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jeudi 14 mai 2026

Le petit pas en arrière du néophyte éternel

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Dans sa mémoire[1] sur lĀdikarmapradīpa Bodhicaryāvatāraṭīkā, Louis de la Vallée Poussin (LVP, qui ne manque jamais de m'impressionner) met ce Manuel du néophyte (s. ādikarmika t. las dang po pa) au regard du Pañcakrama (un traité sur le yoga suprême du Guhyasamāja Tantra attribué à Ācārya Nāgārjuna). Il y explique dans l’avant-propos :
“Le Bouddhisme est une des formes de l'Hindouisme, en tout point comparable aux religions populaires ou savantes organisées sous l'égide des Brahmanes, sous le patronage de Véda.” (LVP, 1896)
On y apprend qu’un bodhisattva, tāntrika ou non, restera un néophyte jusqu’à sa sortie de la vérité conventionnelle. Plus précisément, tant qu'il évolue encore dans le stade de génération (s. utpattikrama) et traverse les trois premières vacuités (śūnya, atiśūnya, mahāśūnya). Celles-ci, bien qu'étant des réalisations contemplatives importantes, appartiennent encore au domaine de la vérité conventionnelle et des apparences conceptuelles. Le stade de génération est celui du “corps illusoire”, le corps subtil primordial composé de pensée et de souffles subtils[2], qui est imaginé comme le corps de la divinité de choix (s. iṣṭa-devatā t. yi dam), pour faire cesser les apparences ordinaires, ou plutôt les transformer en apparences pures.

Le futur Bouddha corrigé par les Jinas

C’est seulement quand le néophyte aborde le stade d’achèvement (s. niṣpannayoga/utpannakrama t. rdzogs rim), ou à la huitième bhūmi, qu’il cesse d’être un néophyte. Le Traité des cinq stades (s. Pañcakrama) raconte dans le chapitre 2 comment le futur Bouddha pensait être déjà arrivé au bout en atteignant la dernière des trois premières vacuités, à savoir la grande vacuité (s. mahāśūnya).

Il y a quatre vacuités, parce qu'elles reflèteraient très exactement les quatre phases physiologiques et mentales de la dissolution des quatre éléments (la terre se résorbe dans l'eau, l'eau dans le feu, le feu dans l'air, et l'air dans la conscience). Les arhats semblaient déjà posséder la science pour dissoudre la matérialité de leur corps dans le feu, mais, pour le bouddhisme ésotérique, cela ne suffit pas pour devenir un parfait Bouddha. Ces quatre vacuités correspondent à quatre “lumières”, plus précisément trois apparences lumineuses (s. ābhāsa t. snang ba) de différentes couleurs, se manifestant au fur et à mesure du processus de dissolution, qui serait le même qu’au moment de la mort, puis la vraie Lumière, dite la “Claire Lumière”.

S'imaginant à tort pouvoir atteindre l'état de Bouddha par cette seule grande vacuité, Śākyamuni s'était assis en samādhi sur les rives de la rivière Nairañjanā. Les Vainqueurs célestes (s. jina) l'ont alors tiré de cet état pour le corriger, lui révélant que sa méditation n'était pas pure et ne le mènerait pas à l'ultime accomplissement.
“Cette méditation est impure, elle n'apporte pas le résultat escompté
C'est sur le Prabhāsvara [qu'il faut] s'appuyer, suprême comme la voûte céleste[3].” (Pañcakrama 2:60)
Ils lui ont intimé de se concentrer sur l'étape suprême de la Claire lumière (s. prabhāsvara), aussi appelée la vacuité totale (s. sarvaśūnya), la condition sine qua non pour réaliser le corps de diamant (s. vajrakāya c. jingang shen, chapitre 5 du Mahāparinirvāṇa Sūtra).

Autodivinisation et alchimie lumineuse

Le Prabhāsvara est l'état dans lequel tous les phénomènes et les objets de perception finissent par se résorber et se dissoudre totalement[4]. Il doit être appréhendé comme une réalité Lumineuse absolue semblable à l'espace infini de la voûte céleste (s. prabhāsvaraṃ [...] ākāśatalavat param). Le Pañcakrama explique que le yogin peut alors voir instantanément le passé, le futur, le présent, ainsi que les trois mondes[5]. Dans ce stade ultime, le yogin peut prendre la forme qu'il désire. Il obtient la souveraineté absolue (s. sarvaiśvarya) et se réjouit dans la perfection de son corps de diamant (s. vajrakāye pramodase)[6].

Le Pañcakrama enseigne que la réalité illusoire du monde trouve sa cause initiale (s. hetuḥ) dans ce Prabhāsvara[7], et que c'est en suivant graduellement la pratique de la consécration de soi (s. svādhiṣṭhāna) que le yogin finit par regagner cet état divin origine[8]. Grâce à sa pratique parfaite, il en vient à voir son propre soi (s. Ātman) accompli comme étant l'essence (ou constitué) de tous les Bouddhas[9]).

Par regroupement de thèmes et terminologie, on pourrait déduire que la sphère Lumineuse, d’où se manifestent les Vainqueurs lumineux (s. jina), les Bouddhas éternels, et vers laquelle ils guident le futur Parfait Bouddha complet, est divine. Au sens où l’entend Ratnākaraśānti quand il s’exprime sur la nécessité de la pratique des divinitéspour obtenir très rapidement l'Éveil parfait et insurpassable[10]. Cet Éveil Prémium Plus est ce que propose le bouddhisme ésotérique. Par des théories et des pratiques alchimiques internes qui n’ont par ailleurs rien à envier à l’ésotérisme occidental. Voyons p.e. Philippus Aureolus Theophrastus Bombastus von Hohenheim, mieux connu sous le nom Paracelse :
"Toutes les choses créées dont la nature est périssable ont une origine commune dans laquelle elles ont été déterminées. Elles sont saisies et contenues entre les éthers. Il faut comprendre que toutes les créatures proviennent d’une matière unique et que chacune, en conséquence, n’a pas sa matière spécifique. Cette matière, c’est le Mysterium Magnum. Elle échappe à toute investigation, ne repose sur aucune essence et n’est pas non plus formée d’une image. Elle n’a pas d’attribut propre et de même elle est sans couleur et sans nature élémentaire. Aussi loin que s’étend l’éther, aussi loin s’étend le cercle du Mysterium Magnum. Ce Mysterium Magnum est une mère pour tous les éléments et une grand-mère pour toutes les étoiles, les arbres et les créatures de chair. Et de même que les enfants naissent d’une mère, ainsi, du Mysterium Magnum, sont nées toutes les créatures, les sensibles, les insensibles et toutes celles qui appartiennent au même ordre. Le Mysterium Magnum est une mère unique pour toutes les choses mortelles, lesquelles ont pris leur origine en lui et non ailleurs, dans une unique création, une substance, une matière, une forme, une essence, une nature et une inclination données." Extrait d'Archidoxes de Théophraste[11].
La pratique des divinités en soi ne suffit pas, si elle n’est pas accompagnée du Grand Oeuvre alchimique ultime, le Niṣpannayoga (l'accomplissement ultime, chapitre 5).

