mardi 6 juillet 2010

Le flot incessant de la Nature


Il y avait une grande effervescence au Tibet du 12ème siècle. Les moines et yogis avaient la fièvre du voyage et passaient voir un maître après l'autre en collectionnant les enseignements.

Voici par exemple Phamodrupa (T. phag mo gru pa 1110-1170), qui avait étudié avec de nombreux lamas. Parmi ceux-ci un certain Lama A seng (ou kham pa A seng)[1] et Brag dkar po ba, qui enseignait le Dzogchen (tradition Aro). Une expérience décevante pour Phamodrupa, car selon lui ces instructions consistaient uniquement en la concentration mentale (S. śamatha et vipaśyanā). Il avait donc continué son chemin pour passer huit mois avec Bur sgom nag po[2] afin de recevoir de lui les instructions de Réchungpa (Lo ro pa). Il devait ensuite rester plus longtemps auprès du Sakyapa Sachen Kunga Nyingpo (1092-1158) qui l'appréciait énormément et qui considérait presque comme une trahison d'être abandonné au profit de Gampopa. Phamodrupa voyageait en compagnie de Lama Zhang (bla ma zhang btson 'grus grags pa 1123-1193), pour rencontrer Gampopa. Dès la première entrevue avec Gampopa, Phamodrupa se rendit vite compte que toutes les instructions reçues jusqu'alors avaient peu de consistance. Gampopa lui donna alors les instructions sur la réintégration de la part connaturelle (S. sahajayoga T. lhan cig skyes sbyor) puis mourra pas trop longtemps après (1153).

Tout comme Phag mo gru pa, Mogchokpa (T. rmog lcog rin chen brtson 'grus 1110-1170) avait lui aussi étudié avec A seng[3] et Bur sgom. Grâce à ce dernier il avait obtenu la maîtrise sur les rêves et vu la face de Vajravārahī. A un certain moment, Bur sgom nag po, détenteur des enseignements de Réchungpa, lui fit produire une tempête de grêle qui causa la mort à des voleurs de bétail. Mokchogpa se sentait très mal, mais l'ingénieux lama lui dit de ne pas s'en faire, car il détenait aussi des préceptes aptes à produire l'éveil même en ceux qui avaient commis les cinq actes aux effets immédiats (S. anantarika-karma T. mtshams-med lnga). Mogchokpa le quitta pour étudier avec Khyung po rnal 'byor (±1050 - 1135/1140), fondateur de la lignée Shagnpa (T. shangs pa bka' brgyud). Il médita à sDing ma pendant deux ans et réalisa les yogas du corps illusoire, du rêve et de la claire lumière. Khyoungpo neldjor mourra pendant la retraite de Mokchogpa qui avait besoin d'être débriefé. Il décida lui aussi d'aller voir Gampopa. Sur son chemin, il rencontra Phagmodrupa[4] avec qui il "échangeait des initiations".

Dans la biographie de Mogchokpa[5], celui-ci rencontra Gampopa environ deux ans après la mort du yogi de Khyungpo (1135/1140)[6]. C'est une rencontre émotionnelle, puisqu'ils auraient été maître et disciple pendant plusieurs vies et que Gampopa commença à se demander s'il allait encore le revoir... (p. 181).
« Mogchok présente une offrande (T. phyag rten) dans la chambre de Gampopa et lui dit : "Quand mon maître, le grand Shangpa, est mort, j'ai pratiqué (T. dge sbyor) et j'ai eu telles expériences du chemin des techniques, corps illusoire, rêve et claire lumière. Je suis venu demander si j'étais arrivé au bout ou pas. Mais comme le maître de Shang est décédé et que vous n'êtes pas mon maître, je ne peux pas vous demander (T. bla ma khyed min pa zhu sa mi bdog). Il me faut maintenant demander la transmission complète (T. khrid tshar gcig) des six yogas." Gampopa repondit : "Vous avez eu de bonnes expériences. Mais je dois ajuster (T. thag chod) votre vue." Et il lui donna les huit vers de la Mahāmudrā (T. phyag rgya chen po'i tshig rkang brgyad[7]) et les Cinq introductions (T. ngo sprod lnga pa)[8], suite à quoi Mogchokpa eut confiance en sa perspective de la vue (T. lta ba'i phyogs). Ensuite Gampopa dit : "Etudiez plutôt le cycle des six yogas (T. chos drug tshar gcig) avec Gomtshul (T. sgom pa tshul khrim snying po 1116-1169) . J'ai personnellement fait le vœu de ne pas enseigner les sādhana et les six yogas[9] »




