vendredi 18 novembre 2016

La Charité et la Foi


Le corps de saint Ambroise, en compagnie des saints diacre Gervais et Protais dans le cathédrale de Milan (photo)

Selon Paul (chapitre 17 des Actes des Apôtres, 16-24), la meilleure sagesse du monde n’est même pas à la hauteur de la folie de Dieu. Sagesse et folie sont alors inversées et c’est la folie qui peut conduire à la sagesse divine. Plus quelque chose semble être fou et faible, et plus elle sera susceptible d’apporter la sagesse.

En l’an 90, après la conjuration de 89, l’empereur Domitien décide de faire tomber des têtes et surtout d’exiler les intellectuels de la ville. Il s’en prend en particulier aux philosophes, n’appréciant guère, lui qui se fait nommer "Maître et Dieu", la possibilité d’une critique. Le stoïcien Épictète, opposant à la tyrannie, est ainsi contraint de quitter la ville.

Sous Théodose, le christianisme devient en 392 la religion officielle de l’Empire romain et les chrétiens furent placés sous l’autorité de l’évêque de Rome, le pape.

Ambroise de Milan (mort en 397) fixa l’attitude de l’Église en face de l’état, et substitue, dans le De Officiis ministrorum, les nouvelles vertus cardinales aux anciennes, la Charité remplaçant la Justice et la Foi, la Sagesse.[1] « L’idée du mariage mystique entre l’âme et le Verbe, issue de l’exégèse du cantique des Cantiques, deviendra un des fondements de la piété et de l’ascèse médiévales. » C’est la bhakti à l’occidentale. Ou bien, plus tard, un mariage mystique entre le sujet et l’idéologie…

En 529, l’empereur byzantin Justinien (483-565) ferma l’école d’Athènes, ce qui eut pour conséquence que les derniers philosophes néoplatoniciens prirent refuge en Iran. La tradition philosophique (Platon et Aristote) continue en Orient, où a lieu la première confrontation entre hellénisme et monothéisme, et est intégrée en la religion. Cette philosophie domestiquée est réimportée dans la théologie occidentale par Albert le Grand etc.[2] L’humanisme, la réforme, la modernité en sont des dommages collatéraux.

L’histoire d’une religion est parsemée d’orthodoxies, d’hétérodoxies, de différences doctrinaires, de disputes, d’hérésies, d’excommunications, de mises à l’index, d’autodafés, de schismes, de sectarisme, de reformes, d’intégrisme, de traditionalisme, … La religion n’aime pas beaucoup les critiques (« la sagesse »), et se sent à chaque nouvelle « attaque » obligée de rafraîchir et de ravaler sa façade religieuse. Notamment en mettant en avant la Charité et la Foi, au lieu de la Justice et de la Sagesse, comme jadis Ambroise de Milan.

La Justice n’admet pas l’inégalité, que la Charité chérie, car elle n’aurait pas de raison d’être s’il n’y avait pas de différence entre les riches et les pauvres, et que les premiers ne pouvaient pas faire pleuvoir leur bienveillance (« trickle down effect ») sur les derniers et avoir de la commisération pour eux, n’y étant en rien pour leur misère. Au lieu de payer des impôts permettant une redistribution équitable et un niveau de vie décent, ils préfèrent donner quand le cœur leur en dit, à des causes qu’ils approuvent et tant qu’elles ne mettent pas en cause leurs propres projets. La charité leur permet d’être gagnants à deux reprises : ils profitent de l’inégalité pour s’enrichir et ils passent pour des bienfaiteurs de l’humanité en étant charitables. Un double win-win pour soi…
« Redistribuer (tib. slog pa) ce que l'on a d’abord volé, dérobé ou obtenu frauduleusement en le distribuant ensuite comme un don est comme le balancer dans l'eau. Cela n'a pas de sens. » (Guirlandes de joyaux du chemin éminent, Gampopa)
La foi consiste en ne pas se poser des questions et à serrer les rangs. Adhérer aux révélations et aux injonctions de grands prophètes et maîtres du passé, parce que nos ancêtres l’ont toujours fait, que nous avons appris à le faire nous-mêmes dès notre plus jeune âge et parce que nos proches le font toujours. Même si ce que l’on croit semble en contradiction avec la sagesse ou la raison, ne pas perdre de vue que la meilleure sagesse du monde n’est même pas à la hauteur de la folie de Dieu ou de la folle sagesse du maître. Quand un frère ou une sœur en la foi, ou un des représentants de la foi est attaquée de l’intérieur ou de l’extérieur, resserrer les rangs, pour protéger la foi. Une foi peut d’ailleurs aussi être un « roman national » ou en être indissociable. La foi c’est donc serrer les rangs autour d’une idée, d’une personne, d’un groupe de personnes, sans se poser de questions (« la sagesse »).

Dans l’histoire des religions, il y a des moments où « la sagesse » regagne terrain face à la foi et où la charité n’est pas de la magnanimité mais un acte naturel ou un devoir humain. Je préfère ces moments-là.


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[1] Le christianisme médiéval, Jacques le Goff

[2] Alain de Libéra, Penser au Moyen-Âge

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