samedi 18 novembre 2017

L’invention d’une religion progressiste, matérialiste, laïque et antichrétienne


Fight of Gods, jeu vidéo

Le 21 octobre 2017, Marion Dapsance avait donné une conférence « Le bouddhisme, une réinvention anti-chrétienne? » dans la salle communale de Briant ( Saône et Loire), à la demande de l’association Terre & Famille.

Elle y présente sa thèse que le bouddhisme occidental est un bouddhisme réinventé par des anticléricaux progressistes à partir du XIXème siècle, pour remplacer le christianisme. Ce néobouddhisme est une sorte de religion laïque et matérialiste, qui se situe dans l’héritage des Lumières, et qui n’a pas grand-chose à voir avec le bouddhisme tel qu’il est pratiqué dans les pays asiatiques. Il est en fait basé sur trois contrevérités, par rapport au bouddhisme asiatique :
1. Le bouddhisme n’est pas une religion
2. Le bouddha n’est pas un être surnaturel mais un simple philosophe
3. La pratique principale du bouddhisme c’est la méditation (qui a d’ailleurs des effets bénéfiques sur le cerveau).
Il suffit de se rendre dans un centre bouddhiste en France, pour voir le décalage entre le néobouddhisme théorique et la pratique du bouddhisme en France. Ce malentendu culturel a fait l’objet de la thèse et du livre (Les dévots du bouddhisme) de Marion Dapsance, qui se base principalement sur son étude anthropologique du centre Rigpa de Sogyal Lakar. Le bouddhisme dont parle Marion Dapsance est en fait le bouddhisme tibétain (« lamaïsme »), plus particulièrement de l’école nyingmapa, tel qu’il est pratiqué en France. Tout « le bouddhisme » ne peut pas se  réduire à lui.

Le bouddhisme a constamment évolué, du vivant du Bouddha et après sa mort, si celui-ci a en effet vécu...(18:38) La légende l’oppose à son cousin Devadatta, qui avait une autre conception du « bouddhisme ». Il y eut dix-huit écoles dès la mort du Bouddha, puis des conciles, des schismes, de nouvelles écoles,… Le bouddhisme fut exporté par des voies terrestres et maritimes, et s’est adapté partout et toujours aux nouvelles situations, y compris celles dans son propre pays natal.

Ce serait assez cocasse si le « bouddhisme » avait une essence, dont il pourrait dériver (22:51). Certains parlent en effet de bouddhisme « pur » ou « authentique », et le bouddhisme enseigne des critères pour juger de l’orthodoxie de la doctrine. Ainsi, les trois caractères et les quatre nobles vérités sont souvent considérés comme les piliers de la doctrine bouddhique. Il ne serait pas totalement déraisonnable, comme le suggèrent certains, d’appliquer ces critères sur les différentes théories et pratiques du bouddhisme, pour vérifier si ces dernières sont conformes aux principes bouddhistes.

Certains pensent que le bouddhisme est une sorte de réforme du brahmanisme, et le Bouddha fait en effet référence au comportement d’un « vrai brahmane » tout en émettant de nombreuses critiques envers les brahmanes. On peut dire que des maîtres comme Nāgārjuna ont tenté de « réformer » le bouddhisme. La tradition tibétaine raconte qu’Atiśa fut invité au Tibet pour y restaurer un bouddhisme plus authentique. Au XXème siècle, le moine thaïlandais Buddhadasa souhaitait également un retour vers un bouddhisme plus « authentique » et moins sujet aux croyances, superstitions et rituels. Il est donc aussi arrivé en Asie de penser un bouddhisme plus « authentique », voire plus « philosophique » et ascétique.

Pendant sa conférence, Marion Dapsance fait un parallèle entre la « critique protestante du christianisme (sic 22:19) qui consistait à dire que tous les rituels et toutes les croyances de l'église catholique sont en fait des dérives » et les inventeurs du bouddhisme au XIXème siècle qui considéraient que « tout ce qui était surnaturel et toutes les descriptions du Bouddha comme être surnaturel étaient en fait une dérive ».

