mercredi 14 décembre 2016

Une oeuvre plus que complète...


Les informations de ce billet viennent en grande partie de l’article d’Ulrich T. Kragh intitulé The Significant Leap from Writing to Print: Editorial Modification in the First Printed Edition of the Collected Works of Sgam po pa Bsod nams rin chen[1]

La technologie de l’impression xylographique fut introduite au Tibet au début du XIVème siècle. Les textes les plus anciens imprimés par ce procédé datent donc de cette époque. Un des plus anciens textes à être imprimés par xylographie fut le commentaire extensif (sct. vyākhyā) du Traité mahāyāna de la continuité insurpassable (sct. Mahāyanottaratantra-śastra ou encore Ratnagotravibhāga tib. theg pa chen po rgyud bla ma). Il s’agit du commentaire composé par Gueu lotsāva (’Gos lo tsā ba Gzhon nu dpal, 1392-1481), traduit en anglais par Klaus-Dieter Mathes dans A direct path to the Buddha within. L’impression était produite en 1479 par le souverain pamodroupa Ngagi Ouangtchouk Drakpa (Ngag gi dbang phyug grags pa,1439-1495). Ce projet fut suivi par le cycle d’hagiographies (Milarepa etc. en 1505) de Tsangnyeun heruka (1452-1507) et ses disciples. Les pamodroupa furent donc les premiers kagyupas à exploiter cette technologie au Tibet.

Gampopa (1079-1153) est considéré comme le fondateur du Dakpo kagyu (Dwags po bka’ brgyud), appelé ainsi à cause du nom du monastère Dwags lha sgam po, qu’il établit en 1121 dans la province de Dags po. Ses deux neveux Dakpo Gomtshul (Dags po bsGom tshul, 1116-1169) et Dakpo Gomchoung (Dags po bsGom chung, 1130-1176), furent ses disciples principaux et abbés de Dwags lha sgam po. Dakpo Gomtshul peu avant la mort de Gampopa et Dakpo Gomchoung après la mort de son frère.

Gampopa était un maître célèbre qui attirait de nombreux disciples, les plus célèbres étant Dusum Khyenpa (Karmapa I) et Pamodroupa. Selon Gueu, Dusum Khyenpa rencontra Gampopa à l’âge de 30 ans (en 1140), après un long parcours spirituel, et resta environ en tout cinq ans auprès de lui ou en retraite sous sa direction. Le reste du temps, il voyagea en poursuivant sa carrière. Pamodroupa, fut d’abord le disciple préféré du 3ème détenteur sakyapa Sachen (Sa chen kun dga' snying po, 1092-1158) et rencontra Gampopa à la fin de sa vie, probablement quand Gomtshul fut abbé. Selon les Annales bleus, Pamodroupa aurait d’ailleurs été en compagnie de Yudrakpa Zhang (Zhang g.yu brag pa brtson 'gru brags pa, 1122-1193), le fondateur de l’école Tshalpa kagyu. Les Annales bleus racontent aussi que ces trois futurs fondateurs de grandes lignées (Karma, Droukpa et Tshalpa) auraient tous rencontré Réchungpa (ras chung rdo rje grags pa, 1084-1161) à Loro, et reçu de lui toutes les transmissions aurales (tib. snyan brgyud). Yudrakpa Zhang et Dusum Khyenpa étaient également des disciples de l’alchimiste Vairocanarakṣita/vajra l’Indien.

En lisant les hagiographes, notamment Gueu lotsāva l'auteur des Annales bleus, soyons francs, on a l’impression que les deux neveux furent pris sous la tutelle de leur oncle dès un très jeune âge, et que leur formation a dû avoir eu lieu dans son ombre. Étaient-ils par exemple en contact avec le fameux « Réchungpa de Loro », source d’upāya-mārga ? Et sinon, pourquoi pas ? On a l’impression que Gampopa et ses neveux restaient à l’écart du buzz tantrique de leur époque. Par volonté ? par une sorte de quiétisme suffisant ? Ou simplement, parce que le plus grand nombre des « transmissions aurales » n’existaient pas encore, et n’ont été répandues que plus tard. Les hagiographes du XIV-XVIème siècles se précipitant à combler les trous dans la transmission, et faisant un usage intensif de la nouvelle technologie xylographique ?

C’est surtout chez les Réchungpistes que les presses ont dû faire des heures sup… En 1520, le seizième abbé du siège de Dwags lha sgam po, Gampo Seunam Lhundroup (Sgam po Bsod nams lhun grub, 1488-1532) s’y mit aussi et imprima l’œuvre complète de Gampopa (Dags po’i bka’ ’bum) pour la première fois. Cette collection existe actuellement en deux versions, une manuscrite le « Lha dbang dpal ’byor »[2] (XIV-XVème siècle) et (plusieurs copies de) la version xylographiée de 1520. La collection xylographiée contient aussi des textes ajoutés ultérieurement[3], plus des textes venant d’autres collections.

