mercredi 25 février 2026

La main invisible et les petites mains

Du point de vue causal, le symbolisme se présente comme une espèce de court-circuit de la pensée. Au lieu de chercher le rapport de deux choses en suivant les détours cachés de leurs relations causales, la pensée, faisant un bond, le découvre, tout à coup, non comme une connexion de cause ou d'effet, mais comme une connexion de signification et de finalité. Un rapport de ce genre pourra s'imposer dès que deux choses auront en commun une qualité essentielle qu'on peut rapporter à une valeur générale. Ou, pour employer la terminologie de la psychologie expérimentale : toute association basée sur une similitude quelconque peut déterminer immédiatement l'idée d'une connexion essentielle et mystique. Fonction mentale assez pauvre, si l'on en restait là.” (Déclin/Automne du Moyen-Âge, chapitre XV Le symbolisme à son déclin, Johan Huizinga, 1919)
Huizinga avertissait qu'une société en déclin multiplie les symboles pour compenser leur perte de puissance. En saturant notre monde d'images « acheiropoïètes » (t. rang byung) numériques dont les sources humaines sont occultées, nous risquons d'aboutir à une « fonction mentale pauvre » : une consommation immédiate de signes sans profondeur, où l'image, devenue un simple logo de reconnaissance tribale, ne permet plus la médiation (transitus) vers une vérité commune (« la Lumière »).

Le moteur central de la légitimation du pouvoir, qu'il soit divin, politique, économique ou technologique cherche à occulter[i] ses sources et ses mécanismes, en niant systématiquement tout faire humain (« les petites mains ») au profit d'une origine transcendante et sa « main invisible ». Les sujets de la « communauté imaginée » (Imagined Communities,1983[ii]) tournée vers une vérité commune sont alors invités à laisser agir sa main invisible spontanée, et se soumettre à elle, car il n’y a pas d’alternative.

L’irruption de l’intelligence artificielle et du « tout-multimédia » dans notre monde moderne crée un écho fascinant avec l’histoire religieuse de l’image (Le corps des images, 2002[iii]). Nous ne vivons pas une rupture technologique isolée, mais plutôt un retour vers des structures mentales médiévales où l'image prime sur le texte pour structurer nos « communautés imaginées ».

Au Moyen Âge, le pape Grégoire le Grand (540-604) développa une "voie moyenne" (via media) entre l’idolâtrie (officiellement le culte des icônes, iconodulie) et l’iconoclasme des images religieuses, et théorisait que la peinture était le livre de ceux qui ne savent pas lire (idiotae, illiterati). L’image avait pour but d’instruire physiquement et d’ancrer l’histoire sainte dans la mémoire par l’émotion. Dans la hiérarchie officielle des objets sacrés établie par les théologiens de l'époque, les Écritures se plaçaient bien au-dessus des images, juste après l'Eucharistie, la croix et les reliques des saints, du concret... Les Carolingiens contestaient toute conception d'un transitus du divin par la "forme" de l'image. "Seul était concevable un transitus par une matière sainte [≃ śarīra], dont l'image semblait (aux carolingiens) justement privée" (JC Schmitt, 2002).

Vers la fin du Xe siècle et le début du XIe siècle, l'Occident se démarque de l'Orient en développant des images en trois dimensions : de grands crucifix et des statues-reliquaires pour contenir les reliques (p.e. la Majesté de sainte Foy de Conques). Au début, ces statues suscitent le scandale chez certains clercs qui les assimilent à des idoles païennes de l’Antiquité, comme celles de Jupiter ou de Mars. Cependant, l'afflux des pèlerins et la réputation des miracles attribués à ces statues finissent par vaincre ces réticences et légitimer ce nouveau culte.

Au XIIe siècle, des penseurs comme l'abbé Suger de Saint-Denis (1080/1081-1151) réhabilitent totalement l'image grâce à la pensée néoplatonicienne : la beauté matérielle de l'œuvre d'art (l'or, la lumière, ...) est désormais vue comme un moyen d'élever l'âme humaine vers la contemplation de l'invisible divin.