Sans parler d’ « enseignements historiques de Jésus » (22:39), c’est un fait que des rituels et des croyances ont été ajoutés au catholicisme, qui ont plus tard fait l’objet de critiques (souvent justifiées) pendant la Réforme. Les « inventions » semblent être permises dans un sens mais pas dans l’autre. Le contact direct avec la source, la Bible, avait également permis cette réévaluation du christianisme.
« Certains humanistes contribuent à la diffusion d'idées nouvelles. Ils développent l'exégèse biblique. Le texte originel de la Bible se trouve ainsi restauré. La naissance de l'imprimerie permet la diffusion d'éditions de bibles en langue vernaculaire. Ce contact direct habitue le lecteur à avoir une relation personnelle avec les textes saints et à réfléchir par lui-même sur leur signification. » (Wikipedia)
Le bouddhisme n’est pas une Révélation, qui une fois reçue doit être transmise telle quelle. Ce n’est pas une doctrine assortie d’un credo qui impose qu’elle doit être reçue dans son ensemble (« 84.000 dharma »)[1]. D’une certaine façon, la sagesse analytique, la prajñā, un aspect vital du bouddhisme, peut être comparée à une déconstruction (17:12). C’est avec la prajñā que le « soi » est décomposé en skandha, le corps en éléments, et la réalité en dharma (dhamma vicaya), à des fins sotériologiques.

On peut se placer du point de vue de l’école nyingmapa du bouddhisme tibétain, tel qu’il a évolué et tel qu’il est présenté et pratiqué actuellement, et le comparer au bouddhisme en Occident en notant le décalage. Mais on ne pourra pas le prendre pour « le bouddhisme ». Avec la mondialisation et la naissance de l’informatique, nous vivons une énième Renaissance, cette fois-ci avec un accès croissant aux différentes formes de bouddhisme, leurs sources et leur histoire.

L’intérêt du bouddhisme pour la science (13:50) n’est pas un élément nouveau non plus. Il s’est toujours intéressé aux sciences, mais ce sont les sciences qui ont changé de nature en s’éloignant de la religion. Le bouddhisme n’a pas grand-chose à offrir dans un dialogue très inégal (Mind and Life) avec les sciences. Les sciences traditionnelles des religions sont celles du passé. La science des astres, des démons et de leur gratification, et des modulations des quatre éléments et des trois humeurs etc. ne sont pas très utiles en matière de science.

L’intérêt du bouddhisme pour la science (traditionnelle et moderne), au cours de son histoire, est d’ailleurs une preuve de son intérêt pour le monde et pour le confort de ceux qui y vivent. De manière générale, Marion Dapsance se place du point de vue du bouddhisme tibétain, qui propose toutes sortes de prières et de rituels (22:23) pour améliorer la vie de ses fidèles : santé, richesses, amour, descendance, bonne renaissance, … et qui est plutôt compatible avec le siècle, au niveau de l’aspiration. Les fidèles bouddhistes ne sont pas pressés pour passer au parinirvāṇa ou renaître dans une Terre pure. Mais quand il s’agit de faire passer « le bouddhisme » pour un nihilisme qui veut fuir le monde (31:05), Marion Dapsance se tourne vers le bouddhisme des auditeurs, qui cherche à combattre le désir par la méditation sur ce qui cause le dégoût (asubha-bhāvanā), par exemple dans les charniers en regardant les corps en décomposition. Toujours la déconstruction… Seulement, le saṁsāra n’est pas un lieu mais ce qui empoisonne tout lieu quel qu’il soit : l’avidité, l’aversion et l’aveuglement. Sortir du saṁsāra n’est pas « sortir du monde », mais échapper à l’emprise des trois poisons. Le Bouddha n’est pas sorti du monde en « sortant du saṁsāra ».

L’urgence de la « sortie du saṁsāra » est d’ailleurs mentionnée pour l’opposer à la recherche d’un bien-être par les bouddhistes (ou les non-bouddhistes) occidentaux en essayant d’échapper au stress par la pratique de la pleine conscience. Je suis assez d’accord sur ce point (comme pour l’importance de l’éthique 51:38), mais on ne peut pas dire que le monde est le saṁsāra et que fuir le monde est fuir le saṁsāra. Là aussi, on peut renvoyer à Nāgārjuna.

Autres conférences en ligne de Marion Dapsance :

Bouddhisme le vrai visage, conférence au Cercle de l’Aréopage

Le bouddhisme en Occident : réalités méconnues et histoire occulte, émission du 6 juillet 2017 sur Le libre journal de la France profonde

Le bouddhisme a aussi ses dérives sectaires, conférence à la Timone, Conférence donnée Le 7 octobre 2017 lors du colloque national du GEMPPI, la prévention des dérives sectaires.

***

[1] 23:09 « Notamment le bouddha affirme que celui qui ne croit pas que lui Siddharta Gautama l’éveillée a atteint l'éveil par la force de sa propre intelligence mais qu'il n'a pas de pouvoirs surnaturels celui qui croit qu’il n'a pas de pouvoirs surnaturels ira en enfer. Voilà ce qu'aurait dit le Bouddha. Mais on retient généralement que le Bouddha a dit ‘ne croyez que ce que vous voyez, ce que votre intelligence vous dit’. C'est donc qu’on a gardé ce qui nous intéresse évidemment dans le bouddhisme. »

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