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mercredi 14 décembre 2016

Une oeuvre plus que complète...


Les informations de ce billet viennent en grande partie de l’article d’Ulrich T. Kragh intitulé The Significant Leap from Writing to Print: Editorial Modification in the First Printed Edition of the Collected Works of Sgam po pa Bsod nams rin chen[1]

La technologie de l’impression xylographique fut introduite au Tibet au début du XIVème siècle. Les textes les plus anciens imprimés par ce procédé datent donc de cette époque. Un des plus anciens textes à être imprimés par xylographie fut le commentaire extensif (sct. vyākhyā) du Traité mahāyāna de la continuité insurpassable (sct. Mahāyanottaratantra-śastra ou encore Ratnagotravibhāga tib. theg pa chen po rgyud bla ma). Il s’agit du commentaire composé par Gueu lotsāva (’Gos lo tsā ba Gzhon nu dpal, 1392-1481), traduit en anglais par Klaus-Dieter Mathes dans A direct path to the Buddha within. L’impression était produite en 1479 par le souverain pamodroupa Ngagi Ouangtchouk Drakpa (Ngag gi dbang phyug grags pa,1439-1495). Ce projet fut suivi par le cycle d’hagiographies (Milarepa etc. en 1505) de Tsangnyeun heruka (1452-1507) et ses disciples. Les pamodroupa furent donc les premiers kagyupas à exploiter cette technologie au Tibet.

Gampopa (1079-1153) est considéré comme le fondateur du Dakpo kagyu (Dwags po bka’ brgyud), appelé ainsi à cause du nom du monastère Dwags lha sgam po, qu’il établit en 1121 dans la province de Dags po. Ses deux neveux Dakpo Gomtshul (Dags po bsGom tshul, 1116-1169) et Dakpo Gomchoung (Dags po bsGom chung, 1130-1176), furent ses disciples principaux et abbés de Dwags lha sgam po. Dakpo Gomtshul peu avant la mort de Gampopa et Dakpo Gomchoung après la mort de son frère.

Gampopa était un maître célèbre qui attirait de nombreux disciples, les plus célèbres étant Dusum Khyenpa (Karmapa I) et Pamodroupa. Selon Gueu, Dusum Khyenpa rencontra Gampopa à l’âge de 30 ans (en 1140), après un long parcours spirituel, et resta environ en tout cinq ans auprès de lui ou en retraite sous sa direction. Le reste du temps, il voyagea en poursuivant sa carrière. Pamodroupa, fut d’abord le disciple préféré du 3ème détenteur sakyapa Sachen (Sa chen kun dga' snying po, 1092-1158) et rencontra Gampopa à la fin de sa vie, probablement quand Gomtshul fut abbé. Selon les Annales bleus, Pamodroupa aurait d’ailleurs été en compagnie de Yudrakpa Zhang (Zhang g.yu brag pa brtson 'gru brags pa, 1122-1193), le fondateur de l’école Tshalpa kagyu. Les Annales bleus racontent aussi que ces trois futurs fondateurs de grandes lignées (Karma, Droukpa et Tshalpa) auraient tous rencontré Réchungpa (ras chung rdo rje grags pa, 1084-1161) à Loro, et reçu de lui toutes les transmissions aurales (tib. snyan brgyud). Yudrakpa Zhang et Dusum Khyenpa étaient également des disciples de l’alchimiste Vairocanarakṣita/vajra l’Indien.

En lisant les hagiographes, notamment Gueu lotsāva l'auteur des Annales bleus, soyons francs, on a l’impression que les deux neveux furent pris sous la tutelle de leur oncle dès un très jeune âge, et que leur formation a dû avoir eu lieu dans son ombre. Étaient-ils par exemple en contact avec le fameux « Réchungpa de Loro », source d’upāya-mārga ? Et sinon, pourquoi pas ? On a l’impression que Gampopa et ses neveux restaient à l’écart du buzz tantrique de leur époque. Par volonté ? par une sorte de quiétisme suffisant ? Ou simplement, parce que le plus grand nombre des « transmissions aurales » n’existaient pas encore, et n’ont été répandues que plus tard. Les hagiographes du XIV-XVIème siècles se précipitant à combler les trous dans la transmission, et faisant un usage intensif de la nouvelle technologie xylographique ?