Le “Mysterium Magnum” de Paracelse est comme la Māyā, que l’on peut subir (par le non-savoir avidyā) ou que l’on peut utiliser grâce au “savoir” (vidyā). Pour ne plus en être captif, le yogin doit s'élever au-delà des apparences ordinaires. Il réalise alors que tout ce qui est perçu par ses sens est par nature illusoire (māyā). Au lieu de simplement visualiser une divinité en s'appuyant sur son vieux corps grossier, il perçoit son propre corps subtil accompli comme étant l'essence même de tous les Bouddhas. En unissant finalement ce corps illusoire purifié (la vérité conventionnelle) à la claire lumière (la vérité absolue) sans aucune dualité, il obtient le corps de diamant (vajrakāya) et devient un parfait Bouddha Prémium Plus.
“Le mysticisme qui forme le fond des croyances et des cérémonies çaktas, a été organisé parallèlement par les bouddhistes et les brahmanes ; il se prêtait à une adaptation dualistique, car il repose en définitive sur les idées que les mythologues discernent dans le culte préhistorique du couple suprême, générateur et matrice des formes. Reprenant la thèse des Upanişads dualistes qui mettent surtout en œuvre des abstractions, les brahmanes ont constitué la théologie du Çivaïsme, théologie dominée par le dogme du retour final à l'unité, par le concept de la prakṛti, mère et épouse de Çiva; ils ont identifié les diverses manifestations du dieu et de la déesse.” (LVP, 1896)
La déesse, la mère “Mysterium Magnum”

Dans la perspective des yogatantras supérieurs, par la méthode suivie, et la méthode enseignée aux adeptes śrāvaka et mahāyānika, Śākyamuni avait atteint la limite de la sphère naturelle (s. bhūtakoṭi), mais sans dépasser cette limite pour atteindre la réalité lumineuse. Les Vainqueurs célestes (s. jina) l’avaient guidé à partir de la sphère de la Claire lumière (s. prabhāsvara) invisible. Ce passage est uniquement possible par les consécrations supérieures que le yogin devient un véritable Vajrayogin. Les initiations ou abhiṣeka, semblables à l'initiation de sagesse que, selon le Pañcakrama, le Bouddha avait reçue des Jinas. Notamment par l'initiation secrète (guhyābhiṣeka) et l'accomplissement du corps illusoire. C’était à la tombée de la nuit (au crépuscule) que le futur Bouddha/yogin reçoit la deuxième grande initiation, l'initiation secrète. Ce rite, appelé vajrābhiṣeka ou guhyābhiṣeka, a pour fonction de communiquer au yogin la Bodhicitta sous son expression la plus élevée, le vajra-jñāna (la gnose adamantine), qui le consacre en tant que Vajrasattva. Il n'est plus un simple adorateur humain : il devient ontologiquement l'incarnation du principe masculin absolu, prêt à assumer son rôle cosmique.

C'est grâce à cette initiation que le futur Bouddha/yogin peut actualiser le véritable corps illusoire fait d'énergies subtiles. Il est prêt pour passer la limite de la sphère lumineuse. De la même manière que le shivaïsme a érigé la théologie de Śiva s'unissant à la Prakṛti (sa mère/épouse et énergie), le bouddhisme tantrique a élaboré une mystique où le Bouddha (Vajrasattva) s'unit organiquement à son épouse divine. Au milieu de la nuit le futur Bouddha/ yogin reçoit la troisième initiation, l'initiation de la connaissance de la Gnose (s. prajñājñānābhiṣeka). Lorsque le vajrayogin, consacré en Vajrasattva, s'unit à la Déesse primordiale (que ce soit spirituellement ou via une parèdre humaine purifiée), cet embrassement sublime (s. āliṅgana) réalise la grande béatitude (s. mahāsukha).
“De même que Çiva organiquement uni à son épouse, Bouddha (vajra-sattva) repose dans le bhaga mystérieux des Bhagavatis ; cet embrassement sublime (āliṅgana), essentiel au corps de diamant, réalise le mahāsukha et dans le mahāsukha la Saribodhi parfaite. Bouddha est inséparable de Tārā: par l'extase dont elle est le principe et par la puissance créatrice (çakti) dont elle est l'organe, le dieu se trouve en possession du buddhatva. C'est par l'amour et en vue de l'amour que le monde se dédouble, c'est dans l'amour qu'il retrouve son unité première et sa non-différentiation éternelle.”
A cette théorie de l'essence (svabhāva) de Bouddha correspond la pratique du futur Bouddha. L'ascète doit, dans des conditions strictement déterminées, jouir par le "maithuna de la surati" (≈ mahāsukha), décalque, symbole du bonheur idéal de Bouddha. Par l'amour, il conquiert la Bodhi que les autres procédés, non harmonisés à la nature du Vajrasattva, sont impuissants à manifester. Préparé à l'accomplissement du rite par la méditation et les cérémonies qui le rendent possible et fructueux, il considère la yoginī, sa compagne et son amante, sous le nom d'une Bhagavatī quelconque, comme le substitut et l'essence même de Tārā, source unique de joie et de repos. L'amante synthétise toute la nature féminine, elle est la mère, la sœur, l'épouse, la fille ; dans sa voix qui réclame l'amour, l'officiant reconnaît la voix des Bhagavatīs qui supplient le Vajradhara, le Vajrasattva. Tel est pour les écoles tāntrikas, çaivas et bauddhas, le chemin du salut, de la Bodhi.” (LVP, 1896)

Pour illustrer la Claire lumière, le maître vajrācārya confère cette initiation en s'appuyant sur l'union avec avec une partenaire réelle, la karmamudrā (ou consort rituel). Cette union rituelle n'a pas une finalité charnelle, mais est une alchimie interne stricte[12]. Elle provoque la fonte de la goutte subtile et la résorption des souffles dans le canal central. Le yogin traverse alors rapidement les trois premières vacuités (les trois apparences conceptuelles) jusqu'à ce que la plus infime dualité disparaisse, révélant de manière fulgurante la Claire lumière ultime unie à la grande béatitude innée (s. sahajānanda).

