vendredi 19 juin 2015

Atimārga et mantramārga



La doctrine shivaïte (sct. śivaśāsana) semble pouvoir se diviser en deux voies, la voie extérieure (sct. atimārga) et la voie des mantras (sct. mantramāṛga). Je ne sais pas de quelle époque date cette classification et qui en est l’auteur, mais elle semble assez répandue. La voie extérieure est exclusivement réservée aux ascètes et mène directement à la libération (sct. mokṣa). La voie des mantras est ouverte à tous, ascètes et « gens du monde » (sct. gṛhasta). Elle permet d’avoir le beurre et l’argent du beurre. Elle conduit également à la libération, mais sans se passer des plaisirs (sct. bhoga) qu’offre la vie. Et comme l’être humain a peu de contrôle sur sa vie, il lui faut quelquefois un petit coup de pouce du ciel et de ses agents surnaturels, les mantra et les vidyā (les mantras féminins), susceptibles de leur accorder des pouvoirs (sct. siddhi) et ainsi agrémenter leur vie, tout en cheminant vers la libération.

La voie extérieure est plutôt une voie qui se pratique dans la forêt et la voie des mantras dans la cité. Dionysos versus Apollon ? Les premiers adeptes connus de la voie extérieure sont les pāśupata et les lākula. Les pāśupata sont les adeptes de Rudra, le maître (sct. pati) des asservis (sct. paśu). Paśupati, le maître des asservis, serait apparu sur la terre sous la forme de Lakulīśa, en entrant et en animant le corps d’un brahmane gisant dans un charnier. Ce Lakulīśa est considéré comme le fondateur de la secte des pāśupata, dont les lākula sont une sous-secte. La libération (sct. mokṣa) que recherchent les pāśupata, c’est la fusion totale avec Rudra (sct. rudrasajujya)[1], au terme d’une observance en quatre phases.

1. Vivre comme un ascète dans un temple en se couvrant le corps de cendres et en dansant, chantant, riant fortement, faisant des bruits de tambour avec sa bouche, et en observant les sessions de méditation aux périodes fastes.

2. Une période dite d’échange de karma, où il quitte le temple, abandonne ses attributs, se faisant passer pour un estropié, un malade mental provoquant l’opprobre, et quand les passants disaient du mal de lui (une personne initiée), ils prendraient son mauvais karma, tandis que lui prendrait le bon karma des passants.

3. Le retrait dans une grotte pour répéter sans cesse les cinq mantras, jusqu’à ce que sa conscience soit constamment imprégnée de Rudra.

4. S’établir dans un charnier pour attendre la mort. Il n’a plus besoin de mendier sa nourriture, mais peut manger tout ce qu’il trouve.

Cette quatrième phase se termine avec la fin de sa vie, où il abandonne son corps (sct. niṣṭhā) et se fond en Rudra[2]

Les lākula suivirent une observance qui émulait l’aspect de Rudra le tueur-de-brahmane, en se dotant de certains attributs (khāṭvaṅga, crâne humain kapāla, …). Il devait considérer toutes les choses comme étant dotée de l’essence de Rudra, manger et boire ce qu’il lui tomba sous la main et était libre de suivre ses impulsions. Il semblerait que ce type d’observance corresponde à l’exil de la société humaine imposé à un assassin, qui devait faire pénitence pendant 12 ans en vivant dans les charniers et e mendiant sa nourriture dans son bol kapāla. L’observance des lākula était appelée l’observance du kapāla (sct. kapālavrata) vécue comme un exil en dehors du monde (sct. lokātītavrata), où l’on apprenait à se défaire des notions du pur et de l’impur.

La voie des mantras est un développement ultérieur[3] de la voie extérieure, plus axée sur les non-ascètes. Les Rudra de la voie extérieure étaient solitaires, les Rudra de la voie des mantras sont accompagnés de dieux et démons, où les aspects féminins (sct. śakti) prédominent. C’est une voie où, selon André Padoux[4], on recherche les pouvoirs surnaturels (sct. siddhi) aussi bien que la libération. Et ce sont les dieux et démons qui accordent les siddhis. Une des principales écritures de cette voie sont les śaivasiddhānta, qui contiennent l’enseignement commun (sct. sāmānyaśāstra) du shivaïsme. Leurs tantras sont qualifiés de dualistes. La doctrine y tient généralement peu de place, tandis que les pratiques rituelles y sont abondantes. C’est également à partir de la voie des mantras que se sont développés des groupes non-saiddhāntika (Bhairava tantras, Kaula tantras), où les divinités féminines et la śakti jouent un rôle prépondérant.
« Il faut enfin et surtout mentionner l’œuvre exégétique cachemirienne, datant pour l’essentiel des X-XIIème siècles, qui, sur la base première des tantras Bhairava et à partir notamment des Shivasūtra découverts » au IXème siècle par Vasugupta (on les considère comme un texte révélé), a élaboré les thèses rituelles et théoriques du Krama, du Spanda, de la Pratyabhijnā et du Trika, ainsi que de la Shrīvidyā, qui sont d’un intérêt exceptionnel et dont certains auteurs comptent parmi les plus éminents philosophes et maîtres spirituels de l’Inde. »[5]


***

MàJ25062015 Dan Martin fait un rapprochement intéressant des cinq phases de l'isolation du Guhyasamāja Tantra avec celles dans les traditions soufi/kaballe. Voir le Post Scriptum de l'article.

[1] « According to Hinduism, this is known as sajujya mukti. Sajujya mukti is distinguished from the three other varieties of libération, namely, salokya mukti, in which the devotee dwells in the highest heaven with God after death; samipya mukti, in which the devotee enjoys the nearness of God; and sarshti mukti, in which the devotee attains equal power with God and also God’s divine attributes. These latter three varieties of libération are still dualistic in nature. The Spiritual Quest and the Way of Yoga, Swami Adiswarananda p. 40

[2] The World's Religions,edited by Peter Clarke, p. 665

[3] Cela est déduit de la configuration cosmologique plus complexe : des mondes ont été ajoutés au modèle atimārga.

[4] Comprendre le tantrisme, André Padoux, p. 61

[5] Comprendre le tantrisme, André Padoux, p. 70

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