Jiangxi 江西 at the Gaomingsi 高明寺. Afterwards he reached Fujian and, at the Yongquansi 涌泉寺 of Gushan, he received Chan teachings from Xuyun (Xiandai gaoseng Huiding fashi chengjiiu zhuan, 1-27). For a biography on Xuyun see Charles Luk and Richard Hunn, Empty Cloud, the Autobiography of the Chinese Zen Master Xuyun (Longmead: Element Books 1988). According to some disciples Fahai Lama, after having realized Chan’s three barriers (on this term see note 143), received the seal ( yinzheng 印證) from Huiding and Xuyun (see Fori, “Mianhuai Fahai shangshi,” 10). He withdrew for three years with his master Huiding at Gushan, and before leaving Fujian he devoted himself to the seven meditation practices (dachanqi 打禪七) at Mount Xuefeng 雪峰. See “Shangshi Fahai Lama shengping jianshu,”

[3] Garma C.C. Chang, The Hundred Thousand Songs of Milarepa, Shambala, 1977, volume II, à partir de p. 463, notamment p. 477 etc. Garma C.C. Chang Et également un disciple de gars quand Rimpoché et il n’est pas impossible que le traducteur des Champs et Fahai Lama se soient rencontrés dans son monastère au Tibet.

[4] The Zen of Tantra, p.24 etc.

[5] The Zen of Tantra, p. 28

[6] The Zen of Tantra, p. 29

vendredi 20 novembre 2020

L'Energie qui fait tourner la Roue du Falung Gong


Li Hongzhi, fondateur du Falung Gong, en Bouddha

Nous avions vu
que le Parti Communiste Chinois (PCC) avait des rapports mitigés avec le Qigong comme un savoir médical ancestral chinois, qu’il souhaitait libre de surnaturel et de superstitions. A la fin des années 1980, une “Société de recherche scientifique sur le qigong de Chine” (SRQC) était fondée, et en 1988 s’y ajoutait même la “Société de Qigong tantrique tibétain”, le “Qigong” étant une discipline du “souffle vital”, “énergie vitale”, etc., etc. En 1992, la Société de recherche de Falun Dafa est établie comme succursale de la SRQC. Le PCC semble donc approuver des recherches dans le domaine du “souffle vital”, notamment dans un objectif d'hygiène, de santé voire médicinal. C’est la SRQC qui doit encadrer les diverses formes de disciplines du souffle vital, qui sont acceptées tant qu’elles ne constituent pas une forme de concurrence idéologique au marxisme-léninisme. C’est la ligne rouge entre la tolérance et la persécution.

Une “science” qui se limite à étudier les liens mystérieux entre “le corps” et “l’esprit”, sans (trop) faire appel au surnaturel était tolérée. Les méthodes des religions et d’autres traditions ancestrales devaient être délestées de leurs contenus surnaturels et superstitieux. Où se trouvent les limites, qui décide des limites à ne pas franchir ? Mais quand on pose “un corps” et “un esprit” et “le lien” entre les deux, ces limites ne sont-elles pas déjà dépassées ? Cette dualité est la porte ouverte aux spéculations les plus diverses, les diverses spéculations pouvant même faire des petits. Ce que le PCC reproche au fond au bouddhisme tibétain, ce ne sont pas tant les croyances et les pratiques que de nombreux chinois ont eux-mêmes adoptés, pour ré-enchanter leur bouddhisme pendant “le renouveau tantrique”, mais les revendications politiques qui sont celles de l’idéologie Nation-Roi-Religion du bouddhisme ésotérique, en contradiction avec l’idéologie chinoise.

Quand l'école Qigong est trop accueillant, la SRQC intervient, et le PCC y met éventuellement un frein. Liu Guizhen, l’inventeur du Qigong l’avait appris à ses dépens. Li Hongzhi (李洪志, né en 1951), l’inventeur du Falung Gong, “La Grande Voie de l’Accomplissement”[1], avait fait une autre tentative d’enchantement, car il trouvait l’approche du Qigong trop matérialiste, et voulait donner une plus grande place à “l’esprit”, en puisant dans “le bouddhisme”.