Dans les collections de type « œuvre complète » (tib. gsung ‘bum), et notamment l’œuvre complète de Gampopa, on trouve différentes formes d’attribution. Les textes ont pu être rédigé ou dicté par Gampopa lui-même, ou sont des comptes-rendus d’enseignements publics (chos tshogs), d’entrevues privées (zhus len), de transmissions reçues directement de Gampopa ou de ses neveux, des anecdotes, des prières etc.

Autre complication, certains textes connus[4] sont en fait des compilations de diverses instructions sans colophons. Il n’est pas évident qui est l’auteur ou le compilateur d’une instruction spécifique. On peut trouver des instructions dans lequel Gampopa est cité, citant à son tour Milarepa etc. Certaines instructions peuvent se trouver dans plusieurs textes à la fois, sous diverses formes.

Ainsi quand Gampopa est cité avoir raconté l’anecdote du yogi du Gange dans l’Introduction au sens ultime des représentations, on comprend par une autre version d’une anecdote assez similaire dans l’Introduction à la racine du Sceau universel qu’il s’agit sans doute de Tailopa. La triple méthode de l’Ami Tcharioua est expliquée dans plusieurs textes[5], pour ne mentionner que ces deux exemples.

Que les textes de la collection de l’œuvre complète (tib. gsungs ‘bum) ont subis de multiples éditions est évident. Les noms de certains auteurs du siège de Gampo sont connus[6]. Mais quand on lit un texte comme Série de méditations sur le Sceau universel inconcevable (tib. phyag rgya chen po bsam gyis mi khyab pa'i sgom rim), on se doute qu’il ne s’agit pas d’une instruction de Gampopa, mais plutôt d’une source Droukpa Kagyu. Son inclusion dans l’œuvre complète de Gampopa et son attribution à Gampopa (chos rje dvags po lha rje'i gsung) semble avoir pour objectif de démontrer que Gampopa était détenteur des instructions sur l’Inconcevable, qui remonteraient au bodhisattva Vajrapāṇi. Celui-ci se serait manifesté à des siddhas d’Uḍḍiyāna pour les instruire sur les méthodes inconcevables de l’Inconcevable. La source canonique de l’Inconcevable est l’Acintyākramopadeśa de Kuddāla(pāda)[7]. Une autre source de l’Inconcevable de Kuddāla fait partie du Cycle du chemin et du fruit (tib. lam ‘bras) de l’école Sakyapa, où il fut considéré comme le principal des huit cycles. Selon Ronald Davidson, les textes du Cycle du chemin et du fruit sont "profondement tibétains" et avaient été composés au Tibet par des tibétains, principalement sous la direction de Sachen Nyingpo (Sa chen kun dga' snying po 1092-1158) et de son fils Drakpa Gyeltsen, qui « se donnaient beaucoup de mal à les faire passer pour des œuvres indiens authentiques »[8] Seul, l’Inconcevable avait un original indien. Mais même cela ne garantit pas que ce texte soit effectivement l’œuvre d’un mahāsiddha du nom de Kuddāla, puisqu’un scribe comme Gayadhara aurait très bien pu en être l’auteur. Quoi qu’il en soit, il y a plus de chances que quelqu’un comme Pamodroupa, collaborateur privilégié de Sachen Nyingpo pendant de nombreuses années, ait pu être en possession de telles instructions que Gampopa ou ses neveux.

La transmission de l’Inconcevable de Kuḍḍala est présentée comme une transmission reçue, rédigée et retransmise par le roi Indrabhūti d’Uḍḍiyāna, de la façon suivante :
« 88. Le yogi qui cultive l'inconcevable[87]
Ce parfait yogi
Trouvera définitivement l'état d'éveil.[88]
Les paroles de cheval suprême (tib. rta mchog, Hayagriva ? asvaratna)
Ont été mis par écrit par l’excellent Indrabhūti.
89. Puis progressivement par Lalitavajra, Kundiri,
Ācārya Padma, Mahākāruna[89],
Et [ācārya] Dharma[90]
[Jusqu'à] Bhadra de qui je l'ai reçu
. »[9]
La Série de méditations sur le Sceau universel inconcevable attribuée à Gampopa donne une autre transmission. La source est « le bodhisattva Vajrapāṇi qui avait transmis ces instructions à Chos kyi be ». Ce dernier doit correspondre sans doute à [ācārya] Dharma. Celui-ci les transmit à Bhadrapāda, Kuḍḍalapāda, Lavapa, Tailopa, Nāropa, Marpa et finalement Milarepa. La particularité de ce texte est que chaque détenteur met en pratique les instructions, en fait sa propre expérience et transmet celle-ci au détenteur suivant. Cela fait que chacun a sa propre façon d’instruire l’Inconcevable. Le texte s’arrête de façon abrupte après l’Inconcevable de Milarepa. L’Inconcevable de Gampopa n’est pas présenté. Le fait d’inclure ce texte dans une collection de textes attribués à Gampopa a sans doute aussi pour objectif de montrer que la transmission était ininterrompue jusqu’à lui et que tous les maîtres précédents furent détenteurs des instructions de l’Inconcevable, qui décrivent aussi la pratique du yoga sexuel.

