mardi 23 août 2011

George Berkeley rêve le monde



Les théories du philosophe irlandais George Berkeley (1685-1753), « bishop Berkeley », sont souvent citées comme l’exemple d’une position idéaliste ou immatérialiste (la non-existence de la matière) extrême. Mais quand un bouddhiste lit son œuvre, notamment Les principes de la connaissance humaine (A Treatise Concerning the Principles of Human Knowledge), il découvre un terrain familier. D’ailleurs, Berkeley n’était pas un idéaliste dogmatique. Il a aussi beaucoup écrit sur le langage dont il connaissait bien, tout comme les bouddhistes, la nature et les abus. Il ne nie pas qu’il puisse y avoir une substance matérielle, mais il critique le sens donné au mot « matière ». Voici quelques citations.
« 7. Il est accordé de tous les côtés que les qualités, ou modes des choses, n’existent jamais réellement chacune à part et par elle même, séparée de toutes les autres, mais qu’elles sont mélangées, pour ainsi dire, et fondues ensemble, plusieurs en un même objet. Or, nous dit-on, l’esprit (mind) étant apte à considérer chaque qualité isolément en la détachant des autres auxquelles elle est unie, doit par ce moyen se former des idées abstraites. Par exemple, la vue perçoit un objet étendu et coloré qui se meut. Cette idée mixte ou composée, l’esprit la résout en ses parties constituantes et simples, et, envisageant chacune en elle-même à l’exclusion du reste, il doit former les idées abstraites d’étendue, couleur et mouvement. Non qu’il se puisse que la couleur ou le mouvement existent sans l’étendue; mais c’est que l’esprit peut se former par abstraction l’idée de couleur, exclusivement à l’étendue, et de mouvement, exclusivement tout à la fois à la couleur et à l’étendue. » (Introduction)
C’est ce pouvoir d’abstraction et de formation d’idées ou notions, qui est à l’origine de nombreuses méprises, car elles se font par une « séparation totale et retranchement de toutes les circonstances et différences qui pourraient déterminer cette idée à une existence particulière. » Nous retrouvons l’idée de « notions universelles » ou « idées générales » (S. jāti T. skyes pa), qui avait conduit Dignāga (480-540) à développer sa théorie de l'exclusion (S. apoha T. sel ba). Pour Dignāga, le mot "vache" ne désigne pas une entité positive ou un universel, "vachéité" (S. gotva), ce qui était plutôt l'approche du brahmanisme, mais il exclut tout ce qui n'est pas cet animal.

Pour Berkeley, les universels ne sont pas accessibles à l’esprit sans leur imaginer des qualités particulières.
« Je peux imaginer un homme à deux têtes, ou les parties supérieures d’un homme jointes au corps d’un cheval. Je peux considérer la main, l’oeil, le nez, chacun à part, pris séparément du reste du corps. Mais alors cette main que j’imagine, ou cet oeil doivent avoir quelque forme et couleur particulières. Pareillement l’idée d’un homme, que je me forme, doit être celle d’un homme blanc, noir ou basané, droit ou tordu, de grande, petite ou moyenne taille. Je ne saurais par aucun effort de pensée concevoir l’idée abstraite ci-dessus définie. » (Introduction)
Les idées générales abstraites et les choses en soi n’existent donc pas dans le sens qu’elles ne peuvent pas se produire sans l’intervention de l’esprit. » (Introduction)
« …on croit que tout nom a ou doit avoir une signification unique, fixe et précise; et par là on est enclin à penser qu’il existe certaines idées déterminées abstraites qui constituent la seule et véritable signification immédiate de chaque nom général; et que c’est par l’intermédiaire de ces idées abstraites qu’un nom général en vient à signifier une chose particulière. Mais, au vrai, il n’existe rien de tel qu’une signification définie et précise annexée à chaque nom général: ils signifient tous indifféremment un grand nombre d’idées particulières. » (Introduction)
« Autre chose est d’affecter constamment un nom à la même définition, autre de le prendre pour représenter partout la même idée. » (Introduction)