Ling Hongzhi en entrepreneur spirituel

Selon Li Hongzhi, le véritable “Qigong” est plus ancien que le Qigong, et existait déjà avant les grandes religions (taoïsme, bouddhisme) qui l’ont intégré. En théorie, il peut y avoir des formes pré-religieuses, religieuses et post-religieuses du Qigong[2]. Li Hongzhi ne s’encombre pas des détails (“la cultivation de tel ou tel méridien, de tel ou tel point d’acupuncture ou passage d’énergie”) et nous amène droit au but : “la cultivation et la pratique de Dafa”. Le glossaire explique que “Dafa” est “La Grande Loi (de l’univers)”. Le Maître “installe un Falun” avec “les mécanismes énergétiques”, tout en nous apprenant les exercices. Un “Falun” est une “Roue de la Loi”. Une sorte de roue énergétique, je pense à un cakra, et j’imagine une sorte de rituel où le Maître nous “installe” cette “Roue de la loi”, qu’il convient de cultiver par des exercices physiques et “énergétiques”, et des qualités morales (bouddhistes).

20ème anniversaire de l'enseignement du Falung,
7400 pratiquants forment ensemble l'image du Maître à Taipeh

Initialement, la SRQC et le PCC ne semblaient pas avoir eu trop de mal avec l'approche Falun. C’est quand la SRQC voulait se mêler de l’organisation du mouvement (en 1999), et devant le refus d'obtempérer de celui-ci, que le Falun Gong a été forcé à la clandestinité. Depuis, leur leader, le mouvement et leur doctrine ont été dénigrés par les autorités. A tort, à raison, je n’en sais rien. Ce mouvement religieux (car il est reconnu comme tel, dans les faits, aux Etats-Unis, où habite désormais Li Hongzhi) est-il plus dangereux qu’un autre ?
“Quand les pratiquants de Falun Gong parviennent à un certain niveau, la partie de leur Gong consommée peut être reconstituée et compensée totalement par le Falun, qui maintient ainsi automatiquement le niveau de la force de Gong. C’est justement en cela que réside l’une des caractéristiques de Falun Gong. Et alors seulement on pourra faire usage de ses pouvoirs de Gong.” (Livret PDF FR)
Le glossaire nous apprend que “Gong” signifie :
“1) une énergie de haut niveau transmise à une personne ou issue d'un travail spirituel sur soi, ou cultivation. Comparée au Qi, elle est une forme supérieure d’énergie.
2) une méthode qui développe aussi une telle énergie et qui peut éventuellement inclure des exercices
.”
Je comprends une sorte de “concentré de Qi”, grâce à la pratique du Falun[3]. Il est facile d' imaginer que cela comprend de nombreux avantages corporels et spirituels[4]. Le Falun Gong tient-il ses promesses ? D’autres religions tiennent-elles les leurs ? A un certain niveau d’abstraction, même la SRQC et le PCC ne doivent plus y voir clair. Mais tant que les idéologies religieuses ne sont pas contraires à l’idéologie chinoise, cela ne pose pas de problème. Li Hongzhi l’a bien compris. Dans la section 4. Ce que doivent savoir les pratiquants de Falun Dafa de son livret, il écrit :
“2. Tous les pratiquants de Falun Dafa doivent observer strictement les lois de leur pays de résidence. Toute conduite qui viole la politique et les règlements d'Etat s’oppose aux mérites et aux vertus de Falun Dafa. Les intéressés sont eux-mêmes responsables de l'infraction et de toutes les conséquences qui en découlent.”
Pour l’anecdote, le n° 1 de cette section précise :
“1. Le Falun Dafa est une méthode de cultivation et de pratique de l'école des bouddhas. Il n'est permis à personne de se livrer à la propagande d’une religion sous le couvert de la cultivation et de la pratique de Falun Dafa.”
Dragon Springs, état de NY, USA

Ce qui semble impliquer que “l’école des bouddhas” n’est pas une religion, et que le Falun Gong n’est pas une religion non plus. Ce qui ne l’empêche pas d’être exonérée d’impôts aux USA depuis 2001, et de s’installer immobilièrement aux USA. En France, elle est dans la viseur de l’UNADFI. Secte ou "Nouveau mouvement religieux" ?