C’est surtout chez les Réchungpistes que les presses ont dû faire des heures sup… En 1520, le seizième abbé du siège de Dwags lha sgam po, Gampo Seunam Lhundroup (Sgam po Bsod nams lhun grub, 1488-1532) s’y mit aussi et imprima l’œuvre complète de Gampopa (Dags po’i bka’ ’bum) pour la première fois. Cette collection existe actuellement en deux versions, une manuscrite le « Lha dbang dpal ’byor »[2] (XIV-XVème siècle) et (plusieurs copies de) la version xylographiée de 1520. La collection xylographiée contient aussi des textes ajoutés ultérieurement[3], plus des textes venant d’autres collections.

Dans les collections de type « œuvre complète » (tib. gsung ‘bum), et notamment l’œuvre complète de Gampopa, on trouve différentes formes d’attribution. Les textes ont pu être rédigé ou dicté par Gampopa lui-même, ou sont des comptes-rendus d’enseignements publics (chos tshogs), d’entrevues privées (zhus len), de transmissions reçues directement de Gampopa ou de ses neveux, des anecdotes, des prières etc.

Autre complication, certains textes connus[4] sont en fait des compilations de diverses instructions sans colophons. Il n’est pas évident qui est l’auteur ou le compilateur d’une instruction spécifique. On peut trouver des instructions dans lequel Gampopa est cité, citant à son tour Milarepa etc. Certaines instructions peuvent se trouver dans plusieurs textes à la fois, sous diverses formes.

Ainsi quand Gampopa est cité avoir raconté l’anecdote du yogi du Gange dans l’Introduction au sens ultime des représentations, on comprend par une autre version d’une anecdote assez similaire dans l’Introduction à la racine du Sceau universel qu’il s’agit sans doute de Tailopa. La triple méthode de l’Ami Tcharioua est expliquée dans plusieurs textes[5], pour ne mentionner que ces deux exemples.

Que les textes de la collection de l’œuvre complète (tib. gsungs ‘bum) ont subis de multiples éditions est évident. Les noms de certains auteurs du siège de Gampo sont connus[6]. Mais quand on lit un texte comme Série de méditations sur le Sceau universel inconcevable (tib. phyag rgya chen po bsam gyis mi khyab pa'i sgom rim), on se doute qu’il ne s’agit pas d’une instruction de Gampopa, mais plutôt d’une source Droukpa Kagyu. Son inclusion dans l’œuvre complète de Gampopa et son attribution à Gampopa (chos rje dvags po lha rje'i gsung) semble avoir pour objectif de démontrer que Gampopa était détenteur des instructions sur l’Inconcevable, qui remonteraient au bodhisattva Vajrapāṇi. Celui-ci se serait manifesté à des siddhas d’Uḍḍiyāna pour les instruire sur les méthodes inconcevables de l’Inconcevable. La source canonique de l’Inconcevable est l’Acintyākramopadeśa de Kuddāla(pāda)[7]. Une autre source de l’Inconcevable de Kuddāla fait partie du Cycle du chemin et du fruit (tib. lam ‘bras) de l’école Sakyapa, où il fut considéré comme le principal des huit cycles. Selon Ronald Davidson, les textes du Cycle du chemin et du fruit sont "profondement tibétains" et avaient été composés au Tibet par des tibétains, principalement sous la direction de Sachen Nyingpo (Sa chen kun dga' snying po 1092-1158) et de son fils Drakpa Gyeltsen, qui « se donnaient beaucoup de mal à les faire passer pour des œuvres indiens authentiques »[8] Seul, l’Inconcevable avait un original indien. Mais même cela ne garantit pas que ce texte soit effectivement l’œuvre d’un mahāsiddha du nom de Kuddāla, puisqu’un scribe comme Gayadhara aurait très bien pu en être l’auteur. Quoi qu’il en soit, il y a plus de chances que quelqu’un comme Pamodroupa, collaborateur privilégié de Sachen Nyingpo pendant de nombreuses années, ait pu être en possession de telles instructions que Gampopa ou ses neveux.

