jeudi 29 septembre 2011

Ceci n'est pas le Bouddha



Rāvana, le démon souverain de l’île de Lankā (Ceylan), accueille le Bouddha sur son île pour qu'il lui donne des enseignements, comme tous les bouddhas du passé avant lui. Plus précisément, il lui demande d’enseigner une nouvelle fois le domaine de l’intuition autoconnaissante.[1] Le Bouddha répond à sa demande en montrant comment Rāvana s’est fait piéger par le langage en parlant de « Bouddhas » du « passé », d’ « enseigner une nouvelle fois » l’intuition autoconnaissante, faisant ainsi preuve de ne pas avoir compris les fois d’avant. Il s’avère clairement de ce passage que le tathāgata n’est pas l’apparence physique et que ce n’est pas à travers une image mentale du Bouddha qu’on accèdera au tathāgata. Le Bouddha n’est pas la personne. Ce n’est pas celui qui enseigne. Ce n’est pas celui qui est en face de Rāvana, ni maintenant ni dans le passé. Le véritable Bouddha est le tathāgata. Le tathāgata est accessible à chacun à travers l’intuition autoconnaissante. Cette intuition n’est autre que toute absence de réflexivité[2] que l’on accède en l’absence de signes (S. nimitta). Et elle est la plus haute absorption. Celle qui est naturellement présente selon Advayavajra.

Extrait du chapitre premier du soûtra de l'entrée à Lanka, La requête de Rāvana :

"Seigneur de Lankā, tu dis avoir déjà posé la question aux tathāgata-arhat-samyak-saṃbuddha d'autrefois, et que ceux-ci t'avaient également répondu. Mais, Seigneur de Lankā, ce que tu appelles « autrefois » n’est qu’une convention verbale (T. tshig bla dwags S. adhivacana) réflexive. Il en va de même pour le passé. Ce que tu appelles « le passé » est une construction réflexive. Le futur et même le présent sont eux aussi réflexifs (T. rtog).

Les tathāgata sont ceux qui, par la substance de leurs qualités/phénomènes (S. dharmatayā), dépassent les extrêmes (S. prapañca) de l'absence de réflexivité et de la réflexivité. L'essence (S. svabhāvatā) de leur apparence physique (S. rūpa) n'est pas ouverte à des considérations, mais celui qui réintègre (S. pratigṛhīta) l'intuition (S. jñāna), peut la contempler à travers la lucidité (S. prajñā) qui accède, en l'absence de signes (S. nimitta), à la liberté. C'est pourquoi la qualité essentielle (S. ātmakatā) de l'intuition des tathāgata est le corps[3] de l'intuition, qui n'est pas sujette aux considérations.

Que signifie « non sujette aux considérations » ? C'est que le mental ne peut pas considérer [l'intuition du tathāgata] comme le soi (S. ātman), l'âme (S. jīva) ou la personne (S. pudgala). Comment n'est-elle pas sujette à des considérations ? La perception mentale ne doit pas considérer les productions à partir de la matière primaire (T. don gyi rgyu) en termes d'idées générales de la matière, de formes géométriques et d'images mentales. Par conséquent, il faut que tu te débarrasses des considérations et de la réflexivité.

Seigneur de Lankā, l'action (S. caryā) des êtres est semblable à une fresque, car, Seigneur de Lankā, puisque les phénomènes n'ont pas d'être, ce-qui-demeure-dans-le-monde (T. 'jig rten gnas pa) est immuable, étant dépourvu d'un acte et d'un agent. Aussi, ici, il n'y a personne pour entendre (T. nyan pa), ni pour écouter (T. mnyan pa). Seigneur de Lankā, si ce-qui-demeure-dans-le-monde est semblable à une apparition, les yogis non bouddhistes et non instruits ne doivent pas le contempler à travers une image mentale (S. ākāra). Seigneur de Lankā, celui qui voit [le tathāgata] ainsi, le voit correctement. Tant que tu le vois autrement, c'est-à-dire à travers une image mentale, tu resteras dans la réflexivité.

Ainsi, celui qui est dans la réflexivité appréhende une double image, à savoir, comme la réflexion de son propre corps dans un miroir, comme le reflet de l'ombre de son corps dans l'eau, comme l'ombre de son corps projeté par le clair de la lune, ou par une lampe dans sa maison ou comme un écho ou comme toute autre identification avec ses propres réflexions. L'action [juste] est de ne pas s’engager dans les images mentales des phénomènes ou de l'absence de phénomènes ni de s'abstenir des phénomènes et de l'absence des phénomènes. Ce serait s'engager dans des images mentales. Ce serait les augmenter (T. rgyas par byed). Et tu ne réussirais pas de les apaiser totalement.