La pratique et les exercices sont centrés sur des manipulations de la roue Falun “à l’aide des mudras des bouddhas”. Le pratiquant Falung est une sorte de Bouddha “cakravartin”, un “Roi détenteur de la roue solaire en révolution”.
“Le Falun en rotation a la même nature que l’univers, il est l’univers en miniature. La roue de la Loi de l'école des bouddhas, le Yin et le Yang de l'école des taos, et tout ce qui existe dans le Monde des dix directions, se reflètent sans aucune exception dans le Falun. Sa rotation vers l'intérieur (dans le sens des aiguilles d'une montre) donne le salut au pratiquant lui-même : elle permet d’absorber une grande quantité d'énergie de l'univers et la transforme en Gong. Sa rotation vers l'extérieur (dans le sens inverse des aiguilles d’une montre) donne le salut aux autres : elle permet de dégager l'énergie, d’apporter le salut à tous les êtres et de redresser tous les états anormaux – tous les gens se trouvant autour du pratiquant en bénéficieront.”
Comme dans le tantrisme, ce qui est extérieur est intérieur et vice-versa. La roue Falun que l’on manipule au milieu de l'abdomen, centre de gravité du corps, n’est autre que la roue universelle.
“Plus les mouvements sont simples, plus votre transformation pourra être complète, car ils maîtrisent tout au niveau macroscopique. En portant la roue pendant les quatre positions de cette série, vous pouvez avoir la sensation qu'un grand Falun tourne entre vos deux bras : presque tous les pratiquants peuvent l'éprouver. Dans la pratique du Falun debout comme un pieu, il n'est pas permis de se balancer ou de s'agiter comme dans les pratiques avec le corps possédé par un esprit malin. Cela ne va pas, ce n'est pas ça la pratique de Gong. Pourriez-vous voir un bouddha, un tao ou un dieu se trémousser comme ça ? Jamais.”

En lisant le très intéressant article de Chen Bing, The Tantric Revival and Its Reception in Modern China (traduit par Monica Esposito), on voit bien l’importance et l'envergure du “renouveau tantrique” et de ses nombreux auteurs. Ce renouveau (qui ne semble jamais finir, et qui vaut bien le New Age) passe forcément par des syncrétismes plus ou moins heureux, du moins si on n’a pas peur de l’enchantement...

MàJ 23082024 L’empire ésotérique du Falun Gong, Monde diplomatique août 2024

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[1] Titre de la traduction française du livre de Li Hongzhi. Traduction révisée du livre « Falun Gong. La voie de l’accomplissement » publié par les Éditions Favre, Lausanne, 1999.

[2] “Le qigong dont on parle aujourd’hui ne s’appelle pas en réalité qigong. Il a pris sa source dans la cultivation et la pratique individuelle des anciens Chinois ou dans celles des religions. Ce terme est introuvable dans les textes de « l’Alchimie interne », du « Canon taoïste », ou des soûtras* bouddhistes. Au cours de l’évolution de la présente civilisation humaine, le qigong a traversé la période où les religions étaient en train de se former ; il existait bien avant les religions. Après l’apparition des religions, il a pris une certaine couleur religieuse. On le nommait autrefois de diverses façons : la « grande Loi de cultivation des bouddhas », la « grande Loi de cultivation du Tao », « l’Art de faire tourner neuf fois le cinabre* », la « Loi des arhats* », la « méditation du Diamant* », etc. De nos jours, si on l’appelle qigong, c’est pour mieux l’adapter à la façon de penser de nos contemporains et mieux le répandre dans la société. En fait, il s’agit bel et bien de la voie pour cultiver et forger le corps humain qui existe en Chine.” Livret PDF FR.