Méthodes pour éliminer la méprise ("aprapañca")
« 22. Premièrement, je suis sur de m’affranchir de toutes les controverses purement verbales, espèces de mauvaises herbes dont la croissance a été le principal obstacle à la vraie et solide connaissance.
Secondement, j’ai là, ce semble, un moyen certain de me débarrasser du filet subtil des idées abstraites, qui a si misérablement entravé et embrouillé les esprits, et encore avec cette circonstance particulière que, plus un homme avait de finesse et de curiosité pour la recherche, plus il était exposé à être pris dans ce filet et à s’y voir engagé profondément et solidement retenu.
Troisièmement, aussi longtemps que je restreins mes pensées à mes idées propres, dépouillées des mots, je ne vois pas comment je pourrais être aisément trompé. Les objets que je considère, je les connais clairement et adéquatement. Je ne puis être déçu en pensant que j’ai une idée que je n’ai point. Il n’est pas possible que j’imagine que certaines de mes idées sont semblables ou dissemblable, entre elles, quand elles ne le sont pas réellement. Pour discerner l’accord ou le désaccord entre mes idées, pour voir quelles idées sont renfermées dans une idée composée, et lesquelles ne le sont pas, rien de plus n’est requis qu’une perception attentive de ce qui se passe en mon entendement. » (Introduction)
« Celui qui sait n’avoir que des idées particulières ne s’intriguera pas inutilement pour découvrir et comprendre l’idée abstraite attachée à un nom. Et celui qui sait que les noms ne représentent pas toujours des idées s’épargnera la peine de chercher des idées là où il n’y a place pour aucune. Il serait donc à désirer que chacun fit tous ses efforts pour arriver à une vue claire des idées dont il aurait à s’occuper les séparant de tout l’attirail et de l’embarras des mots qui contribuent tant à aveugler le jugement et diviser l’attention. » (Introduction)

« Mais écartons seulement le rideau des mots et nous contemplerons l’arbre admirable de la connaissance, dont le fruit est excellent et à la portée de notre main. » (Introduction)

Les citations précédentes sont celles de l’introduction. Ci-après les trois premières thèses des principes de la connaissance humaine de Berkeley.

[Pôle objet]
« 1. Il est visible à quiconque porte sa vue sur les objets de la connaissance humaine, qu’ils sont ou des idées actuellement imprimées sur les sens, ou des idées perçues quand l’attention s’applique aux passions et aux opérations de l’esprit, ou enfin des idées formées à l’aide de la mémoire et de l’imagination, en composant, ou divisant, ou ne faisant simplement que représenter celles qui ont été perçues originairement suivant les manières qu’on vient de dire. Par la vue j’ai les idées de la lumière et des couleurs, avec leurs différents degrés et leurs variations. Par le toucher, je perçois le dur et le mou, le chaud et le froid, le mouvement et la résistance et tout cela plus ou moins, eu égard au degré ou à la quantité. L’odorat me fournit des odeurs, le palais des saveurs, et l’ouïe apporte des sons à l’esprit, avec toute leur variété de tons et de composition. Et comme plusieurs de ces sensations sont observées en compagnie les unes des autres, il arrive qu’elles sont marquées d’un même nom, et du même coup réputées une même chose. Par exemple, une certaine couleur, une odeur, une figure, une consistance données, qui se sont offertes ensemble à l’observation, sont tenues pour une chose distincte, et le nom de pomme sert à la désigner. D’autres collections d’idées forment une pierre, un arbre, un livre, et autres pareilles choses sensibles lesquelles étant agréables ou désagréables, excitent les passions de l’amour, de la haine, de la joie, de la peine, et ainsi de suite. »

[Pôle sujet]
« 2. Mais outre toute cette variété indéfinie d’idées ou objets de connaissance, il y a quelque chose qui les connaît, qui les perçoit, et exerce différentes opérations à leur propos, telles que vouloir, imaginer, se souvenir. Cet être actif percevant est ce que j’appelle esprit (mind, sprit), âme (soul) ou moi (myself). Par ces mots je n’entends aucune de mes idées, mais bien une chose entièrement distincte d’elles, en laquelle elles existent, ou, ce qui est la même chose, par laquelle elles sont perçues; car l’existence d’une idée consiste à être perçue. »
[« Exister est être perçu »]
« 3. Que ni nos pensées, ni nos passions, ni les idées formées par l’imagination n’existent hors de l’esprit, c’est ce que chacun accordera. Pour moi, il n’est pas moins évident que les diverses sensations ou idées imprimées sur les sens, quelque mêlées ou combinées qu’elles soient (c’est-à- dire quelques objets qu’elles composent par leurs assemblages), ne peuvent pas exister autrement qu’en un esprit qui les perçoit. Je crois que chacun peut s’assurer de cela intuitivement, si seulement il fait attention à ce que le mot exister signifie, quand il s’applique aux choses sensibles. La table sur laquelle j’écris, je dis qu’elle existe: c’est-à-dire, je la vois, je la sens; et si j’étais hors de mon cabinet, je dirais qu’elle existe, entendant par là que si j’étais dans mon cabinet, je pourrais la percevoir, ou que quelque autre esprit la perçoit réellement. «Il y a eu une odeur» cela veut dire: une odeur a été perçue, «il y a eu un son»: il a été entendu; «une couleur, une figure»: elles ont été perçues par la vue ou le toucher. C’est là tout ce que je puis comprendre par ces expressions et autres semblables. Car pour ce qu’on dit de l’existence absolue des choses qui ne pensent point, existence qui serait sans relation avec ce fait qu’elles sont perçues, c’est ce qui m’est parfaitement inintelligible. Leur esse consiste dans le percipi, et il n’est pas possible qu’elles aient une existence quelconque, hors des esprits ou choses pensantes qui les perçoivent. »

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