La quatrième initiation et le stade de l'Union (Yuganaddha)

Enfin, à l'apparition de l'aube, le futur Bouddha/yogin reçoit la quatrième initiation (dite de la parole ou de transmission). Le vajrācārya transmet les instructions définitives sur la façon de méditer et de stabiliser cette Claire lumière de manière continue. L'intégration est alors totale : le corps illusoire pur (formé à la deuxième initiation) et la claire lumière (réalisée à la troisième) s'unissent pour former le corps de diamant (vajrakāya). Par cette séquence de rites et d'initiations accomplie, métaphoriquement ou littéralement, en une seule nuit, le Bouddha acheva le stade de l'Union (s. yuganaddha t. zung ‘jug) de non-retour (s. aśaikṣa), s'affranchit du cycle des existences et s'accomplit en tant que parfait Bouddha omniscient (Vajrayogin).

Voilà le point de vue ésotérique, qui introduit une Lumière divine, indispensable pour devenir un parfait Bouddha. C’est pour cette raison que ni les śrāvakas ni les mahāyānika peuvent, par leurs méthodes respectives, atteindre le parfait Éveil Prémium Plus. Pour atteindre celui-ci, il faut nécessairement passer, non seulement par le bouddhisme ésotérique, mais encore par les méthodes des yogatantras supérieurs, suivant les instructions d’un Guru vajrācārya.

Nous avons vu le Bouddha hésiter au début de sa carrière (Gārava Sutta SN 6.2), nous l’avons vu changer d’avis sur le non-soi et le Soi, enseigner une essence de Bouddha (s. buddhadhātu), un Embryon lumineux (s. tathāgatagarbha), un proto-corps adamantin (MPS), puis inaugurer une nouvelle sphère adamantine lumineuse (ou divine), seulement accessible aux vajrayogins ésotériques initiés. Pas déveil complet sans les divinités avait déclaré Ratnākaraśānti. Il faut avouer que les śrāvakas et les mādhyamika n’en faisaient pas grand cas. Les dieux étaient bien présents, mais ne jouaient pas de rôle essentiel. Ils étaient au fond des agents intermédiaires de la Māyā. Nous avons vu aussi un Nāgārjuna (à la longévité inédite) changer d’avis à plusieurs reprises, il faut bien vivre avec son temps et suivre les lubies à la mode.

Coitus interruptus sotériologique

Le bouddhisme ésotérique a cependant aussi connu des moments de simplification suite à des climaxes de complexité, et des réinterprétations “à reculons”, à l’instar de tendances Rājayoga suite au Haṭhayoga. Le Rājayoga clame être le yoga royal, le roi des yogas, le plus simple et le plus efficace. Dit de façon ironique :
“16. Innombrables, ô Sage, sont les guru qui s’adonnent au Kula-âcâra. Il est difficile de trouver un seul guru qui soit dépourvu de Kula-âcâra.” Amanaska, seconde partie (Michaël, 1992).
Dans Le Yoga de l’éveil, Tara Michaël distingue trois voies : la voie de l’action (karma-mārga), la voie du Yoga, et la voie de la connaissance (jñāna-mārga)[13]. Gampopa parlait également de trois types de voies[14], avec la voie de la connaissance comme voie éminente. Face à cette complexité architecturale du yoga suprême et à l'accumulation de techniques de plus en plus ésotériques, des réactions de "retour à l'essentiel" semblent s'être opérées au sein même de la tradition. Le Tattvadaśakaṭīkā (t. De kho na nyid bcu pa'i rgya cher 'grel pa) de Sahajavajra semble aussi proposer une voie de simplification, une sorte de "voie du milieu" entre la profondeur des Paramitā et la complexité spéculative des Mantras. En refusant de faire "tout le chemin" ésotérique, il redonne ses lettres de noblesse à une pratique qui accepte ses limites conventionnelles. Un enseignement provisoire, habile ? Certes, mais tous les enseignements attribués au Bouddha sont censés l’être. Le “Seigneur du monde”, (lokanātha) adapte ses instructions aux dispositions (s. āśaya) de son auditoire (et de son époque ?), reconnaissant que toute doctrine menant à la délivrance est valide sur le plan conventionnel, bien qu'aucune ne soit ultimement vraie du point de vue de la vérité absolue (s. paramārthasatyataḥ)[15].

J’aime l’idée de bouddhistes qui resteront des néophytes (s. ādikarmika) jusqu’à leur mort, voire au-delà. Sans passer du côté d'une "Lumière" au-delà de la vérité conventionnelle et des lumières naturelles, sans pour autant passer du côté obscur… Ce n’est pas l’offre du choix qui manque dans le bouddhisme. Tant pis pour les super pouvoirs et les packages aux options alléchantes. A quoi bon d’ailleurs, si l’on ne peut même pas les utiliser (Kevatta Sutta), et gagner des millions de likes.

A suivre...
***

Louis de la Vallée Poussin

[1]
Bouddhisme. Études et matériaux. Ādikarmapradīpa Bodhicaryāvatāraṭīkā, Louis de la Vallée Poussin. Mémoires de l'Académie royale de Belgique Année 1896 55 pp. 1-417

[2]Teaching that all beings are merely bodies formed from wind and mind means that because the primordial body that acts as a basis of designation for “sentient beings” is just a body of wind and mind, there is therefore no primordial body beyond that.” A Lamp to Illuminate the Five Stages, Tsongkhapa, translated by Gavin Kilty, The Library of Tibetan Classics, Wisdom Publications, 2013, p. 390

[3] aviśuddhamidaṃ dhyānaṃ na caitadiṣṭakāvaham|
prabhāsvaraṃ ātu ālambyamākāśatalavat param||2.60||

[4] nirviśya viṣayān kṛtsnān praviśanti prabhāsvaram|
eṣāṃ svabhāvābijñānadajñānapaṭalāvṛtāḥ||2.43||

[5] atha paśyati tadvayaktaṃ gurupādaprasādataḥ|
anāgatamatītaṃ ca vartamānaṃ bhavatrayam||2.65||

[6] prabhāsvarapade prāpte svecchārūpastu jāyase|
savaiśvaryaṃ tathā prāpya vajrakāye pramodase||2.61||

[7] asvatantraṃ jagat sarvaṃ svatantraṃ naiva jāyate|
hetuḥ prabhāsvaraṃ tasya sarvaśūnyaṃ prabhāsvaram||3. 15||Chapitre 3 consacré au Svādhiṣṭhānakrama (le degré de la consécration de soi).

