samedi 27 décembre 2014

L’éclectisme et le syncrétisme selon Diderot



La philosophie éclectique, qu'on appelle aussi le Platonisme réformé et la philosophie alexandrine, prit naissance à Alexandrie en Égypte, c'est - à - dire au centre des superstitions. Ce ne fut d'abord qu'un syncrétisme de pratiques religieuses, adopté par les prêtres de l'Égypte, qui n'étant pas moins crédules sous le règne de Tibère qu'au temps d'Hérodote, parce que le caractère d'esprit qu'on tient du climat change difficilement, avaient toujours l'ambition de posséder le système d'extravagances le plus complet qu'il y eût en ce genre. Ce syncrétisme passa de - là dans la morale, et dans les autres parties de la philosophie. Les philosophes assez éclairés pour sentir le faible des différents systèmes anciens, mais trop timides pour les abandonner, s'occupèrent seulement à les réformer sur les découvertes du jour, ou plutôt à les défigurer sur les préjugés courants: c'est ce qu'on appela platoniser, pythagoriser, etc.

Cependant le Christianisme s'étendait; les dieux du Paganisme étaient décriés; la morale des philosophes devenait suspecte; le peuple se rendait en foule dans les assemblées de la religion nouvelle; les disciples même de Platon et d'Aristote s'y laissaient quelquefois entraîner; les philosophes syncrétistes s'en scandalisèrent, leurs yeux se tournèrent avec indignation et jalousie, sur la cause d'une révolution, qui rendait leurs écoles moins fréquentées; un intérêt commun les réunit avec les prêtres du Paganisme, dont les temples étaient de jour en jour plus déserts; ils écrivirent d'abord contre la personne de Jésus - Christ, sa vie, ses mœurs, sa doctrine, et ses miracles; mais dans cette ligue générale, chacun se servit des principes qui lui étaient propres: l'un accordait ce que l'autre niait; et les Chrétiens avaient beau jeu pour mettre les philosophes en contradiction les uns avec les autres, et les diviser; ce qui ne manqua pas d'arriver; les objets purement philosophiques furent alors entièrement abandonnés; tous les esprits se jetèrent du côté des matières théologiques; une guerre intestine s'alluma dans le sein de la Philosophie; le Christianisme ne fut pas plus tranquille au - dedans de lui - même; une fureur d'appliquer les notions de la Philosophie à des dogmes mystérieux, qui n'en permettaient point l'usage, fureur conçue dans les disputes des écoles, fit éclore une foule d'hérésies qui déchirèrent l'Église. Cependant le sang des martyrs continuait de fructifier; la religion chrétienne de se répandre malgré les obstacles; et la Philosophie, de perdre sans cesse de son crédit. Quel parti prirent alors les Philosophes? Celui d'introduire le Syncrétisme dans la Théologie païenne, et de parodier une religion qu'ils ne pouvaient étouffer. Les Chrétiens ne reconnaissaient qu'un Dieu; les Syncrétistes, qui s'appelèrent alors Éclectiques, n'admirent qu'un premier principe. Le Dieu des Chrétiens était en trois personnes: le Père, le Fils, et le S. Esprit. Les Éclectiques eurent aussi leur Trinité: le premier principe, l'entendement divin, et l'âme du monde intelligible. Le monde était éternel, si l'on en croyait Aristote; Platon le disait engendré; Dieu l'avait créé, selon les Chrétiens. Les Éclectiques en firent une émanation du premier principe; idée qui conciliait les trois systèmes, et qui ne les empêchait pas de prétendre comme auparavant, que rien ne se fait de rien. Le Christianisme avait des anges, des archanges, des démons, des saints, des âmes, des corps, etc. Les Éclectiques, d'émanations en émanations, tirèrent du premier principe autant d'êtres correspondants à ceux - là: des dieux, des démons, des héros, des âmes, et des corps; ce qu'ils renfermèrent dans ce vers admirable:


De - là s'élance une abondance infinie d'êtres de toute espèce. Les Chrétiens admettaient la distinction du bien et du mal moral, l'immortalité de l'âme, un autre monde, des peines et des récompenses à venir. Les Éclectiques se conformèrent à leur doctrine dans tous ces points. L'Épicuréisme fut proscrit d'un commun accord; et les Éclectiques conservèrent de Platon, le monde intelligible, le monde sensible, et la grande révolution des âmes à - travers différents corps, selon le bon ou le mauvais usage qu'elles avaient fait de leurs facultés dans celui qu'elles quittaient. Le monde sensible n'était, selon eux, qu'une toile peinte qui nous séparait du monde intelligible; à la mort, la toile tombait, l'âme faisait un pas sur son orbe, et elle se trouvait à un point plus voisin ou plus éloigné du premier principe, dans le sein duquel elle rentrait à la fin, lorsqu'elle s'en était rendue digne par les purifications théurgiques et rationnelles. Il s'en faut bien que les idéalistes de nos jours aient poussé leur extravagance aussi loin que les Éclectiques du troisième et du quatrième siècle: ceux - ci en étaient venus à admettre exactement l'existence de tout ce qui n'est pas, et à nier l'existence de tout ce qui est. Qu'on en juge sur ces derniers mots de l'entretien d'Eusèbe avec Julien:


Il n'y a de réel que ce qui existe par soi - même (ou les idées); tout ce qui frappe les sens n'est que fausse apparence, et l'œuvre du prestige, du miracle, et de l'imposture. Les Chrétiens avaient différents cultes. Les Éclectiques imaginèrent les deux théurgies; ils supposèrent des miracles; ils eurent des extases; ils conférèrent l'enthousiasme, comme les Chrétiens conféraient le S. Esprit; ils crurent aux visions, aux apparitions, aux exorcismes, aux révélations, comme les Chrétiens y croyaient; ils pratiquèrent des cérémonies extérieures, comme il y en avait dans l'église; ils allièrent la prêtrise avec la philosophie; ils adressèrent des prières aux dieux; ils les invoquèrent; ils leur offrirent des sacrifices; ils s'abandonnèrent à toutes sortes de pratiques, qui ne furent d'abord que fantasques et extravagantes, mais qui ne tardèrent pas à devenir criminelles. Quand la superstition cherche les ténèbres, et se retire dans des lieux souterrains pour y verser le sang des animaux, elle n'est pas éloignée d'en répandre de plus précieux; quand on a cru lire l'avenir dans les entrailles d'une brebis, on se persuade bientôt qu'il est gravé en caractères beaucoup plus clairs, dans le cœur d'un homme. C'est ce qui arriva aux Théurgistes pratiques; leur esprit s'égara, leur âme devint féroce, et leurs mains sanguinaires. Ces excès produisirent deux effets opposés. Quelques chrétiens séduits par la ressemblance qu'il y avait entre leur religion et la philosophie moderne, trompés par les mensonges que les Éclectiques débitaient sur l'efficacité et les prodiges de leurs rites, mais entraînés sur - tout à ce genre de superstition par un tempérament pusillanime, curieux, inquiet, ardent, sanguin, triste, et mélancolique, regardèrent les docteurs de l'Église comme des ignorants en comparaison de ceux - ci, et se précipitèrent dans leurs écoles; quelques éclectiques au contraire qui avaient le jugement sain, à qui toute la théurgie pratique ne parut qu'un mélange d'absurdités et de crimes, qui ne virent rien dans la théurgie rationnelle qui ne fût prescrit d'une manière beaucoup plus claire, plus raisonnable, et plus précise, dans la morale chrétienne, et qui, venant à comparer le reste de l'Éclectisme spéculatif avec les dogmes de notre religion, ne pensèrent pas plus favorablement des émanations que des théurgies, renoncèrent à cette philosophie, et se firent baptiser: les uns se convertissent, les autres apostasient, et les assemblées des Chrétiens et les écoles du Paganisme se remplissent de transfuges. La philosophie des Éclectiques y gagna moins que la théologie des Chrétiens n'y perdit: celle - ci se mêla d'idées sophistiques, que ne proscrivit pas sans peine l'autorité qui veille sans cesse dans l'Église à ce que la pureté de la doctrine s'y conserve inaltérable. Lorsque les empereurs eurent embrassé le Christianisme, et que la profession publique de la religion païenne fut défendue, et les écoles de la philosophie éclectique fermées; la crainte de la persécution fut une raison de plus pour les philosophes de rapprocher encore davantage leur doctrine de celle des Chrétiens; ils n'épargnèrent rien pour donner le change sur leurs sentiments et aux PP. de l'Église et aux maîtres de l'état. Ils insinuèrent d'abord que les apôtres avaient altéré les principes de leur chef; que malgré cette altération, ils différaient moins par les choses, que par la manière de les énoncer: Christum nescio quid aliud scripsisse, quam Christiani docebant, nihilque sensisse contra deos suos, sed eos potius magico ritu coluisse; que Jésus - Christ était certainement un grand philosophe, et qu'il n'était pas impossible qu'initié à tous les mystères de la théurgie, il n'eût opéré les prodiges qu'on en racontait, puisque ce don extraordinaire n'avait pas été refusé à la plupart des éclectiques du premier ordre. Porphyre disait: Sunt spiritus terreni minimi, loco quodam malorum doemonum subjecti potestati; ab his sapientes Hebroeorum quorum unus etiam iste Jésus fuit, etc. Ils attribuaient cet oracle à Apollon, interrogé sur Jésus - Christ:


Mortalis erat, secundum carnem philosophus ille miraculosis operibus clarus. Alexandre Sévère mettait au nombre des personnages les plus respectables par leur sainteté, inter animas sanctiores, Abraham, Orphée, Apollonius, et Jésus - Christ D'autres ne cessaient de crier: Discipulos ejus de illo fuisse revera mentitos, dicendo illum Deum, per quem facta sunt omnia, cum nihil aliud quam homo fuerit, quamvis excellentissimoe sapientioe. Ils ajoutaient: Ipse vero pius, et in coelum sicut pii, concessit; ita hunc quidem non blasphemabis; misereberis autem hominum dementiam. Porphyre se trompa; [p. 273] ce qui fait grande pitié à un philosophe, c'est un éclectique tel que Porphyre, qui en est réduit à ces extrémités. Cependant les éclectiques réussirent par ces voies obliques à en imposer aux Chrétiens, et à obtenir du gouvernement un peu plus de liberté; l'Église même ne balança pas à élever à la dignité de l'épiscopat Synesius, qui reconnaissait ouvertement la célèbre Hypatia pour sa maîtresse en philosophie; en un mot il y eut un temps où les Éclectiques étaient presque parvenus à se faire passer pour Chrétiens, et où les Chrétiens n'étaient pas éloignés de s'avouer Éclectiques. C'était alors que S. Augustin disait des Philosophes: Si hanc vitam illi Philosophi rursus agere potuissent, viderent profecto cujus autoritate facilius consuleretur hominibus, et paucis mutatis verbis, Christiani fierent, sicut plerique recentiorum nostrorumque temporum Platonici fecerunt. L'illusion dura d'aurant plus longtemps, que les Éclectiques, pressés par les Chrétiens, et s'enveloppant dans les distinctions d'une métaphysique très subtile à laquelle ils étaient rompus, rien n'était plus difficile que de les faire entrer entièrement dans l'Église, ou que de les en tenir évidemment séparés; ils avaient tellement quintessencié la théologie païenne, que prosternés aux pieds des idoles, on ne pouvait les convaincre d'idolâtrie; il n'y avait rien à quoi ils ne fissent face avec leurs émanations. Étaient- ils matérialistes? Ne l’étaient- ils pas? C'est ce qui n'est pas même aujourd'hui trop facile à décider. Y a- t- il quelque chose de plus voisin de la monade de Leibnitz, que les petites sphères intelligentes, qu'ils appelaient yunges:


Intellectoe yunges à patre, intelligunt et ipsoe, consiliis ineffabilibus motoe, ut intelligant. Voilà le symbole des éléments des êtres, selon les Éclectiques; voilà ce dont tout est composé, et le monde intelligible, et le monde sensible, et les esprits créés, et les corps. La définition qu'ils donnent de la mort, a tant de liaison avec le système de l'harmonie préétablie de Leibnitz, que M. Brucker n'a pu se dispenser d'en convenir. Plotin dit L'homme meurt, ou l'âme se sépare du corps, quand il n'y a plus de force dans l'âme qui l'attache au corps; et cet instant arrive, perditâ harmoniâ quam olim habens, habebat et anima. Et M. Brucker ajoute: en vero harmoniam proestabilitam inter animam et corpus jam Plotino ex parte notam.

On sera d'autant moins surpris de ces ressemblances, qu'on connaîtra mieux la marche désordonnée et les écarts du Génie poétique, de l'Enthousiasme, de la Métaphysique, et de l'Esprit systématique. Qu'est-ce que le talent de la fiction dans un poète, sinon l'art de trouver des causes imaginaires à des effets réels et donnés, ou des effets imaginaires à des causes réelles et données? Quel est l'effet de l'enthousiasme dans l'homme qui en est transporté, si ce n'est de lui faire apercevoir entre des êtres éloignés des rapports que personne n'y a jamais vus ni supposés? Où ne peut point arriver un métaphysicien qui, s'abandonnant entièrement à la méditation, s'occupe profondément de Dieu, de la nature, de l'espace, et du temps? À quel résultat ne sera point conduit un philosophe qui poursuit l'explication d'un phénomène de la nature à - travers un long enchaînement de conjectures? qui est - ce qui connait toute l'immensité du terrain que ces différents esprits ont battu, la multitude infinie de suppositions singulières qu'ils ont faites, la foule d'idées qui se sont présentées à leur entendement, qu'ils ont comparées, et qu'ils se sont efforcés de lier. J'ai entendu raconter plusieurs fois à un de nos premiers philosophes, que s'étant occupé pendant longtemps d'un phénomène de la nature, il avait été conduit par une très longue suite de conjectures, à une explication systématique de ce phénomène, si extravagante et si compliquée, qu'il était demeuré convaincu qu'aucune tête humaine n'avait jamais rien imaginé de semblable. Il lui arriva cependant de retrouver dans Aristote précisément le même résultat d'idées et de réflexions, le même système de déraison. Si ces rencontres des Modernes avec les Anciens, des Poètes tant anciens que modernes, avec les Philosophes, et des Poètes et des Philosophes entre eux, sont déjà si fréquentes, combien les exemples n'en seraient - ils pas encore plus communs, si nous n'avions perdu aucune des productions de l'antiquité, ou s'il y avait en quelque endroit du monde un livre magique qu'on pût toujours consulter, et où toutes les pensées des hommes allassent se graver au moment où elles existent dans l'entendement? La ressemblance des idées des Éclectiques avec celles de Leibnitz, n'est donc pas un phénomène qu'il faille admettre sans précaution, ni rejeter sans examen; et la seule conséquence équitable qu'on en puisse tirer, dans la supposition que cette ressemblance soit réelle, c'est que les hommes d'un siècle ne diffèrent guère des hommes d'un autre siècle, que les mêmes circonstances amènent presque nécessairement les mêmes découvertes, et que ceux qui nous ont précédé avaient vu beaucoup plus de choses, que nous n'avons généralement de disposition à le croire.

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