[3] “le Falun ne cesse de tourner et absorbe de l’univers beaucoup de Qi (la forme que prend l'énergie au stade initial). Jour et nuit, il ne cesse d’accumuler en chacune de ses parties le Qi absorbé et le transforme en une matière supérieure qui deviendra finalement le Gong sur le corps du pratiquant. Voilà comment la Loi forge la personne.” Livret PDF FR

[4] “Le pratiquant, arrivé à un certain niveau de force de Gong et de Xinxing, doit accéder à l'état d’éveil (libération du Gong) dans ce monde, il réussira à cultiver un Corps incorruptible.” Livret PDF FR

jeudi 19 novembre 2020

L'énergie souffle où il veut


Photo Beliefnet

Pendant le renouveau tantrique chinois à la fin de l'empire, pendant la République de Chine et au début de la Chine communiste jusqu’à la révolution culturelle, les élites chinoises s'abreuvèrent aux sources tantriques tibétaines, pour se réapproprier le bouddhisme ésotérique (japonais et tibétain) et pour ainsi ré-enchanter le bouddhisme chinois. Je m’intéresse surtout à l’aspect de ré-enchantement : les aspects les plus ésotériques et surnaturels, et notamment tout ce qui se rapporte au lien corps-esprit, le corps subtil et son ingénierie. Comme il y a “le corps” et qu’il y a “l’esprit”, aussi insaisissable qu’il soit, il y a un lien entre les deux. En passant par l’un on doit pouvoir maîtriser l’autre et vice-versa. A la mort seul “le corps” meurt, l’esprit est immortel. Le bouddhisme a beau proclamer ses quatre vérités, l’ésotérisme l’emporte.

Pendant cette période, on s’intéresse plus particulièrement aux liens “lumineux” entre le corps et l’esprit et leur utilisation. On peut donc présumer que quand les lamas nyingma et kagyu enseignaient les pratiques visionnaires du Franchissement du Pic (tib. thod bgral), les Six yogas de Nāropa, les principes du corps intérieur (tib. Zab mo nang don), les pratiques énergétiques “rtsa rlung thig le”, le transfert de la conscience (tib. ‘pho ba), etc., ils étaient particulièrement attentifs. Les lamas tibétains (p.e. Gangkar Rinpoché), étaient invités par les universités chinoises pour donner des conférences.

"Liu Guizhen émettant du qi"

En 1950, Liu Guizhen (劉貴珍), l’inventeur du Qigong avait déjà intégré des pratiques tibétaines dans son cursus au sanatorium de Beidahe (北戴河) dans la province de Hebei[1]. Ne maîtrisant pas le chinois, je n’ai pas trouvé l’origine de cette intégration. Pendant sa période de grâce, Liu Guizhen a pu développer sa méthode et implanter ses instituts. Je n’ai pas de vue sur le comment et le pourquoi de l’intégration de pratiques tibétaines dans le Qigong, et très peu de vue également sur l’origine de la méthode de Liu Guizhen, héritée de ses ancêtres. A creuser.
“Liu Guizhen (1920-1983), jeune cadre du parti, sera soigné en 1947 d'un ulcère par son oncle Liu Duzhou qui lui apprend le travail de la force intérieure (neiyanggong), pratique transmise traditionnellement de maître à disciple. Le parti le pousse à approfondir cette pratique. Le secrétaire du parti, Cheng Yulin, l 'assigna à l'enseignement dans le sanatorium des cadres du Hebei méridional et l'entoura d'un groupe de chercheurs.” (Extrait de Histoire du Qi Gong De l'antiquité à nos jours)
Pour Liu Guizhen, le Qigong est une triple discipline (santiao) : du corps, de la respiration et de l’esprit. Sa méthode aurait même une petite lignée de transmission “Nei Yang Gong Qigong”, qui remonte de son oncle Liu Du Zhong[2] à un certain Hao Xiang Wu, en une transmission de quatre détenteurs. On peut se demander quel est exactement le lien entre le Qigong et le renouveau tantrique en Chine. La méthode Liu Guizhen était initialement très populaire, jusque dans les plus hauts rangs du Parti communiste. On comprend qu’une méthode ancestrale d’AOC chinoise, sans trop de surnaturel, ait pu les séduire. Pourquoi chercher chez les Tibétains un savoir énergétique et des techniques de longévité ancestraux que la Chine aurait déjà (Qigong, acupuncture, etc.)[3] ?