Parallèlement à ce triomphe de l'image, des mouvements de résistance se multiplient. Dès les XIe et XIIe siècles, des hérétiques (comme les cathares ou les pétrobrusiens) et plus tard les lollards et les hussites, rejettent catégoriquement la croix, les reliques et les images, dénonçant une dérive idolâtre et polythéiste de l'Église. Cette opposition atteint son paroxysme au XVIe siècle avec la Réforme protestante. Les réformateurs (tels que Zwingli, Calvin et Karlstadt) considèrent la vénération des images, des reliques et de l'Eucharistie catholique (la présence réelle du Christ dans l’hostie) comme une idolâtrie pure et simple. Ils s'engagent dans une "purgation" radicale de la foi. Cela déclenche des émeutes iconoclastes violentes dans de nombreuses villes (Zurich en 1523, Bâle, Strasbourg, puis aux Pays-Bas, en France et en Angleterre) où des foules envahissent les églises pour détruire les statues, lacérer les peintures et briser les vitraux.

Pour les protestants iconoclastes, la destruction de l'image a pour but de prouver que la statue n'avait aucun pouvoir divin. Ils remplacent cet univers visuel par un espace épuré, centré exclusivement sur la Parole de Dieu (le principe de Sola Scriptura), remplaçant les reliques et les autels par la Bible traduite en langue vernaculaire et placée sur la chaire.

Les textes sacrés étaient considérés comme capables d'« illuminer les yeux de l'âme », contrairement aux images qui ne s'adressaient qu'aux « yeux du corps ». La maîtrise de l'écrit et la lecture exigeaient l'usage de l'intelligence rationnelle (ratio, mens, intellectus). Pour les lettrés et les clercs, cette faculté de l'âme était la plus élevée, celle par laquelle l'homme participe le plus intimement à la divinité. À l'inverse, l'image ne sollicitait que l'imaginatio, une fonction mentale inférieure proche du corps, perçue avec méfiance car elle pouvait facilement être détournée par les illusions et les tentations diaboliques.

Tournons-nous vers l’Orient. Au départ, le bouddhisme ancien se concentre sur un maître charismatique doté d’un corps historique qui vieillit et meurt. Après son incinération, ce n'est pas son image que l'on vénère, mais ses reliques corporelles (os, cendres), réparties dans des stūpas. Ces restes (s. Śarīra) sont compris comme la présence même du Bouddha, en tant que « champ de mérite » (s. puṇya-kṣetra) où le fidèle vient « semer » des actes positifs, et « accumuler du mérite ».

Avec le développement du Mahāyāna, on assiste à un double mouvement. On s'éloigne du corps physique pour aller vers des Bouddhas cosmiques ou célestes. Ces Bouddhas n'entrent pas dans le nirvāṇa par une extinction laissant des reliques ; ils sont éternels. Leur présence ne se donne plus par un fragment d'os, mais par des visions, des mandalas et des statues consacrées. La médiation par les images symboliques présentifie une réalité autrement invisible (sambhogakāya, Base primordiale (t. gzhi),...), et supérieure à notre réalité naturelle. Du dynamisme des trois Corps de la Base primordiale se déploient continuellement, au discernement primordial (t. rig pa), des manifestations spontanées (t. rang byung, acheiropoïètes) et des formes sacrées comme autant d’épiphanies visionnaires, reflétant l'état naturel non fabriqué, sans aucune intervention humaine.

