dimanche 12 février 2017

Ni le même, ni un autre



« - Nāgasena, celui qui renaît est-il le même ou un autre ?
- Ni le même, ni un autre (na ca so, na ca añño)
. » (Questions de Milinda - Milindapañha).
Nous ne sommes pas le même aujourd’hui que lorsque nous étions un bébé couché sur le dos. C’est l’exemple que donne Nāgasena pour l’individu réincarné. Ni le même, ni un autre. Mais l’exemple ne tient pas. Le bébé que nous étions avait les mêmes parents, etc. L’identité est beaucoup plus forte. Supposons que selon la « loi du karma », nous renaissons comme une amibe. Que pourrait-elle bien avoir d’identique avec l’être humain décédé précédemment ? Certainement moins que ce que nous partageons avec le bébé que nous étions un jour. Pourquoi faire tant de cas d’une « identité » si négligeable ?

Ceux qui prennent la réincarnation au premier degré risquent de passer à côté d’un exercice spirituel valable. Un des exercices spirituels que partagent les bouddhistes et les stoïciens est celui de l’œil divin, de la vision cosmique ou du regard d’en haut. On trouve cet exercice chez Platon, Marc Aurèle, Cicéron, dans le songe de Scipion, mais on le trouve aussi dans le bouddhisme.
« Lorsque par la vigilance l’expert a chassé le manque de vigilance, et qu’il a escaladé les terrasses de la pénétration, sans souci, il regarde les soucieuses créatures : ainsi du haut de la montagne le sage considère les sots d’en bas. » (Dhammapada II Versets sur la vigilance, 28.)[1]
« L’âme du philosophe, transportée au milieu des astres, jette du haut du ciel un regard sur la terre, qui lui apparaît comme un point. Elle se moque alors du luxe des riches. Les guerres pour les frontières que les hommes mettent entre eux lui paraissent ridicules, et les armées qui envahissent les territoires ne sont que des fourmis qui s’évertuent sur un étroit espace. »[2]
On peut évidemment prendre cet « œil divin » au sens premier, en faire un pouvoir (siddhi), et essayer de l’obtenir en demandant aux dieux et démons de l’accorder. Ce serait passer à côté d’une belle méthode d’expansion du moi. Cet exercice est en fait une sorte d’assouplissement spatial permettant de sortir d’une notion de spatialité qui tend à nous enfermer. Cela permet en même temps de prendre du recul des préoccupations humaines et de leur relativité, au même titre que la méditation sur la mort et l’impermanence.
« C'est dans des espaces innombrables, infinis, que l'esprit prend son essor et s'étend pour les parcourir dans toutes les directions en sorte qu'il ne voit jamais aucune borne, aucune limite à laquelle il puisse s'arrêter. Puisque l'espace s'étend à l'infini au-delà des murailles de ce monde, l'esprit cherche à savoir ce qui se trouve dans cette immensité où il peut plonger ses regards aussi loin qu'il veut, et où il peut s'envoler d'un essor libre et spontané. Les murailles du monde s'envolent. Je vois dans le vide immense naître les choses [ ... ] La terre ne m'empêche pas de distinguer tout ce qui, sous mes pieds, s'accomplit dans les profondeurs du vide. À ce spectacle, je me sens saisi d'un frisson de plaisir divin. »[3]
Un autre exercice bouddhiste d’expansion du moi est d’imaginer que tous les êtres ont été nos parents. Il sert à assouplir notre sens d’appartenance et de loyauté partiale. Au lieu de réserver notre bienveillance et loyauté à un petit clan, on y inclue toute l’humanité. Śantideva a écrit en détail comment le sens de loyauté partiale est responsable de bon nombre d’actes négatifs : en faveur des siens et au détriment des autres. Il a aussi conçu l’exercice spirituel de l’échange du soi et de l’autre et celui du Corps social unique.

Pour moi, la méditation sur la réincarnation est un autre exercice d’expansion du moi et d’assouplissement temporel. Au lieu de monter dans l’espace et d’avoir un regard d’en haut, on voyage dans le temps. On s’imagine un autre dans le passé, ou dans le futur. Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Nous appartenons à l’humanité, nous avons des choses en commun avec elle. Aussi bien avec les humains du passé que du futur. En tant qu’humains, nous ne sommes ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres. En régressant dans le temps, en remontant l’évolution des espèces, nous avons aussi des choses en commun avec les autres espèces. Nous ne sommes ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres.

Tous ces exercices ont pour but l’expansion du moi, dans l’espace, dans le temps, en intégrant tous les autres. Ainsi toutes les murailles s’envolent.

***

[1] Dhammapada, Les stances de la Loi, Jean-Pierre Osier, GF Flammarion, p.57

[2] Sénèque, Questions naturelles, I, Prologue, 7-10

[3] Cicéron, De la nature des dieux, l, 21, 54; Lucrèce, De la nature, II, 1044-1047 et III, 16 et 30. Pierre Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique, Gallimard (1995), pp. 310-311

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