[8] svādhiṣṭhānānupūrveṇa prāpyate hi prabhāsvaram|
tasmād vajraguruḥ pūrvaṃ svādhiṣṭhānaṃ pradarśayet||3.14||

[9] sarvatra sarvataḥ sarvaṃ sarvathā sarvadā svayam|
sarvabuddhamayaṃ siddhaṃ svamātmānaṃ sa paśyati||3.37||

[10]Madhyamakanising” Tantric Yogācāra: The Reuse of Ratnākaraśānti’s Explanation of maṇḍala Visualisation in the Works of Śūnyasamādhivajra, Abhayākaragupta and Tsong Kha Pa, Daisy S. Y. Cheung.

[11] Paracelse, Archidoxes de Théophraste, traduction Charles Le Brun et Ruth Klemm, Dervy, 2006

[12] Le commentaire de Tsongkhapa précise bien que l'union avec la karmamudrā est une méthode qualifiée de prāṇāyāma (contrôle des souffles) extérieur, dont l'unique but est de faire entrer les vents dans la dhūtī (le canal central) pour faire fondre la bodhicitta. Gavin Kilty (2013),

[13] Qui correspondent aux darṣanas du Mīmāṃsā, du Yoga et du Vedānta.

[14] Extrait du Manuel des instructions essentielles du Grand Sceau
“Il y a trois types de voies :
La voie de l'inférence (rjes dpag lam, anumāna-mārga)
La voie du support (byin rlabs lam, ādhiṣṭhāna-mārga)
La voie de la perception directe (mngon sum lam, pratyakṣa-mārga)

La voie (t. lam du byed pa) de l'inférence consiste à examiner tous les phénomènes à travers la logique de l'un et du multiple, puis à les établir comme étant vides.

La voie du support surnaturel (s. ādhiṣṭhāna) repose sur des pratiques comme la génération de la divinité, le yoga du canal central, des bindu et des mantras, qui sont imprégnées de support surnaturel.

La voie de la perception directe (s. pratyakṣa) est lorsqu'un maître réalisé enseigne directement que la nature de la pensée immanente (s. lhan cig skyes pa, sahaja) est “la lumière du dharmakāya” (t. chos kyi sku 'od gsal bya ba), et que l'on intègre la perception directe sans se séparer de la vue, l’observation et la méditation (t. lta spyod sgom gsum).” 
Extrait du Manuel des instructions essentielles du Grand Sceau (snying po don gyi gdams pa phyag rgya chen po'i 'bum tig), contenu dans Les enseignements du Vénérable Gampopa (chos rje dwags po lha rje'i gsung/ gsung thor bu/ bsod nams rin chen).

[15] Deśanā lokanāthānāṃ sattvāśayavaśānugāḥ, attribué au Bodhicittavivaraṇa de Pseudo-Nāgārjuna

mardi 13 décembre 2016

Que le bouddhisme n’est pas une gnose, Louis de la Vallée Poussin







Louis de la Vallée Poussin, Nirvana



§ 3. — Que Le Bouddhisme n’est pas une gnose.

Parmi les explications de la scolastique, soit indienne, soit européenne, plusieurs sont artificielles. Nous ne croirons pas que, si le Bouddha refuse de s’expliquer sur le principe vital et sur le saint délivré, c’est parce que le principe vital est inexistant, parce que le saint, de son vivant, était semblable à un chariot, sans personnalité, sans unité. Nous ne croirons pas non plus que le Bouddha, qui a enseigné la responsabilité, l’acte et le fruit, nie l’existence de l’individu qui agit et mange le fruit de ses actes; ou que, s’il condamne la doctrine de la permanence et celle de la non-existence, s’il nie l’existence (sabbam atthi) et la non-existence, c’est parce qu’il a édifié une théorie du devenir. — Ou plutôt et pour mieux dire, car n’est-il pas hasardeux de raisonner sur les paroles du Tathāgata ? nous croirons qu’il y eut un Bouddhisme exempt de toutes ces belles théories sur l’être et le devenir, indifférent à ces belles théories et qui ne faisait pas de « la connaissance de toute chose la condition nécessaire du salut »[1]. Bouddhisme du Bouddha ? Bouddhisme précanonique ou primitif ? En tout cas un Bouddhisme étranger au nihilisme du canon, le Bouddhisme qui fit un sort aux textes dont nous nous occupons ici ou qui les rédigea, dont témoignent les questions réservées, le refus de dire s’il y a une âme ou s’il n’y en a pas, la condamnation de l’anéantissement, le sermon du Bois des Simsapâs, la parabole de l’éléphant et des aveugles nés, le sermon sur le porteur du fardeau.

Ce Bouddhisme n’est pas un système, mais n’est pas non plus un « agnosticisme » : comme il croit au Bouddha, le dernier venu d’une longue série de sauveurs, il croit à la transmigration, il croit au Nirvāṇa, bien suprême et fin dernière.

Aucun doute n’est légitime sur ce point, car le Bouddhisme du canon, tout pénétré de nihilisme, continue à croire à la transmigration et au Nirvana. Un des témoignages les plus notables à ce point de vue est celui des stances où nous rencontrons, probablement pour la première fois, l’expression « série » employée pour désigner l’individu en écartant toute idée d'une entité métaphysique. Elles s’expriment sur le Nirvāṇa en termes non ambigus : « Telle est cette série, une fantasmagorie où il n’y a pas de moelle : considérant ainsi les éléments de l’être (khandha), le moine énergique, attentif jour et nuit, abandonnera les attachements, se fera un refuge, marchant comme si sa tête était en feu, ayant pour but le séjour inébranlable » (Samyutta, III, 143).

Mais ce Bouddhisme ne veut pas préciser les relations de l’âme et du corps, problème plein d’embûches, et il interdit toute spéculation sur l’état du saint délivré, parce que le saint délivré est passé au-dessus du plan de l’existence et de la parole. Comme il condamne les discussions sur la discipline, renvoie dos à dos les partisans de « l’indulgence » et les partisans de la « rigueur », et s’en tient à la bonne vieille discipline du Prātimokṣa, de même il condamne les discussions d’ordre théorique, anéantissement, permanence, origine du monde, etc. Il regarde avec malveillance les « opinions » (dṛṣṭi), sources de contention, d’opiniâtreté, d’erreurs[2]. Honnis ceux qui disent : « Ceci est vrai, tout le reste est folie ; j'ai raison : vous avez tort. » — Tout cela n’est pas utile à la paix, au détachement, à la délivrance.

