lundi 26 septembre 2011

Qualité et quantité


La vérité superficielle et la vérité profonde ou sous-jacente correspondent respectivement à la quantité (T. ji snyed pa S. yāvat) et à la qualité (T. ji lta ba S. yathā). Les deux vérités sont vraies conjointement. Nicolas de Cues, un matheux parmi les maîtres spirituels, écrit qu’il n’y a pas de proportion (= rapport) entre l’infini (la vérité profonde ou vérité précise (T. nges pa) comme il l’appelle) et le fini, la vérité superficielle et quantifiable. « La quiddité (S. tathātā) des choses, qui est la vérité des étants (S. bhāva), est inaccessible dans sa pureté. »[1]
« Il est à la vérité ce que le polygone est au cercle dans lequel il s’inscrit : plus il y aura d’angles, plus il sera semblable au cercle sans jamais toutefois devenir égale à lui ; même si on multiplie à l’infini les angles, il ne s’identifiera pas au cercle. »[2] 
Comment une pratique appartenant au domaine de la vérité superficielle, où la quantité et le quantifiable dominent, peut-elle aboutir à la vérité profonde ou précise ? Comment la multiplication des angles du polygone de la vérité superficielle pourra-t-elle concorder parfaitement avec le cercle de la vérité profonde ? Comment le multiple peut-il devenir un ou l'Un, en restant dans le multiple ? Deux citations de deux poèmes différents de Patrul Rinpoché.
« Pourquoi dénombrer les mois et les ans en nombres de jours ?
 Considère combien, en ce moment même, les choses changent d’instant en instant.
Chaque instant qui passe nous rapproche de la mort.
Maintenant, dès maintenant, récite les six syllabes
. »
« Les six syllabes ont beau être un excellent Dharma,
Les réciter la bouche distraite, les yeux ailleurs, n’amènera aucun fruit.
S’accrocher au nombre de récitations témoigne d’un esprit étriqué.
En un point, regardant l’esprit, récite les six syllabes.
»[3]
 Et :
« Quand bien même aurions-nous parachevé le nombre requis d’années et de mois de retraite
Et bouclé le compte de mantras, par milliers de milliards,
Si nos sympathies, antipathies ou indifférences n’ont pas décrue
Je pense que ce Dharma aura été entièrement vain
. »
« Quatre sessions de pratique quotidienne sans la notion des phases de création et d’achèvement
Le grand vacarme de tambours et de cymbales sans la conscience du symbolisme sacré,
Le bourdonnement continu des mantras sans méditation
Tout ceci ne nous font pas progresser d’un pas sur le chemin de la libération.
 »[4] 
 Les expédients (S. upāya), dont le nom complet est « expédients salvifiques » (S. upāyakauśalya), parce que malgré le manque de « proportion » ou rapport entre les deux vérités, les méthodes appartenant à la vérité superficielle (et elles y appartiennent toutes), permettent bien de s’approcher de la vérité précise, mais sans jamais l’atteindre et la toucher. Une méthode a beau être la plus excellente, raffinée, subtile, etc. elle ne conduira jamais à la vérité profonde, rien qu’en la suivant « bêtement ». Ou il faudrait que cette bêtise soit de l’ordre de la docte ignorance… Il n’y a pas de pouvoir magique en la méthode.

La théorie des deux accumulations est un expédient. C’est toujours la vérité superficielle qui parle en lieu et en place de la vérité profonde. « Accumuler du mérite » en quantifiant le quantifiable, très bien, mais comment fait-on pour « accumuler de la sagesse », quand l’unique sagesse est l’accès à la vérité profonde ? Nāgārjuna explique dans les Conseils au roi (Ratnāvalī), que l’accumulation de mérite a pour but de créer des conditions favorables (T. mngon mtho ba S. abhyudaya) et que le bien « précis » (T. nges par legs pa S. naiḥśreyasa) "arrivera par la suite".

***

[1] Nicolas de Cues, La docte ignorance, p. 54. Traduction d’Hervé Pasqua (les termes en sanskrit en moins). 
[2] Idem p. 54 
[3] Le Joyau du Cœur (T. thog mtha’ bar gsum du dge ba’i gtam lta sgom spyod gsum nyams len dam pa’i snying nor), Patrul Rinpoché, p. 65 
lo dang zla grangs zhag gi rtsis kyis ci// da lta skad cig ‘gyur ba’i tshul la ltos// skad cig re rer song bzhin ‘chi la nye// da lta da lta nyid nas yig drug sgrongs// chos su yi ge drug pa bzang mod de// kha yengs mig yengs bzlas pas ‘bras mi ‘byin// ngag bzlas grangs la zhen pa a ‘thas blo// rtse gcig sems la ltos la yig drug sgrong// 
[4] Les instructions à Kunzang Tcheugyel (T. kun bzang chos rgyal la gdams pa), dans le Joyau du Cœur, p. 89 
lo mtshams zla tshams kha grangs rdzogs shing*// dung phyur dung phyur bzlas pa’i grang ‘khyol yang*// sems la chags sdang rmongs gsum ma bri na// chos don med kho na lags snyam bgyid// bskyed rdzogs med pa’i cho ga thun bzhi dang*// dga dran med pa’i rnga rol ‘ur tchems dang*// ting ‘dzin med pa’i bzlas brjod ‘bug ‘bug ‘di// thar pa’i lam la phyogs tsam nye re kun//

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