dimanche 20 novembre 2016

Mutatis mutandis



On le savait déjà, mais c’est bien de s’en rappeler. Mutatis mutandis.
Extrait de Le christianisme médiéval par Jacques Le Goff.

« [774] Le christianisme se présentait aux hommes du IVe siècle, plus encore que comme un dogme, une théologie ! ou une institution, comme un style de vie, l’idéal d’un homme nouveau.

Le culte, la liturgie, la dévotion furent les expressions et les instruments de cette mutation de la psychologie, de la sensibilité et du comportement.

Tout comme la richesse ornementale gagna l’intérieur des églises, la musique chrétienne s’enrichit. Elle demeurait hostile à l’usage de tout instrument, n’utilisant que la voix humaine. Le IVe siècle fut donc la grande époque du chant des psaumes et des hymnes a capella. Les noms d’Hilaire de Poitiers et d’Ambroise de Milan s’attachent à cette histoire. Saint Augustin a dit l’impression que produisaient sur lui les chants de l’église de Milan au temps d’Ambroise : « Combien j’ai pleuré à entendre vos hymnes, vos cantiques, les suaves accents dont retentissait votre église! Quelle émotion j’ai recueillie! Ils coulaient dans mon oreille, distillant la vérité dans mon cœur. Un grand élan de piété me [775] soulevait, et les larmes ruisselaient sur ma joue, mais elles me faisaient du bien ».

La liturgie se chargeait d’emprunts au cérémonial impérial[1] dont les principaux bénéficiaires étaient Dieu et les évêques. Baisers, génuflexions se multipliaient. Le culte eucharistique du banquet se transformait de plus en plus en cérémonie où le fossé se creusait[2] entre les divers ordines de participants : catéchumènes, pénitents et énergumènes renvoyés après l’avant-messe, laïcs parqués dans les nefs, clergé isolé dans le chœur. Le prêtre qui célébrait face au peuple commença à se retourner vers l’est : « Désormais toute l’assemblée constitue comme une vaste procession menée par le prêtre, et en marche vers le soleil, vers le Christ Seigneur » (Josef Jungmann).

Au delà du culte et hors même des églises, le christianisme opéra un grand bouleversement dans les cadres chronologiques de la vie humaine[3]. Le repos dominical fut imposé, un nouveau calendrier rythma l’année, ordonnée autour de deux grands moments : Noël ramené au milieu du IVe siècle au 6 janvier au 25 décembre, Pâques qui, malgré un geste du pape Léon Ier acceptant pour 455 la date du 24 avril indiquée par le comput alexandrin, reste une fête non seulement mobile mais dont la date varie à travers la chrétienté. Une longue période de pénitence précède Pâques : c’est le carême et ses restrictions. Adaptation à un temps de pénurie, qu’on retrouve avec la pratique du jeûne et, s’accordant avec la ruralisation de l’économie et de la vie, la célébration, pour prier Dieu en faveur de moissons fécondes, des Rogations pendant trois jours avant l’Ascension (coutume fixée en Gaule à la fin du Ve siècle par Mamert de Vienne).

L’instruction s’éteignait[4]. Le christianisme ne s’intéressait pas à la jeunesse, encore moins à l’enfance. L’enseignement, réduit de plus en plus à l’enseignement religieux, était confiné à l’audition de la lecture de l’Écriture et des chants pieux. Sauf pour le clergé, l’enseignement oral tendait à se généraliser.

Deux pratiques, en dehors du culte eucharistique et des fêtes liturgiques, tendaient à absorber la nouvelle vie religieuse : les pèlerinages et, surtout, le culte des martyrs et des reliques.

Les pèlerinages, qui unissent une tendance pénitentielle et régressive (retour aux sources) avec des traditions [776] de mobilité, de tourisme et d’instabilité, poussent des foules de plus en plus nombreuses vers Jérusalem et les lieux saints de l’Orient. Mais déjà des endroits sacrés deviennent, en Occident, des buts de pèlerinage, Rome, auprès de Saint-Pierre, et, dès le Ve siècle, Tours, auprès de Saint-Martin.