Le Bouddhisme n’est pas gnostique[3] et fait contraste avec d’autres branches du Yoga où le salut dépend de la possession d’une gnose (vidyā), ici connaissance de l’identité de l’âme et de Dieu, là, distinction de l’âme et de la Nature. Sans doute la délivrance dépend de la possession de certains « savoirs » (jñāna) dont l’ensemble constitue le chemin du Nirvāṇa ; mais ces « savoirs » sont d’ordre moral et prennent rarement, et seulement par des contaminations secondaires, un aspect métaphysique. Reconnaître que le corps est impur, que la vie est transitoire, que la sensation est douloureuse, que les choses sont vides de moelle : c’est moins un « savoir» qu’une conviction qui guérira la maladie du désir[4].

La scolastique aime à dire que le Bouddha diversifia son enseignement d’après les dispositions de ses auditeurs ; que certains Sūtras, de sens clair (nītārtha), doivent être compris à la lettre ; que d’autres Sūtras, de sens implicite et non déduit (neyārtha), doivent être interprétés : hypothèse bien commode pour les exégètes et qui, dans plusieurs cas, est légitime. Le canon voit dans le Bouddha un médecin, le grand médecin ; la scolastique le représente comme un empirique. Le Bouddha craint que les hommes grossiers, rassurés du côté de l’enfer, ne commettent le péché ; il veut que les sages apprennent à se dépouiller de tout égoïsme : aussi enseigne-t-il aux uns l’existence du moi et aux autres l’inexistence du moi. De même la tigresse transporte ses petits dans sa gueule : elle serre assez les dents pour qu’ils ne tombent pas — dans l’hérésie de l’anéantissement du moi empirique — mais évite de les blesser — par les dents de l’hérésie du moi chose réelle.[5]

La scolastique exagère : il n’est pas sûr que le grand médecin ait distingué le moi empirique (saṃvṛtisat, prājñaptika — existant conventionnellement, existant comme désignation) et le moi réel ; mais il est raisonnable de chercher dans des considérations morales et thérapeutiques une des sources ou la source principale des thèses nihilistes du Bouddhisme.

Pour nous en convaincre, comprenons et commentons une des remarques qui donnent tant de prix au petit traité des Origines bouddhiques[6] : « Les tendances morales du Yoga ont pu aisément, transportées sur le terrain métaphysique, inspirer le nihilisme bouddhique. À force de réprouver toute préoccupation égoïste, de refuser aux objets sensibles toute importance, de répéter qu’il faut les considérer, avec leur cortège de plaisir et de douleur, comme s’ils n’étaient pas, l’esprit, surtout l’esprit hindou, polit sans peine en arriver à nier toute existence objective. » — La vérité de cette observation est illustrée par la comparaison d’une stance du Dhammapāda et d’un sermon du Saṃyutta. La stance exprime une pensée vierge de métaphysique : « L’homme qui considère le monde comme une bulle d’eau, comme un mirage, échappe aux regards du roi de la mort. » Le sermon, qui contient en germe toute la pseudo-philosophie des Prajñāpāramitās, nie la réalité objective des composants de la personne humaine : « Le Bouddha, le neveu du soleil, a déclaré que le corps est semblable à un flocon d’écume, la sensation à une bulle d’eau, l’idée à un mirage, la volition à la tige creuse du bananier, la connaissance à une apparition magique[7]. »

La théorie et la pratique du chemin — destruction du désir — ont poussé la spéculation vers la négation de la personne (pudgalanairātmya : Petit Véhicule), plus tard vers la négation des éléments mêmes de la pseudo-personne (dharmanairātmya : Grand Véhicule).

Le Bouddhisme — considérons ici le seul Bouddhisme des moines— se propose comme but unique la destruction de la soif : le saint, délivré de la soif, sera du même coup délivré de la renaissance. Or, l’abstinence et la pénitence sont manifestement insuffisantes[8] : le moine vit dans un dénuement presque complet et dans un renoncement complet à la volupté ; mais craignons qu’il ne s'attache aux petites choses qu’il possède ou dont il a besoin, développe à l’occasion de ces petites choses tout le grouillement des passions humaines, jalousie, égoïsme, frivolité, bassesse ; soit sujet aux vertiges qui détruisent une longue constance. — Le remède du désir est d’ordre intellectuel.

Il faut chasser un nimitta par le nimitta contraire[9] , la « note » d’agréable, de pur, de permanent, par la note d’odieux, d’impur et de transitoire. Le désir mourra quand la notion de désirable, d’abord ébranlée et réduite par l’étude des défauts que présente tout objet désirable, sera définitivement éliminée.

