mercredi 5 décembre 2012

Entre le yoga et l'alchimie



La Maitrāyanī upaniṣad[1] semble être partiellement en dialogue avec un bouddhisme, et assez tardif. Le dialogue se passe entre le sage Śākyāyana et le roi Brihadratha du clan d’Ikṣvāku (« canne à sucre »). Dans les Purāṇa, la dynastie d’Ikṣvāku est celle des grands figures mythologiques et historiques. Le prince Rama en fait partie, tout comme le bouddha Gautama et son fils Rahula selon les bouddhistes. Au début du dialogue, le roi Brihadratha[2] semble partir d’un point de vue plutôt bouddhiste. Marqué par le caractère transitoire des choses, il demande au sage de le sauver. Celui-ci va lui enseigner que l’Atman est son propre soi. – De quel soi parles-tu, ô vénérable ? demande le roi, qui dans son milieu avait dû entendre plutôt parler d’une absence de soi (P. anatta). Le sage Śākyāyana lui enseigne alors la doctrine du sage Maitrī, l’Amical, « l’auteur du Maitrayani Samhita, auquel est adjointe la Maitrāyanī upanishad ; il fonda une nouvelle école (Shakha) du Krishna Yajur Véda, le Maitrāyana qui est l'une des six écoles védiques du Yajur Véda toujours existantes de nos jours. »[3] Le message principal de cette upaniṣad ce sont « les concepts d'Atman et de Brahman, la primauté du Prana dans l'éveil de la conscience, et la fonction réunificatrice du Pranava Om ». Elle enseigne un yoga à six branches.

Le Soi dont parle Shakayanya, qui suit le sage Maitrī, est « l’Immortel, le Sans-peur, Brahman », que l’on peut atteindre en s’appuyant sur le souffle (prāṇa). Cette science de Brahman (brahmavidyā) est la gnose de toutes les upaniṣad telle qu’elle fut élucidée par le vénérable Maitrī. Elle enseigne ainsi le Soi, l’Immortel, le Sans-Peur, le Brahman :
« 4. "Celui qui est réputé éminent et transcendant la vie dans le monde, se tient comme les ascètes, au-dessus et par-delà les impressions sensorielles; c'est lui qui est pur. immaculé, qui est vacuité (shunya), qui est paisible, dont le souffle est imperceptible, qui est dénué du sens de l'ego, infini, impérissable, stable, éternel, non-né, libre, établi en sa propre majesté, et c'est lui qui emplit ce corps-ci de conscience, le fait se tenir debout, est celui qui l'anime."
5. "Certes, cet Etre subtil, insaisissable, invisible, qui est appelé le Purusha, dépose une parcelle de lui-même dans ce corps à son insu, de même que dans le cas d'une personne endormie, l'éveil se prépare à son insu. Mais cela, qui est également ce pur esprit, présent en tout homme, est le connaisseur du champ (kshetrajna), qui se fait connaître au moyen de la pensée (manas), de la discrimination (buddhi) et du sens de l'ego (ahamkarà), de même que Prajapati se fait connaître sous le nom de Totalité universelle (viśvā). Et c'est à travers lui (Prajapati) en tant que conscience, que ce corps est empli de conscience, se tient debout et est animé." » 
L’Etre subtil anime le corps comme Prajapati, l’Homme cosmique résidant au sein du soleil, anime l’univers à l’aide de cinq souffles (prāṇa). En se divisant en cinq souffles, Prajapati « se dissimula dans la cavité du cœur (hridaya guha) »[4], véritable centre de l’espace, tout en se manifestant en toute chose, comme il ressort de l’Hymne à l’Etre universel.[5] C’est à ce Seigneur de la Totalité que s’adresse le culte, le sacrifice intérieur. Tout ce qui est ingéré ainsi que toutes les jouissances lui sont destinés.
« Comme un souffle de vie, comme un feu, l’Atman suprême
Repose en moi sous forme de cinq souffles,
Lui, qui consomme tout, qu’il soit satisfait,
Et qu’il satisfasse l’univers entier. »[6]
Ce Seigneur, qui est le conducteur du chariot, le corps, et qui en tient les rênes réside dans le cœur. Et c’est là, que le yogi, le roi Brihadratha dans ce cas, peut s’unir à lui à l’aide d’un sextuple yoga[7] ainsi que par l’offrande au feu (hotra, homa) intériorisée ou spiritualisée dans un sacrifice offert au feu (digestif) du prāṇa (prāṇāgnihotra).

Tournons-nous vers le taoïsme. « Le Tao a engendré l’Un, l’Un a engendré le Deux, le Deux a engendré le Trois, le Trois a engendré dix mille êtres. »[8] Le souffle primordiale n’a qu’une nature, dont le Ciel et la Terre (yin et le yang) sont deux fondements, dont l’harmonie fertile est le Trois, l’Homme, le monde défini. Le yin céleste est ombre, froid, repos, mort, féminité et contraction et le yang terrestre lumière, feu, vie, masculinité et expansion. Deux forces opposées, deux souffles.
« Le yin et le yang se transformèrent et formèrent les Cinq Agents qui sont le Bois, le Feu, le Métal, l’Eau et la Terre. On les appelle aussi les Cinq Souffles. »[9] La théorie des Cinq Agents rend compte de la croissance et de la décroissance des êtres et des choses. Chaque Agent est susceptible d’être « conquis » ou détruit par celui qui est plus fort que lui : le Bois par le Métal, celui-ci par le Feu ; ce dernier par l’Eau et celle-ci par la Terre, que le Bois peut vaincre (cet ordre de destruction se trouve à partir de l’ordre d’engendrement en sautant une « génération ». [10] Les cinq Agents sont divinisés sous diverses formes. 


