lundi 26 juillet 2010

Réflexions sur le karma 2

Le premier sens du mot karma est "acte rituel" et s'inscrit dans la société védique basée sur le sacrifice. Tout homme est redevable aux dieux, aux ancêtres, aux voyant (S. ṛsi) et aux autres hommes. La "dette" envers les dieux acquittée par les sacrifices.[1]
« Les hommes eurent un désir : rejetons le manque, le mal, la mort. Grace au rite (S. karma), ils rejetèrent le manque, le mal, la mort.» śatapatha brāhmaṇa. X1,2,7
Ces sacrifices sont bien encadrés et s'ils sont bien exécutés techniquement, le succès est garanti. Puis, le sacrifice, "l'agir conformément à l'équilibre de l'ensemble", sort du contexte des rituels sacrificiels et devient d'ordre moral et individuel.
Le karma maintient l’animé (jîva) emprisonné dans l'inanimé (ajîva). La libération de l'état humain est difficile. Les Jaïns croient que le jîva continue à souffrir pendant toutes ses vies ou réincarnations, qui sont d'un nombre indéfini. Ils pensent que chaque action effectuée par une personne, qu'elle soit bonne ou mauvaise, ouvre les canaux des sens (vue, ouïe, toucher, goût et odorat), par lesquels une substance invisible, le karma, s'infiltre à l'intérieur et adhère au jîva, déterminant les conditions de sa prochaine réincarnation.[2]
Avec ce changement de la notion du karma, notamment dans le jaïnisme et le bouddhisme, ce n'est plus l'acte rituel qui est déterminant, mais l'acte moral. Il convient dorénavant de bien garder les trois portes (corps, parole et mental) ainsi que les portes des cinq sens (P. indriya-sanvara-sila) pour éviter le karma de s'infiltrer et de s'attacher au jīva ou à tout autre "support" recueillant les karma, de quelque nature qu'il soit. Le sacrifice n'est plus efficace et du même coup les dieux n'ont plus de rôle à jouer à ce niveau.

En effet, si c'est l'agir individuel (S. karma) qui est déterminant pour le manque, le mal et la mort à quoi servent les sacrifices aux dieux ? Pourquoi un bouddhiste qui a foi en la coproduction conditionnée (S. pratītyasamutpāda ) et en le karma ferait-il des sacrifices aux dieux ? D'un autre côté il est difficile pour un membre d'une société régie par la notion des quatre dettes mentionnées ci-dessus de ne pas s'acquitter de celles-ci ou, en ne s'en acquittant pas, de ne pas en ressentir de la culpabilité. On trouve dans les énumérations des vues erronées (P. (micchā-ditthi) de l'abidhamma que ne pas croire en la loi des kamma, en l'efficacité du don et du sacrifice, en les êtres spontanés (p.e. deva), les résultats d'une vie contemplative etc. est une vue erronée. [3] L'abidhamma ne contredit donc pas l'efficacité du sacrifice, mais celui-ci n'est pas encouragé dans le bouddhisme pāli, dans le sens qu'il ne fait pas partie des pratiques orthodoxes.

Dans le petit texte "Duties of the Sangha" écrit par Ajaan Lee Dhammadharo, on retrouve la notion de dette karmique ou dette morale envers ceux à qui nous sommes redevables ou à qui nous avons fait du tort.
Kamma: Actes d'intention conduisant à des états d'existence et la naissance. Les "dettes karmiques" sont des dettes morales envers les autres, soit parce qu'on a été une charge pour eux (l'exemple premier étant nos parents), soit parce qu'on leur a fait du mal.
L'intégration des tantra dans le bouddhisme était accompagnée du retour d'un rôle actif des dieux et des rites pour remédier au manque, au mal et à la mort. Dans le bouddhisme tantrique, on trouve donc côté à côté, les deux notions de karma : acte rituel ou sacrifice pour s'acquitter des dettes karmiques et acte moral conduisant à des états d'existence. Les deux notions sont assez opposés et capables de se saper l'une l'autre. Le kamma enseigné par le Buddha s'oppose au Karma védique. Et pris au premier degré, les rites tantriques capables d'influer sur la fortune, la fécondité, les réalisations spirituelles, l'élimination de karma négatif etc. peuvent sembler aller à l'encontre de la coproduction conditionnée. Si l'une domine c'est aux dépens de l'autre.

Au deuxième degré, d'autres interprétations plus symboliques et psychologiques sont possibles. La notion de dette/culpabilité et comment celle-ci peut constituer un empêchement à la réalisation spirituelle. Que représentent les dieux ("dons de la vie" ?) et les sacrifices faits à eux ? En parallèle, ce qui est effectué ou exprimé dans les rites aux dieux indiens, peut-il être effectué ou exprimé autrement ? Les maîtres quiétistes prétendent que oui.

***

[1] Féminité de la parole, Charles Malamoud, p.161
[2] Wikepedia
[3] Elles sont définies ainsi dans le “Dhamma Sangani”(premier chapitre de l'abidhamma) : "Il n'existe pas de telles choses que les aumônes, les sacrifices ou les cultes (
S. pūjā) ; il n'y a pas de fruit aux actes positifs ou négatifs. Il n'existe pas de telles choses que ce monde-ci, le suivant ; il n'y a pas de telles choses qu'une mère ou un père ; ou des êtres spontanés naissant sans eux ; il n'y a pas de renonçants ou de brahmanes dans le monde qui ont atteint la plus haute réalisation, qui ont compris et réalisés par eux-mêmes ce monde-ci ainsi que le suivant et qui l'ont proféré " Voir aussi le Samaññaphala Sutta : Les fruits de la vie contemplative DN 2 PTS. Le Brahmājala Sutta .(D.1) enseigne 62 vues erronées.

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