Donc il faut penser à la vieillesse, à la maladie, à la mort ; il faut savoir que la volupté, obtenue à grand peine, dure peu et sera compensée par les souffrances infernales. Ce sont là des jugements exacts (tattvamanaskāra) : ils ne suffisent pas. La maladie du désir exige des jugements inexacts, des jugements qui ne sont pas conformes à la réalité, qui ne portent pas sur les choses comme elles sont, mais comme on veut qu’elles soient, des adhimuktimanaskāras, des jugements qui résultent d'un effort d’imagination[10]. C’est ainsi qu’on expulse la « note » du sexe par la « note » de l’impur ou de l’horrible, en considérant le corps vivant comme une masse en décomposition, bleue, putride, mangée par les vers, réduite enfin à l’état de squelette : tel n'est pas le corps vivant. C’est ainsi que l’ascète s’efforce de penser, et arrive à penser, que tout est douleur, rien que douleur (sarvam duḥkham) : ce qui n’est pas vrai, ou n’est vrai qu’à un certain point de vue. La spéculation bouddhique n’est pas née de la conviction que « le monde ne recèle que douleur »[11] : elle est au contraire convaincue que les choses agréables sont agréables, et le grand effort des saints est de voir les choses agréables sous l’aspect de désagréable. Les Sautrāntikas et les Mahāsāṃghikas prétendent, il est vrai, que toute sensation, même la sensation agréable, même la sensation d’indifférence, est douloureuse en soi, « douloureuse en tant que douloureuse[12] ». —Ce que nous appelons sensation agréable ne serait, d’après certains théoriciens, que sensation désagréable atténuée ou que sensation désagréable d’un certain caractère succédant à sensation désagréable d’un autre caractère : les damnés trouvent plaisir à étancher leur soif avec du plomb fondu, le porteur d’un fardeau fait passer agréablement le fardeau de l’épaule droite à l’épaule gauche. Mais il est facile de montrer le paradoxe. Si la sensation agréable est regardée par les saints comme douloureuse, c’est parce qu'elle est « douloureuse par transformation », en tant qu’elle est remplacée par une sensation désagréable. Cependant il est des sensations agréables qui ne sont pas mêlées de souffrance et qui se prolongent presque une éternité — les bouddhistes, ces prétendus pessimistes, assurent que le simple don d’une fleur au Bouddha produit des siècles de paradis — ces sensations agréables sont cependant odieuses aux saints. Les saints qui aspirent à l’éternel Nirvāṇa, à la pensée des quarante mille périodes cosmiques du bonheur du suprême paradis, éprouvent plus de dégoût et d’horreur que le pécheur, brûlé dans les enfers, pour les tortures de l’enfer : ils reconnaissent en effet que toutes les sensations, agréables ou désagréables, sont « douloureuses en tant que produites par des causes. » — Le monde est plein de joies et de récompenses comme aussi de peines et de châtiments : l’homme ordinaire règle là-dessus sa conduite. Le candidat au Nirvāṇa veut mépriser les joies du monde : il dira que ces joies ne sont pas des joies, parce qu’elles sont impermanentes ; de même il dira que le « soi » est une illusion, parce qu’il veut s’affranchir de l'idée de « mien ».

Car les objets agréables sont agréables et pourront toujours provoquer le désir aussi longtemps que le désir n’est pas coupé dans ses racines : l’ascète doit détruire l’idée de « mien » et perdre l’habitude de penser « moi ». Il doit éliminer ces deux formes d’orgueil ou d’amour propre (māna) qui sont l’ahiṃkāra et le mamiṃkāra, « dire je », « dire mien ». — Mais comment acquérir la science du non-mien et du non-moi sinon par une longue habitude ? Le moine, entré en recueillement, considère une à une les sensations, pensées, voûtions, choses sans durée, sans consistance, sans cohérence ; il contemple sa vie intérieure et en note les incidents et les troubles, comme ferait un témoin étranger, comme les saints lisent la pensée d’autrui : « Cette pensée n’est pas « moi », car elle n'est pas ce que je veux qu’elle soit ». Il sent s’écouler tout ce qu’il possède, tout ce qu’il est, sans s’affliger, sans se réjouir.

Une fois détruite l’idée de « mien » et de « moi », le saint possède la sérénité : « Que m’importe l’incendie de Mathurā puisque rien, dans Mathurā, ne m’appartient ? ». Aussi longtemps que l’homme pense « mon corps », il prend part au plaisir et à la souffrance du corps, comme un homme souffre des infidélités de la femme qu’il nomme sa femme : mais l’inconduite des autres femmes ne le touche pas. — Le saint ne souhaite pas que sa vie soit prolongée, il ne souhaite pas la mort, il attend son temps comme le serviteur ses gages. Il ne pense pas aux actes qu’il a accomplis, ni aux existences qu’il a traversées, ni à celles qui l'attendent ; encore moins éprouve-t-il plaisir et regret de ce qu’il fut, est et sera. — Je suis délivré et sans attachement ; je suis pur : mais je ne dois pas me complaire dans cette pureté, dans cette délivrance, bien qu’elles soient le Nirvāṇa même ou la possession du Nirvāṇa. Je ne dois pas désirer le Nirvāṇa, je ne dois pas dire : « Je possède le Nirvāṇa, le Nirvāṇa sera ma part »[13] car toute délectation entachée de l’idée de moi et de mien est condamnable et dangereuse[14] : le feu allumé avec du bois de santal brûle comme tout autre feu.

La pente vers soi est le commencement de tout désordre ; du moins est-elle le principe du désir : vérité morale ; considérer le moi comme fait de sensations, de pensées, de volitions, dont on regarde le flux sans s’y intéresser : pratique ascétique. Nihilisme, négation d’une âme en soi, négation de toute réalité permanente, théorie d’une âme faite de pièces et de morceaux (et si mal agencés) : transposition dans l’ordre doctrinal des appréciations et des exercices ascétiques. — Une métaphysique destructive a été soudée paradoxalement et par un accident secondaire à une discipline de Yoga qui cependant est restée très ferme sur deux points, transmigration et Nirvāṇa, ascèse et délivrance du désir.

On ne nie pas que la scolastique nihiliste —la scolastique du Canon et qu’on pourrait peut-être attribuer à Śāriputra — ait utilisé diverses spéculations : « Au-dessous de la vision éblouie de l’unité, la recherche philosophique consacrait au monde des réalités, à l’analyse plus ou moins serrée de ses éléments, un travail de classification et d’énumération d’où sortit aussi son nom de Sāmkhya »[15]. Les penseurs du Bouddhisme ont trouvé des matériaux dans les listes où étaient distinguées les choses (dharmas), comme on voit par l’Upanishad (Katha, 4, 14) ; dans des rudiments de psycho-physiologie — tantôt six éléments, eau, feu, vent, terre, intelligence et espace, constituent l’homme; tantôt une division en quatre termes, corps, sensation, pensée, dharmas ; tantôt cinq termes, corps, sensations, idée, mystérieux samskāras, dharmas — dans des rudiments de logique : preuve de l’inexistence par la non-perception ; discussion à quatre branches : oui, non, oui et non, ni oui ni non ; causalité et accumulation des synonymes du mot cause, etc. Mais l’aspect même des « doctrines » du Bouddhisme scolastique, la variété des nomenclatures qui sont la partie solide de ces doctrines, l’instabilité des formules où on s’efforça de les exprimer (par exemple la formule du Pratītyasamutpāda), tout indique des pensées peu sûres d’elles-mêmes. On pense que cette idéologie flottante fut mise au service d’une spéculation d’ordre pratique qui cherchait des thèmes de méditation nihiliste. Dans le Bouddhisme, pessimisme et nihilisme vont de pair, appartiennent à une littérature d’exercices spirituels.

***

[1] Comme dit un Sūtra cité Abhidharmalkoṣavjūkhyā, I. p. 4, au bas.