La transmission de l’Inconcevable de Kuḍḍala est présentée comme une transmission reçue, rédigée et retransmise par le roi Indrabhūti d’Uḍḍiyāna, de la façon suivante :
« 88. Le yogi qui cultive l'inconcevable[87]
Ce parfait yogi
Trouvera définitivement l'état d'éveil.[88]
Les paroles de cheval suprême (tib. rta mchog, Hayagriva ? asvaratna)
Ont été mis par écrit par l’excellent Indrabhūti.
89. Puis progressivement par Lalitavajra, Kundiri,
Ācārya Padma, Mahākāruna[89],
Et [ācārya] Dharma[90]
[Jusqu'à] Bhadra de qui je l'ai reçu
. »[9]
La Série de méditations sur le Sceau universel inconcevable attribuée à Gampopa donne une autre transmission. La source est « le bodhisattva Vajrapāṇi qui avait transmis ces instructions à Chos kyi be ». Ce dernier doit correspondre sans doute à [ācārya] Dharma. Celui-ci les transmit à Bhadrapāda, Kuḍḍalapāda, Lavapa, Tailopa, Nāropa, Marpa et finalement Milarepa. La particularité de ce texte est que chaque détenteur met en pratique les instructions, en fait sa propre expérience et transmet celle-ci au détenteur suivant. Cela fait que chacun a sa propre façon d’instruire l’Inconcevable. Le texte s’arrête de façon abrupte après l’Inconcevable de Milarepa. L’Inconcevable de Gampopa n’est pas présenté. Le fait d’inclure ce texte dans une collection de textes attribués à Gampopa a sans doute aussi pour objectif de montrer que la transmission était ininterrompue jusqu’à lui et que tous les maîtres précédents furent détenteurs des instructions de l’Inconcevable, qui décrivent aussi la pratique du yoga sexuel.

Par rapport à la transmission de la version de Kuḍḍalapāda, nous notons la présence de Lavapa, figure emblématique des six yogas version Droukpa Kagyu. Et bien sûr celle de Tailopa, Nāropa, Marpa et Milarepa. Ce texte sert donc indirectement à prouver que tous ces personnages étaient détenteurs de la pratique de l’Inconcevable d’Uḍḍiyāna, qu’ils étaient donc des siddhas authentiques et que les pratiques enseignées par leurs lignées respectives permettent de devenir un authentique siddha.

À défaut de manuscrits authentiques de Gampopa et de ses neveux, nous devons donc essayer de déterminer par déduction, en faisant de multiples recoupements, avec une bonne dose de méfiance et en se basant sur les écrits susceptibles d’être authentiques, quel aurait pu être le contenu des enseignements de Gampopa. Tâche quasi impossible, mais qui permet de faire de découvertes intéressantes.

***

[1] Significant Leap from Writing to Print: Editorial Modification in the First Printed Edition of the Collected Works of Sgam po pa Bsod nams rin chen

[2] Publiée en partie sous le titre « ’Bri gung bka’ brgyud chos mdzod chen mo », avec des modifications mineures.

[3] Par exemple, « A Eulogy to the Three Lords, the Uncleand his [Two] Nephews” (Rje khu dbon rnam gsum la bstod pa utpal gzhon nu’ichen po). It was composed by the seventeenth abbot of Dags lha sgam po, Sgam po Bkra shis rnam rgyal (1513-1587). »

[4] tshogs chos yon tan phun tshogs, tshogs chos mu tig gi phreng ba, phyag chen go cha gnyis kyi man ngag, rnam rtog don dam gyi ngo sprod, phya rgya chen po thog babs, phyag rgya chen po'i rtsa ba la ngo sprad pa zhes kyang bya/ snang ba lam 'khyer gyi rtogs pa cig chog ces kyang bya/ phyag rgya chen po gnyug ma mi 'gyur zhes kyang bya ba,

[5] La Double armure et l’Introduction au sens ultime des représentations.

[6] Sho sgom Byang chub ye shes, Dags po Bsgomtshul, Dags po Bsgom chung, et Rin po che Bye dkar ba.

[7] Dégé Tengyour (2228)