Le grand timonier se baignant à Beidahe

On peut imaginer que lorsque les membres du Parti passèrent leurs vacances d’été en famille à la plage de Beidahe, ils auraient pu en profiter pour se faire soigner au sanatorium du docteur Liu Guizhen[4].
“In 1959 over 200 hospital in China were offering Qigong treatment and over 50 of them attended a conference, each producing research data, with the treatment having a 94% positive effect rate in over 25 conditions and the treatment leading to a complete recovery in 80% of the cases studied.” (Extrait de site web Neiyanggong USA)
Puis, changement de programme abrupt, la période de grâce de Liu Guizhen se termine. “Le créateur de l’herbe vénéneuse Qigong” fera de la prison pendant 11 ans, et subira des tortures et de la rééducation. Mao et son Parti se seraient-ils aperçus que la méthode de Liu Guizhen n’était finalement pas si ancestrale ou chinoise ? Du même coup, les vacances d’été du Parti à Beidahe, ont été interrompues jusqu’à la fin des années 1970[5].

Après la mort de Mao en 1976, et l’arrestation de la Bande des Quatre (cinq avec leur leader Mao), responsable de la révolution culturelle, un renouveau modéré pouvait reprendre. Le Qigong pouvait revenir, et était de nouveau prêt à recevoir toutes sortes de greffes.

On peut de nouveau se baigner, Deng Xiaoping à Beidahe

Nous ne savons pas grand chose de la vie du futur Fahai Lama entre les années 1950, où il part à Shanghai, pour travailler dans un centre médical (qigong et acupuncture) entre Ningbeilu et Henang zhongdu. Il aurait tenté de retourner voir son maître au Tibet, mais comme celui-ci était en résidence surveillée (1956-57), il avait fait demi-tour, et repris son travail (?). En 1961, il aurait entamé sa “longue retraite” au Mont Tianmu (Nan tianmushan), jusqu’à la fin de la révolution culturelle. On le voit ré-émerger à partir de 1976, quand il commence à enseigner officiellement, et qu’il ouvre son centre. En 1983, la revue “Qigong” commence à expliquer des méthodes tantriques tibétaines. En 1988, a lieu la fondation de la Société de Qigong tantrique tibétain de la Société chinoise des sciences du Qigong (Zhongguo Qigong Yanjiuhui Zangmi Qigonghui 中国气功科学研究会 藏密氣功 ), avec de nombreux lamas et tulkous parmi leurs membres. Fahai Lama et Zhuba (?) furent de la partie (source Chen Bing).

Au milieu des années 1980, il y avait déjà 2000 organisations de Qigong et entre 60 et 200 millions de pratiquants dans toute la Chine, et à la fin des années 1980, le Qigong était pratiquée dans tous les segments de la population (source : Vibrational Energy Medicine).

