lundi 16 janvier 2012

"L'hérésie ritualiste"


Dans La morale bouddhique de Louis de la Vallée Poussin, publié en 1927 (Nouvelle librairie nationale), un passage précise ce qu'il faut comprendre par « l'hérésie ritualiste » (S. śīlavrataparāmarśa).

2. L'opinion fausse nommée śīlavrataparāmarśa. « estime inintelligente ou absolument injustifiée des pratiques ascétiques et des rites ».
C'est ce que Rhys Davids appelle « l'hérésie ritualiste », l'erreur que les bouddhistes contemporains reprochent aux chrétiens et que les anciens bouddhistes condamnaient chez les brahmanes et les pénitents de diverse dénomination.
« Croire que les rites de suicide, ignition ou noyade, procurent le ciel; croire que la moralité et les pénitences, à elles seules, procurent le Nirvana », — par extension « considérer comme cause du monde Prajāpati ou Śiva, adhérer aux doctrines des brahmanes ».
Toutes les superstitions, des plus anodines (rites de bon augure) aux plus graves, ont place ici[1]

A) Cette fausse vue est souvent nuisible au prochain (meurtre des animaux au sacrifice), souvent nuisible à soi-même (souffrances de la pénitence, des « vœux du taureau ou du chien », du suicide) ; mais sa malignité réside surtout en ceci qu'elle ferme les chemins du ciel et du Nirvāṇa en prétendant ouvrir des chemins qui ne sont pas des chemins, en ceci qu'elle nie en propres termes la doctrine bouddhique. Malheur à celui qui, dans la communauté, s'élève contre le Maître et commet le crime de schisme, un des cinq péchés « mortels ». Il cuira, pendant une période cosmique, dans le plus terrible des enfers (iv, 98-102).

B) Quelques exemples de śīlavrataparāmarśa.

a) Douce folie de penser qu'on obtient un fils par des prières (S. prārthana T. gsol ‘debs), par des pélerinages. Si les prières suffisaient, quel homme n'aurait pas mille fils comme les rois   Cakravartins? — La conception résulte de trois causes, femme féconde, union des parents, présence d'un gandharva, c'est-à-dire de l'être subtil qui vient d'abandonner un corps mourant et qui cherche à se réincarner[2],

b) Grave folie : supposer que les rites funèbres, les hymnes et les incantations des brahmanes assurent le paradis aux défunts. Quand un homme meurt, peu importe ce qui advient du corps : le feu du bûcher ne portera pas au ciel l'assassin qui cuit déjà dans l'enfer[3].

c) Les ablutions ne lavent pas le péché. Si l'eau lave le péché, les crocodiles comme les assassins renaîtront dans le paradis (Theragatha, 239). « Ce n'est pas l'eau qui purifie : celui-là est pur, celui-là est un vrai brahmane qui est véridique et juste » (Udana, i, 9, Udana-varga, xxiii, 14).
— Quelqu'un demande au Bouddha : « Viens-tu pour te baigner dans la Bāhukā? » — « Que fait cette rivière? » — « C'est une rivière de délivrance, une rivière de mérite... Beaucoup d'hommes y lavent leurs péchés... »
Mais le Bouddha méprise toutes ces rivières saintes, aussi saintes de nos jours qu'il y a quelque trois mille ans : il connaît de meilleures purifications, la détestation du péché et la confession, la bonne œuvre, le bon propos (Majjhima, i, 39, Śiksasamuccaya, 160) (Voir ci-dessous p. 205, 243)[4].

d) Encore que le bain, ingénieusement pratiqué, soit un exercice douloureux, il y a des méthodes de purification et de salut considérées comme plus efficaces et qui sont réservées à des professionnels, aux « religieux » (śramana, pravrajita). D'innombrables sectes ont leurs préférences : des hommes s'obligent au « vœu du chien », au « vœu du taureau », marchant à quatre pattes, mangeant les ordures, broutant l'herbe, et la reste; d'autres hommes se mutilent, se noient, se jettent dans le feu, se précipitent du haut d'un rocher, mènent une vie coupée de longs jeûnes et qui se termine par le jeûne d'un mois. Toutes ces pratiques, non seulement ne produisent pas le ciel ou le salut, mais ont pour fruit inévitable les douleurs infernales.
Ce n'est pas l'habit, l'absence de vêtement, la pénitence qui font le religieux (Majjhima, i, 281). (Voir p. 63).

C) Cependant les rites de bon augure, les pénitences et observances, les recettes de tout ordre ne sont pas sans vertu. Leur utilité est très restreinte, car elle est confinée à la présente vie. Par certaines « sciences » ou « formules » (vidyā), on peut lire la pensée d'autrui, on peut faire des miracles (se transporter à travers les airs, etc.). La magie singe les pouvoirs surnaturels (abhijnās, ci-dessus p. 88); mais elle est mauvaise (vii, 53 ».).
Certaines formes de vie pénitentiaire sont sévèrement condamnées, la nudité par exemple ou le « vœu du chien». En outre, toute pénitence ou observance est mauvaise par le fait même qu'on la regarde comme génératrice du salut. Mais de multiples formes d'ascétisme sont utiles, ou nécessaires, à la purification de la pensée et au salut. — On loue le moine qui dit : « Je ne me lèverai pas — je resterai sans manger ou dormir dans l'attitude accroupie de la méditation —aussi longtemps que je n'aurai pas obtenu la suppression complète des erreurs et des désirs » (Majjhima, i, 219).
Le Bouddhisme interdit le suicide par le jeûne, le feu, la chute du haut d'un rocher, formes « vulgaires » de suicide; mais beaucoup de saints se sont coupé la gorge[5].



[1] Oç., iii, p. 86, iv. 64,86, v, 7 ,38 (p. 18, 19, 33).
[2] Kośa;iii,12-H. — Dans Jataka, 433, p.512,un fils estobtenu par des prières.
[3] Pour les dons au bénéfice des morts, voir p. 65, 215.
[4] Sur les ablutions Apadana, dans commentaire Thertgâihâ, 201, Cittavisuddhiprakarana, Vasubandhu, Gathasamgraha, Mélanges Asiatiques (Saint-Pétersbourg), viii, 559, Oltramare, Théosophie bouddhique, 123.
[5] Nirvāṇa (1925), p. 22 et ci-dessus, p, 111.

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