[8] Davidson, p. 203. Tantric Buddhism in the rebirth of Tibetan culture par Ronald M. Davidson p. 195 "Any assessment of these eight subsidiary practices must indicate, as I have tried to do, that with one exception (Acintyddvayakramopadeia), they have no attested Indic text. The authors of the works, principally Drakpa Gyeltsen take great pains to identify these works with well-known Indie materials. Yet their attempts are called into question by the observable discontinuity between these specific works and their putative antecedents. Their textual bases, therefore, are fundamentally Tibetan, a reality obscured by the consistent attempt to posit them as Indic texts with Indic titles in the printed version of the Yellow Book. These works represent a disparate variety of content, running the gamut from the fundamentals of esoteric Buddhism to the most advanced instruction in sexual practice and ultimate reality. Their sources are quite varied as well. They came to Drokmi from a range of informants: two (2 and 3) from Viravajra, perhaps three (5?, 6, 7) from Gayadhara, and one each from Ratna-vajra (1), Amoghavajra (4), and Prajnagupta (8). Their content reveals a clear movement toward homogenization in the vortex of the Sakya institution, for they are consistently capped with instruction in the bodies of the Buddha, and many of them are filled out with a ground (gzhi) / path (lam) / result ('bras bu) structure. Indeed, the movement toward homogenization is often explicit in consideration of the "eight subsidiary practices," and as Gungru Sherap Zang-po pointed out, the Lamdre authors consistendy stated that these eight clarify that which is not otherwise clear in the Lamdre and supplement that which is in need of augmentation."

[9] La traduction est la mienne publiée à cette adresse 

mardi 24 avril 2012

L'Inconcevable bipartite



Comme vu précédemment, l’enseignement emblématique de la lignée Sakya est le Cycle du chemin et du fruit (T. lam ‘bras), qui consiste en 9 sections (T. lam skor dgu), dont la première est justement la section du Chemin et du fruit. Les neuf autres sont des instructions qui remontent ou qui sont attribués à des maîtres indiens. La première instruction du cycle est L’Inconcevable (S. Acintyādvaya T. bsam mi khyab) de Kuddāla(pāda). Ce texte a depuis toujours été considéré comme le principal des huit cycles.[1] La traduction tibétaine de ce texte comporte 130 versets, contrairement à l’original en sanscrit qui en compte 124. Selon le « Volume noir » (T. pod nag ma) du 15ème patriarche de Sakya, Seunam Gyeltsen (bla ma dam pa Bsod nams rgyal mtshan 1312-75), Drogmi (993-1077) aurait uniquement reçu L’Inconcevable de Bhikṣu Vīravajra/ Prajñedraruci.[2] Selon Ronald Davidson, seul L'Inconcevable (S. Acintyādvayakramopadeśa) est authentiquement indien, tandis que les sept autres sections, sont des textes « gris » qui auraient été composés au Tibet tout en étant attribués à des maîtres Indiens.[3] Selon Davidson, ces textes "profondement tibétains" et qui s'inscrivent très clairement dans la classe des vidyādhara ont été composés au Tibet par des tibétains, principalement sous la direction de Sachen Nyingpo (Sa chen kun dga' snying po 1092-1158) et de son fils Drakpa Gyeltsen, qui « se donnaient beaucoup de mal à les faire passer pour des œuvres indiens authentiques »[4].

Il était apparemment traditionnel de n’enseigner que L’Inconcevable, quand il est impossible de donner le cycle Lamdré dans son entiereté.[5] L’Inconcevable est également inclus dans le Cycle des six sections du Coeur (T. snying po skor drug)[6], ainsi que dans les Huit démonstrations du mystère (S. Guhyādi-aṣṭasiddhi-saṅgraha T. gsang ba grub pa la sogs pa’i grub pa sde brgyad, disponible en version romanisé sur Digital Sanskrit Buddhist Canon) .[7] Son auteur, Kuddāla/Koṭalipa, aurait[8] encore une autre œuvre qui lui est attribuée : le Sahajānanta-svabhāva-nāma (DG 3528). En dehors de cela, c’est un personnage quasiment inconnu, à part légendairement comme un des 84 mahāsiddhas. Dans les Vies des 84 mahāsiddha, il est présenté comme un contemporain de Ratnākaraśānti (T. rin chen 'byung gnas zhi ba), un des professeurs de Maitrīpa. L’Inconcevable lui-même comporte des éléments qui le situent en effet certainement pas avant cette époque. Maitrīpa est celui qui avait redécouvert deux traités attribués à Maitreya, parmi lesquels le Ratnagotravibhāga/Mahāyānottaratantra-Śāstra qui traite de la nature de Bouddha et du « gène » du mahāyāna (S. gotra). A la même époque on voit apparaître l’Hymne au Dharmadhātu (traduction française) (version en tibétain Wylie) attribué à Nāgārjuna, qui va également dans le sens d’un « gène de Bouddha ». L’Hymne au Dharmadhātu reste cependant le cadre du Mahāyāna, mais un Mahāyāna que l’on sent tout proche des sadhānas tantriques. Il mentionne d’ailleurs un « mahāyoga » (Hymne, verset 97) qui est l’activité éveillée pour le bien des êtres, à la façon d’un Samantabhadra bodhisattva.