Le culte des reliques des martyrs enfin connaît une vogue extraordinaire. Chaque église en acquiert dans les lieux privilégiés : Rome, l’Orient. Victrice de Rouen nous raconté au milieu de quel délire populaire les reliques saintes firent leur entrée à Rouen vers 396. Les reliques de saint Étienne, premier martyr, découvertes à Jérusalem en 415, firent le tour de la Méditerranée, soulevant les passions, les controverses, les concurrences, mais aussi la ferveur et les miracles, comme en témoigne saint Augustin. À Rome, dès 354, sur vingt-quatre jours de fête, vingt-deux sont des fêtes de martyrs. Augustin dénonce les marchands ambulants qui « vendent les membres des martyrs, à supposer que ce soit bien ceux des martyrs ». L’Église tente vainement de s’opposer au démembrement des corps des martyrs, à la mise en pièces détachées des squelettes. Le succès de la dévotion l’impose. Le culte des martyrs et de leurs reliques, témoin de la barbarisation d’une mentalité de plus en plus attachée à la matière, à l’objet[5], révèle et développe trois grands courants de croyance et de comportement. D’abord la peur de la maladie, rendue plus forte par la régression de la médecine[6]. Aux martyrs on demande d’être d’abord des thaumaturges thérapeutes. Puis la recherche du salut par l’entremise des corps saints : l’enterrement près du tombeau d’un martyr est de plus en plus désiré et les martyrs attirent à l’intérieur des villes le monde des morts que l’Antiquité maintenait à distance des lieux habités, loin de l’espace urbain. Enfin, la hantise du diable et des démons, les nouveaux ennemis du genre humain que les reliques mettent en fuite.

Le christianisme ne changea pas grand-chose aux structures socio-économiques. Malgré certaines méfiances, aménagements, changements de justification, il ne toucha pas aux trois grands principes de la vie économique romaine : « le respect de la propriété privée, l'observation des engagements, la légitimité du profit » (Jean Gaudemet), ni à l’esclavage, ni au service militaire. [777]
Mais il modifia profondément les mœurs et la psychologie. De nouvelles valeurs, des comportements nouveaux «'imposèrent.
La tendance ascétique qui faisait disparaître les jeux, les thermes, le théâtre bouleversait les techniques du corps et de l’esprit.
L’accent mis sur le jeûne, la chasteté, voire la virginité, révolutionnait la vie alimentaire, sexuelle et psychique.
Les pratiques de pénitence, d’humilité, de charité (de l'amour fraternel à l’aumône) entraînaient de nouvelles relations sociales. Subordination et solidarité à l’intérieur lies rapports de classe prenaient des formes nouvelles, celles du Moyen âge. »

***

Aussi de nombreux parallèles avec l'époque actuelle, que je n'explicite pas. 

[1] La métaphore du maṇḍala est une métaphore impériale (sāmantamaṇḍala, cercle des feudatairesIndian Esoteric Buddhism, a social history of the tantric movement, Ronald M. Davidson p. 117 

[2] L'hiérarchie céleste comme modèle terrestre.

[3] Pour ses Exercices spirituels, Ignace de Loyola, a choisi pour un véritable bombardement à tapis « carpet bombing » d’images, un « impérialisme radical de l’image » écrit Roland Barthes,(Sade, Fourier, Loyola p. 71) qui a pour but « la privation d’images », une exténuation d’images pour occuper le terrain du mental.« L’image est la matière constante des Exercices : les vues, les représentations, les allégories, les mystères (ou anecdotes évangéliques », suscités continûment par les sens imaginaires, sont les unités constitutives de la méditation. » Voir La vision et les vues

[4] La religion (spirituelle ou séculière) remplace la justice (égalité) par la charité (inégalité) et la sagesse par la foi. Voir La charité et la foi.

[5] Idolâtrie, fétichisme, pensée magique,... les symboles ne sont plus les doigts qui pointe la lune, mais deviennent des objets de culte en soi.

[6] La sagesse étant remplacée par la foi, les maladies deviennent les symptômes de désordre microcosmique/macrocosmique.

  







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