L’idéalisme veut invertir le rapport entre l’infrastructure (« les petites mains ») et la superstructure. Platon établit que l'âme est la cause première et le moteur universel de tout ce qui existe dans le ciel, sur la terre et dans la mer[iv]. Le naturel est assujetti au surnaturel ; c’est le « court-circuit de la pensée ». Au lieu de chercher des relations de cause à effet dans la matière (l'infrastructure), l'esprit fait un bond vers la finalité spirituelle (la superstructure). En considérant l'âme comme moteur universel, on annule le temps en s'affranchissant de la linéarité historique pour se connecter directement (« ab initio » comme le répète inlassablement Mircea Eliade) à l'origine mythique, là où l'intelligence divine (g. Noûs) gouverne sans entrave.

Dans le monde moderne, l'IA et le tout-image multimédia poussent cet idéalisme vers le stade du simulacre (simulacrum[v]). Comme l'âme platonicienne qui gouverne les mouvements célestes, l'algorithme opaque de l'IA ordonne le chaos des données. Il cache les "petites mains" (travailleurs du clic, Turcs mécaniques, ...) pour maintenir le mythe d'une intelligence "automatique" et pure. Nous vivons de plus en plus dans une superstructure qui veut faire oublier son besoin d'infrastructure réelle. L'image ne "représente" plus rien, elle fait exister une réalité virtuelle qui précède le monde physique. C'est l'aboutissement du projet idéaliste : le naturel est entièrement absorbé par le « surnaturel » technologique.

Les « petites mains » ne disparaissent pas : elles se délocalisent, se fragmentent, se cachent derrière l'interface. Mais elles restent là, comme les tailleurs de pierre anonymes qui taillèrent les pierres des cathédrales sans jamais figurer dans les enluminures qui célébraient leur œuvre.

La question n'est alors pas de savoir si la « main invisible » existe - elle n'existe pas, elle est construite - mais de comprendre qui bénéficie de son existence supposée. C'est ici que la pensée madhyamaka offre une ressource inattendue : non pas comme réhabilitation d'une superstructure spirituelle, mais précisément comme outil de désessentialisation (s. niḥsvabhāvatā). Le madhyamaka ne nie pas les phénomènes ; il nie leur essence (s. svabhāva), leur nature propre et indépendante. Appliqué à l'algorithme comme à l'icône médiévale, il demande : de quoi cette « intelligence artificielle » est-elle dépendante pour exister ? Quelles relations causales occulte-t-elle ? La réponse est vertigineuse d'infrastructure.

La tentation idéaliste, qu'elle soit néoplatonicienne, mahāyāniste ou technolibérale, consiste toujours à inverser le vecteur de la dépendance : faire croire que c'est la Lumière qui crée l'œil et non l'œil qui construit la Lumière. Suger de Saint-Denis et Sam Altman d’OpenAI partagent cette même rhétorique de l'émergence divine, de l'intelligence qui se déploie d'elle-même, au-delà de toute main humaine.

Une iconoclastie contemporaine cohérente ne briserait pas les serveurs comme Zwingli brisait les statues - ce geste manquerait sa cible, et s’il faut en plus aller à Groenland ou sur Mars pour s'exécuter ... Elle consisterait plutôt à rendre visible l'infrastructure : nommer les travailleurs du clic, cartographier les flux d'énergie, restituer la généalogie des données d'entraînement, interroger systématiquement le qui fait derrière chaque image générée, façon Abidhamma. Non par nostalgie d'un texte sacré qui serait, lui, transparent - l'écrit n'a jamais été et n'est jamais neutre - mais parce que la médiation honnête exige qu'on ne dissimule pas ses conditions de production.

C'est peut-être cela, en définitive, le transitus qui manque à notre époque : non un passage vers le divin ou vers la vérité algorithmique, mais un passage réciproque entre la superstructure et l'infrastructure qu'elle nie. Entre l'image et la main qui l'a faite. Entre le signe et le travail.

