jeudi 1 décembre 2016

Le difficile équilibre entre retrait du monde et engagement dans le monde

Extrait de Le christianisme médiéval par Jacques Le Goff.

« Outre le mouvement de paix[1], le temps de l’An Mil vit apparaître diverses velléités de réforme religieuse. Un mouvement érémitique se développa, surtout en Italie, et influença les idées réformatrices d’Othon III. Ainsi saint Nil de Grottaferrata, près de Rome, formé dans un monastère grec, basilien, d’Italie méridionale; Saint Romuald, fondateur en 1012, à Camaldoli, près d’Arez d’une communauté d’où sortirent les camaldules et, un peu plus tard, saint Jean Gualbert, qui institua vers 1039 l’ermitage de Vallombreuse, près de Florence.

Réforme ambiguë qui est surtout une fuite devant l’essor matériel de la Chrétienté, un refus. Longtemps encore le progrès matériel suscitera, comme l’a montré Robert Bultot, la condamnation. C’est le thème du contemptus mundi, du mépris du monde.

Les tentatives de l’Église pour limiter la violence et christianiser les mœurs se manifestèrent aussi dans le domaine des nouvelles institutions féodales. Dans un lettre célèbre, en 1020, l’évêque de Chartres, Fulbert rappelle au duc d’Aquitaine, Guillaume V, les devoirs réciproques du seigneur et du vassal. Il semble que le duc a sollicité l’avis du prélat. Pourtant une étude précise a montré qu’il a été loin de pratiquer les vertus féodales telles que les lui avait définies Fulbert.

La Chrétienté du XIe siècle est toujours celle où, dans l’effondrement de l’organisation carolingienne et l’effacement de la papauté, les grands laïques ont mis la main sur l’Église.

La « simonie », c’est-à-dire le trafic des charges ecclésiastiques, se généralise. Les rois capétiens ne sont pas les derniers à vendre les évêchés. Les empereurs ont accaparé dans l’Empire le droit d’investiture par la crosse et l’anneau. Après la conquête de l’Angleterre (1066), les rois normands distribuent à leurs fidèles les sièges épiscopaux anglais.

Le mariage des prêtres, le « nicolaïsme », se généralise également, en Allemagne, en France, en Italie.

Pierre Damien, dans le Livre de Gomorrhe qu’il adresse en 1049 au pape Léon IX, fait un tableau, peut-être outré, mais impressionnant des vices du clergé italien.

Cependant, les empereurs et spécialement Henri III (1039-1036) cherchaient — et réussissaient souvent — à imposer des papes allemands à leur dévotion.

Cet état de choses suscita une réaction qui aboutit à une réforme profonde de la papauté et de l’Église. Mais cette réforme dite grégorienne, du nom du pape qui y joua un rôle déterminant, doit être replacée dans le mouvement beaucoup plus vaste qui, entre 1050 et 1130 environ, chercha à adapter le christianisme à la chrétienté nouvelle, celle des défrichements, de la vague de construction d’églises et de châteaux forts, de l’essor urbain, du développement d’un commerce à long rayon d’action et d’une économie monétaire. Construite dans un contexte de pénurie qui débouchait sur l’eschatologie, la Chrétienté à l’âge roman chercha à s’adapter par deux tendances opposées : l’intégration dans le siècle et le refus du siècle, en particulier du siècle nouveau. La réforme grégorienne tenta une via media : dégager l’Église du siècle, c’est-à-dire du laïcat pour mieux lui permettre de maîtriser le monde nouveau. »

***

[1] « Le serment de paix établi par l’évêque Guérin de Beauvais en 1023 peut servir d’exemple :
Je n’envahirai une église d’aucune façon... Je n’envahirai pas non plus les celliers qui sont dans l’enclos d’une église ... Je n’attaquerai pas le clerc ou le moine s’ils ne portent pas les armes du monde, ni celui qui marche avec eux sans lance ni bouclier ; je ne prendrai pas leur cheval... Je ne prendrai pas le boeuf, la vache, le porc, le mouton, l’agneau, la chèvre, l'âne, le fagot qu’il porte, la jument et son poulain non dressé, Je ne saisirai pas le paysan ni la paysanne, les sergents ou les marchands; je ne leur prendrai pas leurs deniers; je ne les contraindrait pas à la rançon... Le mulet ou la mule, le cheval ou la jument et le poulain, qui sont au pâturage, je n’en dépouillerai personne depuis les calendes de mars jusqu’à la Toussaint... Je n’incendierai ni n’abattrai les maisons... je ne couperai, ni n’arracherai, ni ne vendangerai les vignes d’autrui. Je ne détruirai pas de moulin et je ne déroberai pas le blé qui s’y trouve... Je n’attaquerai pas le marchand ni le pèlerin... Je ne capturerai pas le paysan.' »
A quand un serment de paix soumis aux grandes multinationales ?

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