mercredi 15 avril 2015

L'analyse des éléments, ou la désidentifcation


Trône vide

Dans le Discours de l’analyse des éléments (Dhātuvibhaṅga-sutta, Majjhima Nikaya 140), le Bouddha explique au vénérable Pukkusāti, à la façon Sāṃkhya, comment une personne est constituée de « six éléments (dhātu), six bases de contact (phassāyatana), dix-huit sortes d’exploration mentale (manopavicāro) et qu’elle a quatre fondations [de la sagesse] (adhiṭṭhāna) ».

Les six éléments sont l’élément terre, l’élément eau, l’élément feu, l’élément air, l’élément espace et l’élément conscience (viññāṇadhātu). Ces éléments peuvent être externes ou internes (leurs qualités). Les six bases de contact correspondent aux cinq sens plus le sens interne (manendriya). Les dix-huit sortes d’exploration mentale se rapporte au contact entre les [5] objets sensoriels plus les objets du mental (que sont les dharma) avec les facultés qui les connaissent et les actes de conscience sensorielle et mentale qui s’ensuit, soit trois groupes de six qui font dix-huit. C’est la partie qui concerne l’interaction entre le sensible et l’intelligible.

L’exercice qu’enseigne le Bouddha consiste à s’abstenir progressivement de l’identification à ces éléments etc. En faisant de la sorte, « il ne reste alors que l’équanimité, purifiée et lumineuse, malléable, souple et rayonnante », qui est en quelque sorte dissociée des éléments etc. et libre de se diriger sur un autre objet. Cette « équanimité » est comme le résultat d’un raffinement progressif, que le Bouddha compare à la purification de l’or. Une fois purifié on peut en fabriquer « une chaîne en or, des boucles d’oreille, un collier ou une guirlande ».

De même, un moine/yogi pourrait vouloir diriger cette « équanimité malléable » sur les quatre fondations [de la sagesse], à savoir dans l’ordre : « la base de l’espace infini (ākāsānañcāyatanaṃ), la base de la conscience infinie (viññāṇañcāyatanaṃ), la base de la vacuité/néant (ākiñcaññāyatanaṃ), la base du ni-perception-ni-non-perception (nevasaññānāsaññāyatanaṃ) » pour qu’elle « durerait très longtemps ». Ce moine/yogi est ici à un stade comparable au saṃyama (les trois derniers degrés) des huit degrés de la réintégration (aṣṭāṅgayoga). Il peut choisir l’objet de contemplation auquel il veut "s’identifier" (samādhi). Les quatre objets de contemplation qui se proposent à lui sont, selon le Bouddha, ces quatre fondations. Le Bouddha qui enseigne la non-identification (anatta) propose de s’appuyer progressivement sur ces fondations comme repère, pour ensuite s’en dissocier (vimukti). On pourrait dire aussi qu’à partir de « l’équanimité, purifiée et lumineuse, malléable, souple et rayonnante », l’analyse se poursuit et que les quatre fondations correspondent à la purification/dissolution progressive de cette « équanimité ». La dissociation de la « la base du ni-perception-ni-non-perception » est suivie du dénouement (unbinding selon Thanissaro), de nirvāṇa. Mais ce dénouement n’est le résultat d’aucune identification (samādhi). « L’équanimité » qui continue à se dissocier (vimukti) ou purifier ne s’identifie à rien de spécifique. En fait, tout ce processus est une désidentification progressive. Que reste-t-il ? On peut dire aussi bien rien que tout. Il ne reste plus aucune identification. Et comme toute identification est comme une « limitation » du tout, il reste alors tout.

Techniquement, ou plutôt théoriquement, « l’équanimité, purifiée et lumineuse, malléable, souple et rayonnante » (upekkhāyeva avasissati parisuddhā pariyodātā mudu ca kammaññā ca pabhassarā ca), qui fait penser au sattva des trois gunā, s’est dissociée de l’identification au corps-esprit. Prendre alors un objet de contemplation (dhyāna) pour l’intégrer par une identification (samādhi), ré-enclencherait le mental. De nouveau engagé, ce serait comme une régression par rapport à « l’équanimité, purifiée et lumineuse, malléable, souple et rayonnante ». Ce n’est pas en concevant (maññita) et en nommant les choses, que celles-ci deviennent des réalités que l’on pourrait ensuite intégrer (yoga) en le prenant pour objet de contemplation. Ce serait tout simplement rester captif du mental, au lieu de s’en dissocier (vimukti). C’est la raison pourquoi le Bouddha des auditeurs n’affirme rien ; toute affirmation appartiendrait au domaine du mental. Et cela reste une excellente consigne, même en pratiquant des formes de bouddhisme plus positif.

« Il ne crée aucune condition ni ne génère aucune volition tendant soit à l’être soit au non-être. Comme il ne crée aucune condition et ne génère aucune volition tendant soit à l’être soit au non-être, il ne s’accroche à rien dans ce monde. Quand il ne s’accroche pas, il n’est pas agité. Quand il n’est pas agité, il atteint le Nibbāna personnellement. Il comprend : ‘La naissance est détruite, la vie sainte a été vécue, ce qui devait être fait a été fait, il n’y aura plus de retour à aucun état d’existence. »

« 30. « Il a été dit : ‘Les flots de la conception ne submergent pas celui qui s’appuie sur ces [fondations] et quand les flots de la conception ne le submergent plus, on l’appelle un sage en paix.’ En référence à quoi cela a-t-il été dit ?

31. « Bhikkhu, ‘je suis’ est une conception (maññitametaṃ[1]) ; ‘je suis cela’ est une conception ; ‘je serai’ est une conception ; ‘je ne serai pas’ est une conception ; ‘j’aurai une forme’ est une conception ; ‘je n’aurai pas de forme’ est une conception ; ‘je pourrai percevoir’ est une conception ; ‘je ne pourrai pas percevoir’ est une conception ; ‘je ne pourrai ni percevoir ni ne pas percevoir’ est une conception. Concevoir est une maladie, concevoir est une tumeur, concevoir est une flèche. Quand on a vaincu toutes les conceptions, Bhikkhu, on est appelé un sage en paix[2]. Et le sage en paix n’est pas né, il ne vieillit pas, il ne meurt pas ; il n’est pas ébranlé et il n’est pas agité. Car il n’y a rien en lui par quoi il pourrait naître. N’étant pas né, comment pourrait-il vieillir ? Ne vieillissant pas, comment pourrait-il mourir ? Ne mourant pas, comment pourrait-il être ébranlé ? N’étant pas ébranlé, pourquoi serait-il agité ? »[3]

***

[1] Maññita,(nt.) (pp.of maññati) illusion,imagination

[2] Maññitaṃ, bhikkhu, rogo maññitaṃ gaṇḍo maññitaṃ sallaṃ. Sabbamaññitānaṃ tveva, bhikkhu, samatikkamā muni santoti vuccati.

[3] Traduction française de Jeanne Schut. Basée sur la traduction anglaise de Bhikkhu Nyanamoli et Bhikkhu Bhodi.

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