Planche du Xingming guizhi

Le terme Qi gong apparaît pour la première fois dans un texte taoïste (Xingming guizhi, un recueil de préceptes taoïstes d’hygiène corporelle) datant de la dynastie des Tang (618-907), où il le sens de "procédés du souffle". Le terme “Qi” signifie quelque chose comme énergie vitale ou souffle. Il s’apparente à l’idée de souffle vital, le pneuma chez les Grecs, le prāṇa chez les Indiens, le rlung chez les Tibétains. Maîtriser et chevaucher le souffle vital est détenir le secret de la santé, de la longévité, voire de l’immortalité. La “pneumatologie” est donc l’étude de cette énergie vitale, qui affirme l’existence d’une énergie vitale qui pénètre le vivant, que l’on pourrait capturer, mesurer[6], faire circuler, monter, descendre, maîtriser... Cette énergie est censée établir “le lien” entre “le corps” et “l’esprit”. C’est une manière de penser qui peut rapidement aller vers une pensée essentialiste, où l’on aura du mal à ne pas attribuer une réalité à des idées qui n’en ont pas, ce qui n'exclut pas qu'elles ne puissent pas produire d'effets, mais c'est un autre débat. 
"Je voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler : car il leur faudroit un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies…" Montaigne, Apologie de Raymond de Sebonde 

Cours avancé de Qigong (1993) sur le mont Miaofeng, Pékin.
La casserole sur la tête aiderait à prendre conscience du lien entre l'homme et le Ciel (source internet).
 

***

[1] Chen Bing, The Tantric Revival and Its Reception in Modern China, traduit par Monica Esposito dans Images of Tibet in the 19th and 20th Centuries, 2008, p. 410
“ In the 1950s there were already some Tibetan Tantric practices in what Liu Guizhen taught at his qigong sanatorium in Beidahe (Hebei province), and contemporary qigong movements still regard meditative and esoteric practices as a kind of qigong therapy. In the modern Chinese translations of Tibetan Tantric works, breathing methods and techniques for the circulation of inner energy, like the vase-shaped breathing (Tib. bum can, Ch. baoping qi) were often translated by the term qigong (manipulation on qi or vital energy), and, from 1983, the review Qigong started to explain Tibetan Tantric methods.”

[2] “Eventually Uncle Liu Duzhou revealed the most important ‘secret’ of qigong and how it benefited a person’s health:
By silently repeating a phrase while focusing mental awareness below the navel, brain activity was slowed and the inner organs were strengthened. Doing this improved mental and physical well-being which consequently prolonged lif
e.” Chinese Buddhist Encyclopedia

[3] “Mao Zedong himself recognized the conflicting aims between the rejection of feudalistic ideas of the past and the benefits derived from those ideas. Traditional Chinese medicine was a clear example of this conflict. His solution can be summarized by his famous phrase "Chinese medicine is a great treasure house! We must make efforts to uncover it and raise its standards!", which legitimized the practice of traditional Chinese medicine and created an impetus to develop a stronger scientific basis.[21] The subject of qigong underwent a similar process of transformation. The historical elements of qigong were stripped to create a more scientific basis for the practice.” Extrait de Vibrational Energy Medicine, PediaPress

[4] “In 1956 the Beidaihe Medical Qigong hospital and training facility was established and many of the early patients included high ranking government officials.” Extrait de site web Neiyanggong USA
Voir aussi l’article en chinois 揭密夏都北 戴 河:看领 导 人如何度假? sur les vacances du Parti à Beidahe.

[5] “In the late 1970s, following the denial of the "Cultural Revolution", a large number of veteran cadres who had been impacted were rehabilitated, central and local sanatoriums were returned to various departments, and the past sanatorium system was gradually restored. Some senior central officials went to Beidaihe in the summer to recuperate and work, and some important domestic political activities and important decisions began to be related to Beidaihe.” traduction automatique Google de l’article 揭密夏都北 戴 河:看领 导 人如何度假?.

[6] "In the early 1980s, the Chinese scientific community attempted to verify the principles of qi through external measurements. Initially, they reported great success suggesting that qi can be measured as a form of electrical magnetic radiation. Other reports indicates that qi can induce external effects such as changing the properties of a liquid, clairvoyance, and telekinesis. Those reports created great excitement within the paranormal and para psychological research communities. (Wikipedia)