vendredi 23 août 2013

Les saisisseuses, précurseurs des yogini et dakini



Les yoginī qui font l’objet d’un culte dans le Kaula, n’ont probablement pas leur origine dans des cultes tribaux qu’une hégémonie indo-aryenne aurait étouffée pendant des siècles.[1] Selon David Gordon White, elles ont des précurseurs entre autres dans les cultes védiques d’Apsara (nymphes, femmes de Gandharva), Grahī/Grahaṇī (Saisisseuses), Yaksiṇī (Dryades femelles) et Ḍākinī (messagères ailées).

Les « Saisisseuses » sont particulièrement intéressantes. Elles seraient identiques aux Mères (S. mātṝkā T. ma mo), qui existent au nombre de 6, 7, 8 ou 9. Selon White, les « Sept Mères » (saptamātṝkā), en tant que groupe, n’existeraient pas avant le 5ème siècle et seraient une invention plus tardive de la période post-épique où les divers cultes de déesses-mère étaient en plein essor.[2] Au départ, les sept Mères seraient les (ex-)épouses[3] des grands dieux hindous : Brāhmī (ou Brahmāṇī), Vaiṣṇavī, Māheśvarī (Raudri, Rudrani ou Maheśi), Aindrī (Indrani, Mahendri, Shakri ou Vajri), Kaumarī (Kārttikeyani ou Ambika), Vārāhī (ou Vairali) et Cāṃuṇḍā (ou Narasiṃhī). Les Mères sont associées à Skandha (le fils de Śiva), qu'elles considèrent comme leur fils et qui les considère comme ses mères.

Dans la mythologie védique (RV 1.141.2[4]), il est dit que Agni a sept Mères, ou sept épouses, les Pléiades (Kṛttikā, première maison lunaire), aussi connues comme les Sept sœurs. Il y a eu un transfert d’Agi sur Rudra-Śiva.[5] L’Atharva Veda[6] comporte cinq vers, intitulés « Les noms des Mères » (mātṛ-nāmāni), consistant en un hymne « au Gandharva » et ses épouses. Ces vers seraient, selon Sāyaṇa[7], utilisés contre le saisissement par les gandharva, les apsara, les démons etc. qui causeraient la folie. On les trouverait également dans le Śānti Kalpa[8]. Les maladies étaient considérées comme des « saisissements ».

White explique dans Kiss of the Yogini comment on soignait un garçon épileptique. L’épilepsie était appelée « le saisissement du Chien » (śva-graha). Le garçon est amené dans une salle de jeux à travers une ouverture dans la toiture et déposé sur une table de jeux ronde (dyūta-maṇḍala) parsemée de dés. Les dés représentent les dieux (astres) et la table de jeux la voûte du ciel. Le garçon est alors couvert de sel et de yaourt, tout en récitant des mantras. Le saisisseur-Chien est prié de relâcher le garçon. White observe que cette tradition n’appartient pas uniquement aux Veda, mais qu’on le retrouve aussi dans le Kālacakra Tantra[9]. Ce texte prescrit qu’une femme affligée par les saisisseuses au moment de donner naissance, ou bien un enfant souffrant de maladies enfantines, soit placé au milieu d'un maṇḍala circulaire et baigné par les cinq nectars (lait, lait tournée, beurre clarifié, miel et mélasse). Le tout accompagné de récitations de mantras.

Tournons-nous maintenant vers Babylone, où l’on trouve le même phénomène de « saisissement » par des démons, causant divers maux et maladies. Il s'agit le plus souvent de démons, faisant partie d'un groupe de sept, qui sont cruels, d’aspect horrible, assoiffés de sang, volant dans l’espace, généralement invisibles, mais également capable de prendre une forme humaine ou animalière ou les deux à la fois.

C’est à l’aide d’incantations et d'actes de magie symbolique ou sympathique, que les démons sont apaisés ou chassés. Les purifications peuvent être faites avec de l’eau, en faisant appel au dieu de l’eau Ea, ou avec du feu, mais aussi avec des produits laitiers (mentionnés dans les traités médicaux). Il arrive aussi de transférer le démon dans un animal et de sacrifier celui-ci par la suite. Dans ce cas, il ne pourra pas être mangé. 

Récitation dans le cas d'une purification avec du beurre et du lait :

“Butter brought from a clean stall,
Milk brought from a clean fold,
Over the shining butter brought from a clean stall recite an incantation :
May the man, the son of his god, be cleansed,
May that man like butter be clean!
Like that milk cleansed,
Like refined silver shine,
Like burnished copper glitter!
To Shamash, the leader of the gods, commit him,”
Into the gracious hands of Shamash, the leader of the gods, be his salvation committed.”

Extrait de The civilization of Babylonia and Assyria by Morris Jastrow Jr.
Dupuis : "Dans l'apocalypse, ces mêmes pléiades sont appelées sept anges, qui frappent le monde des sept dernières plaies."
***

[1] Kiss of the Yogin, White, 2003, 29

[2] (White, 2003), 36

[3] The god Murugan (Skanda/Subrahmanya/Kartikeya) was raised by the six sisters known as the Kṛttikā and thus came to be known as Kārtikeya (literally "Him of the Kṛttikā"). According to the Mahābhārata, Murugan was born to Agni and Svāhā, after the latter impersonated six of the seven wives of the Saptarṣi and made love to him. The Saptarshi, hearing of this incident and doubting their wives' chastity, divorced them. These wives then became the Kṛttikā.

[4] RV 1.141.

[5] (White, 2003), 36

[6] Deuxième chapitre du deuxième livre, auquel renvoie le Kauśika Sūtra 8.24

[7] Sāyaṇa

[8] Il y a cinq sujets principaux dans les Samhitas de l’Atharva Veda, à savoir le Nākṣatra Kalpa, ou les règles pour le culte des planètes, le Vaitāna Kalpa, ou les règles des oblations conformément aux Vedas, le Sanhitā Kalpa, ou les règles des sacrifices selon les différentes écoles, l’Āngirasa Kalpa, qui contient les incantations et les prières pour la destruction des ennemis etc. et le Śānti Kalpa, qui contient les prières pour conjurer le mal.

[9] Śrīlaghukālacakratantrarāja 2.152 avec le commentaire de Vimalprabhā. Mentionné dans « Buddhist Tantric Medecine in the Kālacakratantra » de Wallace (1995).

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