La Main (1965) de Jiří Trnka

La « fonction mentale pauvre » que redoutait Huizinga n'est pas une fatalité. Elle est le résultat d'un choix politique camouflé en nécessité technique ou divine. Lui opposer une pensée de la dépendance, au sens le plus matériel et le plus bouddhiste du terme, c'est refuser simultanément l'idole et son iconoclaste, le simulacre et sa nostalgie du signe pur. Les petites mains ont toujours été là. Il s'agit simplement de les voir.

Vierge ouvrante, détail (le Père à l'air dépité)

Pour ce qui est de l’image de la statue ci-dessus, il s’agit de la Vierge ouvrante (conservée au Musée national du Moyen Âge, de Cluny et datant d'environ 1400). Lorsqu'on l'ouvre, elle dévoile en son sein une représentation de la Trinité (Dieu le Père tenant le Christ en croix). Dans la théologie chrétienne, seul le Fils s'est incarné (a pris un corps matériel) dans le ventre de la Vierge Marie. En plaçant la Trinité entière à l'intérieur du corps de la Vierge, la sculpture donne l'impression que le Saint-Esprit et Dieu le Père ont, eux aussi, pris chair humaine en elle. Le contenant (la mère humaine) se retrouve à englober l'incontenable (la Trinité divine tout entière). Jean Gerson et les clercs du début du XVe siècle se sont offusqués de ce genre de représentation des « Vierges ouvrantes », car elles pouvaient êtres prises au pied de la lettre. A leur époque, de plus en plus visuelle, l'image n'était plus seulement un support de médiation (un transitus) ; elle risquait de devenir la source même de la croyance. Si l'image montre le Père dans le ventre de Marie, le paysan ou l'artisan illettré croirait que le Père est physiquement né de Marie. La superstructure procéderait de l’infrastructure... Blasphème !

***

[i] Cette volonté de cacher les sources et les mécanismes internes est ce que Karl Marx appelait le « fétichisme » (où l'objet cache le rapport social de production). C’est le moteur même de la légitimation sacrée et économique. Pour que le "miracle" ou la "valeur" opère, il faut occulter le travail de l'artisan, du codeur ou de l'histoire.

[ii] Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Benedict Anderson, 1983, Verso. 

[iii] Le Corps des images, Essais sur la culture visuelle au Moyen Âge, Jean-Claude Schmitt, 2002, Gallimard

[iv] « L'âme gouverne donc tout ce qui est dans le ciel, sur la terre et dans la mer, par les mouvements qui lui sont propres et qu'on nomme volonté, examen, prévoyance, délibération, opinion vraie ou fausse, joie, chagrin, confiance, crainte, haine, affection, et par tous les mouvements parents de ceux-là, qui sont les premières causes efficientes et qui, s'adjoignant pour les seconder les mouvements des corps, produisent dans tous les êtres l'accroissement et le dépérissement, la division et la composition et les effets qui s'ensuivent, comme la chaleur et le refroidissement, la pesanteur et la légèreté, la dureté et la mollesse, le blanc et le noir, la rudesse et la douceur, et tous les mouvements qui sont au service de l'âme, qui, s'adjoignant toujours dans sa marche régulière l'intelligence qui est une déesse, gouverne avec sagesse et conduit tout au bonheur, au lieu que, si elle s'associe à l'imprudence, elle effectue tout le contraire. » « si toute la marche et la révolution du ciel et de tous les corps célestes sont de la même nature que le mouvement, la révolution et les raisonnements de l'intelligence et vont d'accord avec elle, il est évident qu'on doit en conclure que c'est la bonne âme qui s'occupe de tout l'univers et le conduit dans la voie qu'il suit. » Les Lois, traduction d'Emile Chambry.

[v] Simulacrum : lorsque des clercs (comme Bernard d'Angers au début du XIe siècle) étaient choqués par les nouvelles statues en trois dimensions et doutaient de leur présence divine, ils utilisaient le terme péjoratif de simulacrum, les ravalant au rang d'idoles païennes (comme celles de Jupiter ou Mars) n'abritant qu'un "bois sec" (Le Corps des images, 2002).