dimanche 12 octobre 2014

Controverse sur la trilogie de Saraha


Saraha entouré de mahasiddhas (British Museum)
Blog en grande partie basé sur Dreaming the Great Brahmin de Kurtis R. Schaeffer

Karma Trinlépa (karma 'phrin las pa phyogs las rnam rgyal 1456-1539?) fut à la fois un sakyapa[1] et un kagyupa. Il reçut par ailleurs des transmissions de la lignée Shangpa Kagyu[2] et fut un disciple du septième Karmapa Tcheudrak Gyatso (1454–1506). Il fut à son tour un des maîtres du huitième Karmapa Mikyeu Dordjé (1507–1554).

Il est entre autres connu par ses écrits sur les distiques de Saraha, notamment sur le cycle des trois dohā (do ha skor gsum ṭi ka ‘bring po sems kyi rnam thar ston pa’i me long). Dans cet œuvre il s’attaque notamment aux « personnes méprisables », qui prétendent que les recueils des distiques dits « du Roi » et « de la Reine » ne soient pas composés par Saraha, et que par conséquent on ne peut pas faire référence à une « trilogie de dohā » (do ha skor gsum). Selon les mêmes « personnes méprisables » le triple cycle du (un seul) recueil de distiques de Saraha consisterait en une consécration, celle de Vajravārāhi ou encore des quatre symboles des distiques, l’explication des quatre symboles selon les distiques de Saraha et plus précisément selon le commentaire de Maitrīpa ainsi que l’instruction en les quatre symboles des distiques. Les deux autres recueils de distiques seraient des faux.

Il semblerait donc que ces deux recueils attribués à Saraha furent l’objet d’un litige à l’époque de Karma Trinlépa qui (15-16ème s.) prit parti pour le camp des « trilogistes ». Il faut noter que des personnes plus illustres comme Buteun Rinchen Drub (1290-1364) avaient également émis les mêmes doutes.[3] Karma Trinlépa ne mentionne d'ailleurs pas les noms des « personnes méprisables ».

Rappelons d’abord qu’à l’arrivée d’Atiśa au Tibet en 1042, celui-ci fut empêché d’enseigner le recueil de distiques de Saraha. Il s’agissait du recueil Dohākoṣagīti, baptisé rétroactivement (trilogie) « les distiques du peuple » (dmangs do ha). Le camp des « anti-trilogistes » semble ainsi se rattacher au seul Dohākoṣagīti et au commentaire de Maitrīpa.

Les trilogistes se reclament de plusieurs transmissions qui remontent toutes à Vajrapaṇi, un des disciples de Maitrīpa. Vajrapaṇi séjournait à Katmandou et avait voyagé au Tibet. La première transmission descendant de Vajrapaṇi passe par le népalais Asu (Balpo Asu), qui s’installa au Tibet. Elle est appelée « transmission népalaise » (bal lugs). Réchungpa (1083-1161), le disciple de Milarepa, aurait reçu la trilogie d’Asu le népalais et du thaumaturge Tibupa, qui aurait transféré son principe conscient dans un pigeon voyageur et ensuite dans le corps d’un jeune brahmane fraîchement décédé. La double transmission qui descend de Réchungpa est apellée « transmission Réchung » (ras chung lugs). La transmission Réchung passa ensuite par Ngari Djoden (mnga’ ris jo gdan 11-12ème s.) et son disciple Drushulwa (gru shul ba). Cette transmission fut appelée « transmission Par » (par lugs). A partir de la transmission Réchung, il y eut encore une transmission dite « Kar » (Karmapa 3 Rang byung rdo rje 1284-1339)[4] et « Ling » (le trousseur de jupons Ling ras pa (1128-1188)[5].

Selon des anti-trilogistes, l’auteur des deux autres distiques serait Asu le népalais (selon Geu lotsawa), ou encore spar phu ba blo gros, détenteur d’une transmission « Ling » et d’une autre remontant à Pamo droupa (rdo rje rgyal po, 1110-1170). C’est l’opinion du maître sakyapa Drakpa Dordjé (grags pa rdo rje dpal bzang po né en 1444). Les anti-trilogistes recensés par Schaeffer comptent deux sakyapa, un shaloupa, un kadampa, a myes zhabs (ngag dbang kun dga’ bsod nams 1597-1662), Buteun Rinchen Drub (1290-1364) et Chomden reltri (bcom ldan rig pa’i rel gri 1227-1305). Schaeffer conclue que la controverse au sujet de l’authenticité de la trilogie de Saraha était d’ordre sectaire, avec les kagyupa trilogistes en position de défense. Notons cependant que toutes les transmissions trilogistes remontent à Réchungpa. Une nouvelle fois, Réchungpa est opposé à Gampopa, qui dans ses œuvres ne cite par ailleurs que du Dohākoṣagīti.

***

[1] Du maître sakya Sangyé Rinchen (1450 - 1524).

[2] Les six yogas de Nigouma et les six yogas de Sukhasiddhi de Sha ra rab ‘byams et le cycle de Nigou de slob dpon sangs rgyas chos grags pa

[3] Schaeffer, p. 71, 73. Source : bstan ‘gyur gyi dkar chag yid bzhin nor bu dbang gi rgyal po’i phreng ba pp. 496.6-497.1

[4] Zang ri ras pa, ‘gro mgon ras chen, pom grags pa

[5] Loji Gowa et Tsangpa Sumpa (gtsang pa sum pa)

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