C'est une convention verbale pour « la fixation de la pensée  » (S. ekāgratā). Puisque celle-ci se situe dans le domaine de ma suprême intuition autoreconnaissante, elle suscitera l'absorption suprême.

***

Illustration : statue de Ravana dans le temple de Meenakshi à Madurai.

[1] so so rang rig spyod yul gyi//chos ni rnam par bstan pa mdzad//
[2] Le domaine de l’intuition autoconnaissante n’est pas une connaissance réflexive. T. so so rang rig spyod yul te// rtog pa can gyi yul ma yin//
[3] Pour rappel kāya signifie rassemblement, collection, multitude

Texte tibétain Wylie

gang yang langka'i bdag po khyod kyis sngon gyi de bzhin gshegs pa dgra bcom pa yang dag par rdzogs pa'i sangs rgyas rnams la'ang bdag gis dris te/ de dag gis kyang lan glan no zhes smras pa'ang/ lang ka'i bdag po/ sngon zhes bya ba 'di ni rnam par rtog pa'i tsig bla dwags te/ 'das pa la'ang 'di ltar 'das pa zhes rnam par rtog go /de bzhin du ma 'ongs pa dang/ da ltar yang rtog ste/ de bzhin gshegs pa rnams ni de'i chos nyid kyis rnam par mi rtog pa rnam par rtog pa'i spros pa thams cad las 'das pa ste/ gzugs kyi ngo bo nyid la brtags pa ltar ni ma yin gyi/ gzhan du na ye shes thugs su chud pa bde ba'i don du mtsan ma med pa la spyod pa'i shes rab kyis rnam par sgom mo//

de'i phyir de bzhin gshegs pa rnams ni ye shes kyi bdag nyid ye shes kyi sku ste/ brtags par mi bya'o//
 gang gis mi brtag ce na/ yid kyis bdag dang/ srog dang/ gang zag tu mi brtag go /ji ltar mi brtag ce na/ yul gyi don gyi rgyu las byung ba yid kyi rnam par shes pas ji ltar gzugs kyi mtsan nyid dang/ dbyibs dang/ rnam pa bzhin du mi brtag go /de bas na khyod kyis brtag par bya ba dang/ rnam par rtog pa dang bral bar bya'o//

lang ka'i bdag po/ 'di ltar yang sems can gyi spyod pa rnams ni brtzig pa'i ri mo'i gzugs dang 'dra ste/ langka'i bdag po/ chos thams cad yod pa ma yin pa'i phyir 'jig rten gnas pa ni g-yo ba med pa ste/ las dang byed pa dang bral ba'o//
 'di la gang yang nyan pa'am/ mnyan par bya ba med do//
 langka'i bdag po/ 'jig rten gnas pa ni sprul pa dang mtsungs na/ mu stegs can byis pa'i rnal 'byor pa rnams rnam par mi sgom mo//
 langka'i bdag po/ gang gis de ltar mthong ba des ni yang dag par mthong ba ste/ rnam pa gzhan du mthong na rnam par rtog pa la spyod pa'o//
 de ltar rnam par rtog pa dang bcas pa rnams ni rnam pa gnyis su 'dzin te/ 'di lta ste/ me long gi nang na yod pa'i bdag gi gzugs kyi gzugs brnyan dang/ chu la bdag gi gzugs kyi grib ma dang/ zla ba'i 'od dang/ khyim na me mar 'bar ba la bdag gi lus kyi grib ma dang/ brag ca'am/ gzhan yang bdag gi rnam par rtog pa'i gzung ba rab tu bzung ste/ chos dang chos med par rnam par rtog cing/ chos dang chos med pa spong ba la mi spyod de spyod do//
 rnam par rtog go /rgyas par byed do//
 rab tu zhi ba mi 'thob bo//
 'di ni rtse gcig pa'i tsig bla dvags te/ 'di ni de bzhin gshegs pa'i snying po bdag gi 'phags pa so so rang gi ye shes kyi spyod yul du 'jug pa'i phyir mchog gi ting nge 'dzin skye ba'o//



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