L’œuvre alchimique taoïste reproduit à l’intérieur du corps, le processus cosmique de l’Homme, produit du Ciel et de la Terre. Le candidat à l’immortalité reconstitue à cet effet un athanor, un fourneau à combustion lente, dans lequel est cuit l’élixir de l’immortalité (amṛta, soma) à partir de cinq ingrédients associés aux Cinq Agents. Le corps alchimique reproduit le cosmos tripartite (Ciel, Terre, Homme) et se divise en trois « champs de cinabre », le Ciel en haut, la Terre, contenant la force vitale, en bas et l’Homme, l’Harmonie centrale ou le Cœur vide, entre les deux.
« Ces champs de cinabre gouvernent les vingt-quatre souffles du corps qui correspondent aux vingt-quatre « souffles » de l’année (un par quinzaine) et aux vingt-quatre constellations zodiacales. Ils témoignent dans le corps de la présence des trois Seigneurs énonciateurs des Textes sacrés avant la formation du monde. »[11] 
Ce corps cosmicisé est habité par les même dieux que ceux « à l’extérieur ». Les esprits du corps sont des gardiens qui doivent fermer les orifices du corps « par où s’engouffrent des souffles mortels et peuvent s’échapper les esprits, afin d’en faire un athanor étanche, un monde clos qui est à la fois leur réceptacle  leur demeure, le lieu et la matière de l’œuvre de raffinement à laquelle procède l’adepte. »[12]

L’élixir d’immortalité (amṛta, soma) produit ainsi, ou par un autre des trois procédés[13], est destiné au Ciel. 
« Il s'agissait d'éviter que l' "essence" ne s'échappe à l'occasion des rapports sexuels et de la faire circuler mêlée au souffle pour la conduire du champ de cinabre inférieur au champ de cinabre supérieur, c'est-à-dire dans le cerveau qu'elle devait "réparer" ».[14]
Dans la Maitrāyanī upaniṣad, Śākyāyana disait : « Celui qui, sans immobiliser son souffle (prāṇa), le dirige vers le haut, le laisse s’échapper sans pourtant qu’il s’échappe, fait se dissiper les ténèbres – c’est l’Atman, le Soi. »[15] L’Immortel. 

Le Tibet (qui a ses propres pratiques d'alchimie intérieure), situé entre l’Inde et la Chine, comme l’Homme entre le Ciel et la Terre, est à la croisée de ces deux grandes cultures, et subissait directement l’influence des deux. Entre le yoga, qui signifie « effort », et l’Œuvre, autrement dit l’alchimie, tant appréciée par les siddha.


***

Illustrations : gravure du Manuel d'alchimie intérieure (Hsing-ming-kouei-chih), Bibliothèque Nationale de Paris

[1] Cette Upanishad est apparue sous de nombreux titres : Maitrayana-Brahmaya Upanishad, Maitrayana-Brahmana pour Max Müller, Maitri, Maitrayana ou Maitrayani.

[2] Il y a un roi légéndaire, aussi nommé Maharatha, qui est considéré comme le fondateur de la dynastie Barhadratha dynasty, la plus ancienne de Magadha. Sinon, le dernier roi de la dynastie Maurya (celle d’Asoka), Brihadratha Maurya, avait regné de 187 à 180 avant J.C.

[3] Les 108 upaniṣad

[4] Les 108 upaniṣad traduits par Martine Buttex, p. 411

[5] 108 upaniṣad, p. 414. Comparer avec l’Hymne au dharmadhātu attribué à Nāgārjuna

[6] 108 upaniṣad, p. 418

[7] Contrôle du souffle, retrait des sens, méditation, concentration, maîtrise du mental et immersion extatique (108 upaniṣad, p. 421). Ce sont sensiblement les mêmes branches que celles de la phase d’achèvement (T. rdzogs rim) du Kālacakra (T. sbyor ba yan lag drug), à savoir 1. retrait des sens (S. pratyāhāra T. sor sdud), 2. méditation (S. dhyāna T. bsam gtan), 3. contrôle du souffle (S. prāṇāyāma T. srog rtsol), 4. concentration (S. dhāraṇā T. 'dzin pa), 5. maîtrise du mental (S. tarka) (dans le Kālacakra  S. anusmṛti T. rjes dran) et 6. immersion extatique (S. samādhi T. ting nge 'dzin). Je reprends ici les traductions de Martine Buttex.

[8] Lao Tseu, chapitre 42

[9] Comprendre le tao, Isabelle Robinet, p. 164 citant YJQQ 55.1b (Yun ji qi qian, Commentaire sur les écritures de l’emperuer jaune)

[10] Comprendre le tao, Isabelle Robinet, p. 166

[11] Comprendre le tao, Isabelle Robinet, p. 234

[12] Comprendre le tao, Isabelle Robinet, p. 235

[13] 1. Le « cinabre intérieur » (nei-tan), 2. Le « cinabre extérieur » (Wai-tan) et 3. « la pratique de la Chambre à coucher » (Fang-tchong).

[14] Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1237

[15] Maitrī upaniṣad dans Les 108 upaniṣad traduits par Martine Buttex, p. 409

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