Ensuite, par la grâce du maître, il obtient la certitude sur toutes les vues. Il développa graduellement la maîtrise sur la Māyā (T. sgyu ma). Une nuit il vit en rêve un corbeau. Ensemble ils allèrent à un endroit où se trouvait un ami. Mais comme cet ami n'était pas la, puisqu'ils étaient arrivés un jour où il y avait le marché (T. tshong dus), ils sont retournés en bas pour retomber à l'entrée de la grotte de méditation. À ce moment-là le corps du corbeau s'est transformé en la vénérable (T. rje btsun ma = Vajravārahī. En un seul instant il vit tout l'univers, des enfers jusqu'aux champs de bouddhas. Et quand il regarda son propre corps, il y vit tous ces phénomènes. À ce moment-là il fit le chant suivant :
De la sphère de la non-production le flot est incessant
Etant pure pensée/intention (T. bsam pa), rien ne l'arrête
Pour celui qui qui ne s'y méprend pas, c'est le rêve cosmique (T. sgyu lus S. māyādeha)
Qui émerge de la sphère de l'expérience de la réintégration (yoga)
Les pensées relatives à sa propre personne s'évanouissent
Le corps du Vainqueur est au sein même du corps individuel (S. karmavipāka)
Le précieux Seigneur me l'a révélé (T. ngo sprod)
Le corps qualitatif (S. dharmakāya) est au sein même du corps psychique
Le précieux Seigneur me l'a révélé
Le corps du Vainqueur est au sein même du corps mnémique (S. vāsanā)
Le précieux Seigneur me l'a révélé
La biographie ajoute "A partir de ce moment-là, il n'a plus jamais eu des pensées qui se rapportaient à sa vie individuelle".

MàJ0602014 L'expérience de Mogchok semble s'aligner sur l'idée du corps-univers tel qu'exposé par exemple dans le Siddha Siddhanta Paddhati attribué à Goraknath.

***
Photographie : Cleveland Museum, Vajravārahī sculpture du 11-12ème siècle

[1] Blue Annals p556
[2] Blue Annals p556
[3] Blue Annals p.733, édition Chengdu p. 859
[4] Blue Annals p. 737
[5] volumes shangpa KA, p. 180 et suivantes
[6] Chronological Conundrums in the Life of Khyung po rnal ’byor: Hagiography and Historical Time, Matthew T. Kapstein
[7] Très probablement les huit vers de Marpa, dont le commentaire fait partie de l'oeuvre complet de Gampopa (W23439-1750-eBook.pdf p. 35) mar pa'i tshig bcad brgyad ma'i 'grel pa
[8] 1. les apparences sont la conscience en s'appuyant sur l'analogie du sommeil et du rêve
2. l'indissociabilité des apparences et de la vacuité à travers l'analogie de l'eau et de la glace
3. le principe conscient (T. sems nyid) étant vide en s'appuyant sur l'analogie du ciel vide
4. la revelation de la saveur unique de la multiplicité à travers l'analogie de la saveur d'un gateau sucré
5. la revelation de la continuité du corps qualitatif (dharmakāya) par l'analogie de la continuité d'un fleuve
ngo sprod lnga ste/
gnyid dang rmi lam gyi dpes snang ba dang sems su ngo sprad/
chu dang chab rom gyi dpes snang stong dbyer med du ngo sprad/
nam mkha' stong pa'i dpes sems nyid stong par ngo sprad /
bu ram ril bu'i dpes du ma ro cig tu sno sprad/
chu bo rgyun chags kyi dpes chos sku rgyun chags par ngo sprad do//
[9] ngas sgrub thabs dang chos drug 'di mi bshad pa'i dam bca' gcig byas yod gsungs pas p. 182


Texte tibétain en Wylie

skye med klong nas 'gags med 'phyo//
bsam pa tsam gyis thogs pa med//
gang gis bslur med sgyu ma'i lus//
rnal 'byor rig pa'i klong nas shar//
tshe 'di'i rnam rtog yal nas thal//
rnam smin gyi lus la rgyal ba'i sku//
ngo sprod kyi rje btsun rin po che//
yid kyi lus la chos kyi sku//
ngo sprod kyi rje btsun rin po che//
bag chags kyi lus la rgyal ba'i sku//
ngo sprod kyi rje btsun rin po che//

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