[2] Suttunipâta, pussim .

[3] Nous entendons parler du Bouddhisme du Petit Véhicule.

[4] Nos textes nomment « ascète », yogin, yogâcâra, le moine qui pratique les extases en vue de la conquête du salut. L'ascète, disent-ils, prend possession des « savoirs » lorsque, dans l’extase (qui est par définition concentration de la pensée), il est à même d’imprégner l'âme de la vue exacte des caractères généraux (sāmānyalakṣana) des choses. Ces « savoirs » ne sont pas des intuitions mystérieuses d’ordre spéculatif. Les quatre « applications de la mémoire », qui sont la pierre d'angle du Chemin ne comportent pas d’autres notions que celles, très générales, de souffrance et d’impermanence.

[5] 1. La comparaison est de Kumārulābha, un docteur de l’école Sautrāntika (cité par Vasubandhu, trad. Hiuun-tsang, XXX, 4 a). La doctrine du « non soi » (nairātmya) de la pensée ou du principe vital (pudgalanairātmya), en d'autres termes la négation du satkaya, occupe une place énorme dans la littérature monastique, car quiconque au moi croit ne peut déraciner le désir. Est-ce à dire que la croyance au moi (satkayadṛṣṭi) soit mauvaise (akuṣala), soit un péché et porte des fruits douloureux ? Non pas. On range cette croyance dans la catégorie de l’aryakṛta, du « non défini au point de vue de la rétribution. » Cette croyance, en effet, si elle produit le désir qui, bon ou mauvais fait obstacle au Nirvāṇa, est aussi génératrice de bonnes actions, c’est-à-dire d’actions mûrissant en sensations agréables : si on renonce au meurtre, si on fait l’aumône, c’est parce qu’on redoute l’enfer, parce qu’on désire le paradis. En d’autres termes, le nairātmya est la vérité des ascètes, le satkaya est la vérité des hommes ordinaires.

[6] 1. Origines bouddhiques, p. 36. —« Peut-être cette doctrine |de la négation du soi] n’a-t-elle été d’abord que l’expression amplifiée de ce néant des choses, de cette insignifiance de l’individu qui sont des idées naturellement familières à une école de renoncement» (R.H.R., 1900, II, 362).
A. KEITH (Buddhist Philosophy, p. 75), qui ne paraît pas avoir lu M. Sénart, se place à peu près au même point de vue. Mais là où nous parlons du Yoga ou de la communauté bouddhique, il parle du Maître lui-même : « Les écoles bouddhiques divergent fortement en ce qui concerne la doctrine du « soi » : ce fait force à conclure que l’enseignement du Maître n’était pas clairement exprimé... Nous pouvons croire que le but principal du Bouddha était d’apprendre aux hommes comment mettre un terme à la souffrance, et qu’il insista sur la négation du soi » parce que, à son avis, poursuivre directement son bien personnel est pour l’homme le plus sûr moyen de le manquer : le bien, en effet, est l'absence de désir ; le remède le plus efficace est de se rendre compte que la doctrine d’un moi permanent est radicalement fausse. »

[7] Dhammapāda, 170; Saṃyutta, II, 142 (comparer Madhyamakāvatāra, trad. p. 23).

[8] L’histoire de Vītaṣoka est très caractéristique (J. PKZYLUSKI, Légende d'Açoka, p. 271).

[9] Majjhima, 1, 119.

[10] Voir Abhidharmakoṣa, II, trad. p. 325.

[11] OLDENBERG, Bouddha, p. 209 : «Si ce monde a été pesé par le» bouddhistes et trouvé trop léger, ce n’est pas qu’ils n’y voient qu’illusion à la surface, au fond vide et néant; leur raison est tout autre ; c’est qu'il recèle lu douleur, c’est qu’il ne recèle que douleur.

[12] L'Abhidbarmakoṣa, vi. 3, explique la vérité (le la douleur. — Sur le pessimisme, Muteon, 1904, p. 113; Way to Nirvana (1917), p. 109; de bonnes remarques, GROUSSET, Philosophie orientale, 155, 186, 196. — Ci-dessous 174-175.

[13] C’est dans ce sens qu’il faut comprendre Majjhima, I, 4 : pathavim... nibbanam nibbanato abhiññaya nibbanam na maññati, nibbanasmin na maññati, nibbanam me ti na maññati, nibbanam na bhinandati: «Il connaît en vérité (et non pas seulement par les mots, samjanati) la terre, l'eau, le feu, lèvent, les démons, les dieux...l’ensemble du monde, le Nirvāṇa, comme étant terre .. . Nirvāṇa; il ne se considère pas comme étant Nirvāṇa, comme étant dans le Nirvāṇa, comme possédant le Nirvāṇa; il ne se comptait pas dans le Nirvāṇa ». — Sur manyana voir Dhammasangani 1116, 1233, Mahūvyutpatti, 245, 677 ; śiksāsamuccaya, 251, n. 2, Bodhicarya, IX, 88, Nettipakarana, p. 24; Lotus, III. 14; Madhyamakavrtti, XVIII ad finem ; la version tibétaine rlom sems, orgueil, égoïsme.
A. KEITH (Buddhist Philosophy, p. 49) comprend : « he accepts earth as earth, Nirvāṇa as Nirvāṇa, but in them and in all else he does not believe (na maññati) ».

De même l’expression na nimittaggāhī hoti ne signifie pas : « il ne suppose pas un objet correspondant à la sensation », mais « il ne considère pas l’agréable comme agréable, la femme comme femme, etc. » Le recueillement animitta n'est pas le recueillement « which recognizes no objects of perception » ; dans la scolastique, un recueillement où l’ascète considère le Nirvāṇa (Abhidharmakoṣa, viii, 24).

Buddhaghoṣa croit que l’ascète doit désirer le Nirvāṇa ; aussi prétend-il que Majjhima, I, 4, vise le Nirvāṇa-dans-ce-monde (Kathāvatthu, ix. 2).

[14] « Si un homme est sans souillure, et ne reconnaît pas correctement » — c’est-à-dire en écartant toute idée de moi et de mien — « sa pureté, il en prendra complaisance, et, par cette complaisance, la concupiscence troublera sa pensée. Si un homme est souillé et reconnaît correctement son impureté, il désirera la pureté, s’exercera et fera effort vers la pureté ; il mourra sans concupiscence, haine, aberration, ordure et souillure. (Majjhima, 1, 26). —« Un regard de vaine complaisance fait disparaître le bien ; un regard d'humilité fait disparaître le mal. » (Fénelon).