Par rapport à la transmission de la version de Kuḍḍalapāda, nous notons la présence de Lavapa, figure emblématique des six yogas version Droukpa Kagyu. Et bien sûr celle de Tailopa, Nāropa, Marpa et Milarepa. Ce texte sert donc indirectement à prouver que tous ces personnages étaient détenteurs de la pratique de l’Inconcevable d’Uḍḍiyāna, qu’ils étaient donc des siddhas authentiques et que les pratiques enseignées par leurs lignées respectives permettent de devenir un authentique siddha.

À défaut de manuscrits authentiques de Gampopa et de ses neveux, nous devons donc essayer de déterminer par déduction, en faisant de multiples recoupements, avec une bonne dose de méfiance et en se basant sur les écrits susceptibles d’être authentiques, quel aurait pu être le contenu des enseignements de Gampopa. Tâche quasi impossible, mais qui permet de faire de découvertes intéressantes.

***

[1] Significant Leap from Writing to Print: Editorial Modification in the First Printed Edition of the Collected Works of Sgam po pa Bsod nams rin chen

[2] Publiée en partie sous le titre « ’Bri gung bka’ brgyud chos mdzod chen mo », avec des modifications mineures.

[3] Par exemple, « A Eulogy to the Three Lords, the Uncleand his [Two] Nephews” (Rje khu dbon rnam gsum la bstod pa utpal gzhon nu’ichen po). It was composed by the seventeenth abbot of Dags lha sgam po, Sgam po Bkra shis rnam rgyal (1513-1587). »

[4] tshogs chos yon tan phun tshogs, tshogs chos mu tig gi phreng ba, phyag chen go cha gnyis kyi man ngag, rnam rtog don dam gyi ngo sprod, phya rgya chen po thog babs, phyag rgya chen po'i rtsa ba la ngo sprad pa zhes kyang bya/ snang ba lam 'khyer gyi rtogs pa cig chog ces kyang bya/ phyag rgya chen po gnyug ma mi 'gyur zhes kyang bya ba,

[5] La Double armure et l’Introduction au sens ultime des représentations.

[6] Sho sgom Byang chub ye shes, Dags po Bsgomtshul, Dags po Bsgom chung, et Rin po che Bye dkar ba.

[7] Dégé Tengyour (2228)

[8] Davidson, p. 203. Tantric Buddhism in the rebirth of Tibetan culture par Ronald M. Davidson p. 195 "Any assessment of these eight subsidiary practices must indicate, as I have tried to do, that with one exception (Acintyddvayakramopadeia), they have no attested Indic text. The authors of the works, principally Drakpa Gyeltsen take great pains to identify these works with well-known Indie materials. Yet their attempts are called into question by the observable discontinuity between these specific works and their putative antecedents. Their textual bases, therefore, are fundamentally Tibetan, a reality obscured by the consistent attempt to posit them as Indic texts with Indic titles in the printed version of the Yellow Book. These works represent a disparate variety of content, running the gamut from the fundamentals of esoteric Buddhism to the most advanced instruction in sexual practice and ultimate reality. Their sources are quite varied as well. They came to Drokmi from a range of informants: two (2 and 3) from Viravajra, perhaps three (5?, 6, 7) from Gayadhara, and one each from Ratna-vajra (1), Amoghavajra (4), and Prajnagupta (8). Their content reveals a clear movement toward homogenization in the vortex of the Sakya institution, for they are consistently capped with instruction in the bodies of the Buddha, and many of them are filled out with a ground (gzhi) / path (lam) / result ('bras bu) structure. Indeed, the movement toward homogenization is often explicit in consideration of the "eight subsidiary practices," and as Gungru Sherap Zang-po pointed out, the Lamdre authors consistendy stated that these eight clarify that which is not otherwise clear in the Lamdre and supplement that which is in need of augmentation."

[9] La traduction est la mienne publiée à cette adresse 

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