Le texte de L’Inconcevable (traduction française du tibétain) (version en tibétain Wylie) commence en suivant le cadre de l’Hymne au Dharmadhātu, mais quand est abordé le « gène du Bouddha », on bascule soudainement (à partir de verset 86 de L’Inconcevable) dans le mahāyoga tantrique, et l’on ressent une forte influence shivaïste. On fait allusion au barratage de l’océan de lait (L'Inconcevable, verset 95) et à l’'authentique Seigneur suprême (S. parameśvara) sans second (L'Inconcevable, verset 109), on enseigne le mantra So-Haṁ, l’édification d’un corps parfait (T. grub pa'i gzugs S. siddharūpa) et immortel, le rêve des siddhas. Mais avant tout, les termes « lucidité » (S. prajñā) et « intuition » (S. jñāna), la quintessence de l’intelligence, prennent un sens tout à fait différent et deviennent synonyme du Fluide sans-mort (S. amṛta, soma) et de la Sève vitale (S. rasa), la substance de vie qui anime l’univers. Étant devenu égal au soma mythologique, c’est de la part d’êtres mythologiques qu’il sera reçu au cours de rituels d’offrandes et dans le cadre d’une consécration, qui porte des caractéristiques du mouvement Kaula.

Quand Drakpa Gyeltsen (grags pa rgyal mtshan 12-13ème)[9] écrit sur le ravissement de Zur po che shakya 'byung gnas (10-11ème s.) en recevant L'Inconcevable de Drogmi (affirmant du même coup l’origine, réelle ou non, de ce texte). Il lui fait dire : « Le sūtra de Māyājāla[10] et le sems phyogs de ce vieillard ont été bien enrichis. »[10] Cette phrase contient beaucoup de renseignements, sans doute trop… Elle a pour but d’affirmer la jonction entre le mahāyoga tantrique et les instructions de la « Section de la Conscience » (T. sems sde), désormais connu sous le nom de la Grande complétude (T. rdozgs chen), et cela dès le 10-11ème siècle. Du même coup, cette phrase affirme la conformité de L’Inconcevable bipartite de Kuddāla et le Dzogchen bipartite. Remarquons qu’il est simultanément considéré comme un élément essentiel, et peut-être le plus auhentiquement indien, du cycle sakyapa du Chemin et du Fruit. L’anecdote qui encadre la phrase de Zourpoché, rappelle que Zourpoché avait reçu cette transmission de Drogmi. Les écoles sakyapa et nyingmapa se rejoignent sur le contenu bipartite de L’Inconcevable, et notamment sur la deuxième partie mahāyogatantrique. Ce texte est alors considéré comme une authentification indienne du mahāyoga, que Zourpoché connaissait déjà. Ce n’est pas le contenu du texte qui est "enrichissant", mais son origine indienne authentifiée. Le contenu n’aborde que sommairement les thèses mahāyogatantriques. Pour ce qui est de la première partie plutôt « sems phyogs », elle est très conforme à la thèse de l’Hymne au dharmadhātu (apparu au 10ème siècle) que L’Inconcevable semble suivre de près, à par la bifurcation sur le mahāyoga, là ou l’Hymne s’engage dans les niveaux spirituels des bodhisattvas et l’émanation de mondes purs. Il me semble, sans en avoir des preuves, que L’Inconcevable ait été rédigé après l’Hymne au dharmadhātu, soit au 10-11ème siècle. Il me semble encore, que le commentaire des Distiques de Saraha composé par Advayavajra/Maitrīpa est en dialogue, entre autres, avec L’Inconcevable bipartite, et que Maitrīpa essaie d’intégrer en les réinterprétant les éléments mahāyogatantriques dans un nouveau cadre qui transcende les sūtra et les tantras (la troisième voie). 

Il est alors possible que cette proximité de la vue de Maitrīpa soit une des raisons de l’éloignement de Geu Khougpa, également disciple d’Atiśa, de ceux qui étaient plus proche d’une vue davantage mahāyogatantrique, où le yoga prend la place des perfections dans les Dispositifs (S. upāya).