[15] SÉNART, Bhagavadgīta, p. 23.

lundi 16 janvier 2012

"L'hérésie ritualiste"


Dans La morale bouddhique de Louis de la Vallée Poussin, publié en 1927 (Nouvelle librairie nationale), un passage précise ce qu'il faut comprendre par « l'hérésie ritualiste » (S. śīlavrataparāmarśa).

2. L'opinion fausse nommée śīlavrataparāmarśa. « estime inintelligente ou absolument injustifiée des pratiques ascétiques et des rites ».
C'est ce que Rhys Davids appelle « l'hérésie ritualiste », l'erreur que les bouddhistes contemporains reprochent aux chrétiens et que les anciens bouddhistes condamnaient chez les brahmanes et les pénitents de diverse dénomination.
« Croire que les rites de suicide, ignition ou noyade, procurent le ciel; croire que la moralité et les pénitences, à elles seules, procurent le Nirvana », — par extension « considérer comme cause du monde Prajāpati ou Śiva, adhérer aux doctrines des brahmanes ».
Toutes les superstitions, des plus anodines (rites de bon augure) aux plus graves, ont place ici[1]

A) Cette fausse vue est souvent nuisible au prochain (meurtre des animaux au sacrifice), souvent nuisible à soi-même (souffrances de la pénitence, des « vœux du taureau ou du chien », du suicide) ; mais sa malignité réside surtout en ceci qu'elle ferme les chemins du ciel et du Nirvāṇa en prétendant ouvrir des chemins qui ne sont pas des chemins, en ceci qu'elle nie en propres termes la doctrine bouddhique. Malheur à celui qui, dans la communauté, s'élève contre le Maître et commet le crime de schisme, un des cinq péchés « mortels ». Il cuira, pendant une période cosmique, dans le plus terrible des enfers (iv, 98-102).

B) Quelques exemples de śīlavrataparāmarśa.

a) Douce folie de penser qu'on obtient un fils par des prières (S. prārthana T. gsol ‘debs), par des pélerinages. Si les prières suffisaient, quel homme n'aurait pas mille fils comme les rois   Cakravartins? — La conception résulte de trois causes, femme féconde, union des parents, présence d'un gandharva, c'est-à-dire de l'être subtil qui vient d'abandonner un corps mourant et qui cherche à se réincarner[2],

b) Grave folie : supposer que les rites funèbres, les hymnes et les incantations des brahmanes assurent le paradis aux défunts. Quand un homme meurt, peu importe ce qui advient du corps : le feu du bûcher ne portera pas au ciel l'assassin qui cuit déjà dans l'enfer[3].

c) Les ablutions ne lavent pas le péché. Si l'eau lave le péché, les crocodiles comme les assassins renaîtront dans le paradis (Theragatha, 239). « Ce n'est pas l'eau qui purifie : celui-là est pur, celui-là est un vrai brahmane qui est véridique et juste » (Udana, i, 9, Udana-varga, xxiii, 14).
— Quelqu'un demande au Bouddha : « Viens-tu pour te baigner dans la Bāhukā? » — « Que fait cette rivière? » — « C'est une rivière de délivrance, une rivière de mérite... Beaucoup d'hommes y lavent leurs péchés... »
Mais le Bouddha méprise toutes ces rivières saintes, aussi saintes de nos jours qu'il y a quelque trois mille ans : il connaît de meilleures purifications, la détestation du péché et la confession, la bonne œuvre, le bon propos (Majjhima, i, 39, Śiksasamuccaya, 160) (Voir ci-dessous p. 205, 243)[4].

d) Encore que le bain, ingénieusement pratiqué, soit un exercice douloureux, il y a des méthodes de purification et de salut considérées comme plus efficaces et qui sont réservées à des professionnels, aux « religieux » (śramana, pravrajita). D'innombrables sectes ont leurs préférences : des hommes s'obligent au « vœu du chien », au « vœu du taureau », marchant à quatre pattes, mangeant les ordures, broutant l'herbe, et la reste; d'autres hommes se mutilent, se noient, se jettent dans le feu, se précipitent du haut d'un rocher, mènent une vie coupée de longs jeûnes et qui se termine par le jeûne d'un mois. Toutes ces pratiques, non seulement ne produisent pas le ciel ou le salut, mais ont pour fruit inévitable les douleurs infernales.
Ce n'est pas l'habit, l'absence de vêtement, la pénitence qui font le religieux (Majjhima, i, 281). (Voir p. 63).

C) Cependant les rites de bon augure, les pénitences et observances, les recettes de tout ordre ne sont pas sans vertu. Leur utilité est très restreinte, car elle est confinée à la présente vie. Par certaines « sciences » ou « formules » (vidyā), on peut lire la pensée d'autrui, on peut faire des miracles (se transporter à travers les airs, etc.). La magie singe les pouvoirs surnaturels (abhijnās, ci-dessus p. 88); mais elle est mauvaise (vii, 53 ».).
Certaines formes de vie pénitentiaire sont sévèrement condamnées, la nudité par exemple ou le « vœu du chien». En outre, toute pénitence ou observance est mauvaise par le fait même qu'on la regarde comme génératrice du salut. Mais de multiples formes d'ascétisme sont utiles, ou nécessaires, à la purification de la pensée et au salut. — On loue le moine qui dit : « Je ne me lèverai pas — je resterai sans manger ou dormir dans l'attitude accroupie de la méditation —aussi longtemps que je n'aurai pas obtenu la suppression complète des erreurs et des désirs » (Majjhima, i, 219).
Le Bouddhisme interdit le suicide par le jeûne, le feu, la chute du haut d'un rocher, formes « vulgaires » de suicide; mais beaucoup de saints se sont coupé la gorge[5].



[1] Oç., iii, p. 86, iv. 64,86, v, 7 ,38 (p. 18, 19, 33).
[2] Kośa;iii,12-H. — Dans Jataka, 433, p.512,un fils estobtenu par des prières.
[3] Pour les dons au bénéfice des morts, voir p. 65, 215.
[4] Sur les ablutions Apadana, dans commentaire Thertgâihâ, 201, Cittavisuddhiprakarana, Vasubandhu, Gathasamgraha, Mélanges Asiatiques (Saint-Pétersbourg), viii, 559, Oltramare, Théosophie bouddhique, 123.
[5] Nirvāṇa (1925), p. 22 et ci-dessus, p, 111.