MàJ161012 : une nouvelle traduction anglaise de l'Inconcevable est disponible sur Budismo Sakya. Elle a été faite par Acharya Lama Migmar Tseten et Loppon Kunga Namdrol.




Illustration : La fontaine de jouvence de Lucas Cranach

[1] Stearns, Luminous Lives, p. 211
[2] Stearns, p. 37
[3] Tibetan renaissance: Tantric Buddhism in the rebirth of Tibetan culture par Ronald M. Davidson p. 195 "Any assessment of these eight subsidiary practices must indicate, as I have tried to do, that with one exception (Acintyddvayakramopadeia), they have no attested Indic text. The authors of the works¡ªprincipally Drakpa Gyeltsen take great pains to identify these works with well-known Indie materials. Yet their attempts are called into question by the observable discontinuity between these specific works and their putative antecedents. Their textual bases, therefore, are fundamentally Tibetan, a reality obscured by the consistent attempt to posit them as Indie texts with Indie tides in the printed version of the Yet-low Book. These works represent a disparate variety of content, running the gamut from the fundamentals of esoteric Buddhism to the most advanced instruction in sexual practice and ultimate reality. Their sources are quite varied as well. They came to Drokmi from a range of informants: two (2 and 3) from Viravajra, perhaps three (5?, 6, 7) from Gayadhara, and one each from Ratna-vajra (1), Amoghavajra (4), and Prajnagupta (8). Their content reveals a clear movement toward homogenization in the vortex of the Sakya institution, for they are consistently capped with instruction in the bodies of the Buddha, and many of them are filled out with a ground (gzhi) / path (lam) / result ('bras bu) structure. Indeed, the movement toward homogenization is often explicit in consideration of the "eight subsidiary practices," and as Gungru Sherap Zang-po pointed out, the Lamdre authors consistendy stated that these eight clarify that which is not otherwise clear in the Lamdre and supplement that which is in need of augmentation."
[4] Davidson, p. 203
[5] Luminous Lives, p. 212
[6] 1. Dohākoṣagīti (T. do ha mdzod kyi glu DG 2224), les Distiques de Saraha
2. Caturmudrāniścaya (T. phyag rgya bzhi rjes su bstan pa DG 2225) de Nāgārjunagarbha
3. Cittavarana vircodhana-nama-prakarana/ Cittavishuddhiprakarana (T. sems kyi sgrib pa rnam par sbyong ba zhes bya ba’i rab tu byed pa otani beijing: 2669) de Āryadeva
4. Prajñājñānaprakāśa (T. shes rab ye shes gsal ba DG 2226) de Devākaracandra/ Śūnyatāsamādhi (disciple de Maitrīpa)
5. Sthitisamuccaya (T. gnas pas bdsus pa DG 2227) de Sahajavajra (disciple de Maitrīpa)
6. Acintyakramopadeśa (T. bsam gyis mi khyab pa’i man ngag DG 2228), traduit par Kśemāṇkura (T. bde ba’i myu gu) et Geu Khougpa
[7] Edité par Samdhong Rinpoché et Vrajvallabh Dwivedi, Central Institute of Higher Tibetan Studies, Sarnath, Varanasi, 1987. 1. Guhyasiddhiḥ (T. gsang ba grub pa) de Padmavajra, 2. Prajñopāyaviniścayasiddhiḥ (T. thabs dang shes rab rnam par gtan la dbab pa grub pa) d’Anaṅgavajra, 3. Jñānasiddhiḥ (T. ye shes grub pa) d’Indrabhūti, 4. Advayasiddhiḥ (T. gnyis su med grub pa’i sgrub thabs) de Yoginī Lakṣmīṅkarā, 5. Vyaktabhāvānugatatattvasiddhiḥ (T. de kho na nyid grub pa) de Yoginī Cintā, 6. Sahajasiddhiḥ (T. lhan gcig skyes grub) de Dombī Heruka, 7. Advayavivaraṇaprajñopāyaviniścayasiddhiḥ (T. de Padmavajra), 8. Acintyādvayakramopadeśaḥ (T. bsam gyis mi khyab pa’i rim pa’i man ngag) de Kuddāla.
[8] Buddha’s Lions, James B. Robinson
[9] Auteur des Chroniques des maîtres indiens.
[10] A po’i mdo rgyu ‘phrul sems phyogs nor du btang*/