mercredi 15 février 2017

Terre pure en travaux


L’Enseignement de Vimalakīrti (Vimalakīrtinirdeśa, Vkn, qui daterait du IIème siècle[1]) est un texte singulier de plusieurs points de vue. « Un joyau de la littérature bouddhique », « frémissant de vie et rempli d’humour », « qui pousse l’indépendance d’esprit jusqu’à l’irrévérence » écrit Etienne Lamotte dans l’avant-propos de sa traduction. Le texte utilise tous les protagonistes et clichés bouddhistes, pour procéder à un inversement de valeurs par jeu, mais aussi pour l’édification du lecteur si celui-ci est un bodhisattva, c’est-à-dire un bouddhiste tourné vers les êtres et engagé dans le monde.

Vimalakīrti par Zhang Daqian (1899-1983)
  Christie's, Hong Kong
Les scénaristes du Vkn sont malicieux et aiment malmener les protagonistes du canon bouddhique. Vimalakīrti est un riche marchand qui habite la ville de Vaiśālī (Basarh, district de Muzaffarpur, au Tirhut). Étant malade ou feignant la maladie il reste couché dans son lit. Les grands protagonistes bouddhistes qui séjournent dans le parc (vana) de la courtisane Āmrapālī (tib. a ma skyong ma) viennent, chacun à son tour, s’enquérir de sa santé. L’action est un va-et-vient entre le parc Āmrapālīvana et la demeure de Vimalakīrti à Vaiśālī. Les scénaristes ont pris toute leur liberté et au chapitre VII, toute l’assemblée réunie chez Vimalakīrti est miraculeusement transporté dans le parc d’Āmrapālī auprès de Śākyamuni, qui ne se déplace pas. L’irrévérence ne va pas jusque-là. En revanche, le buddhakṣetra Abhirati du tathāgata Akṣobhya est miraculeusement introduit dans le parc puis remis à sa place (chapitre XI). Avant d’apparaître en Sahāloka, Vimalakīrti est dit avoir résidé à Abhirati[2]. Quelle est la maladie dont souffre Vimalakīrti ?
« Mañjuśrī, ma maladie durera ce que dureront chez les êtres l'ignorance (avidyā) et la soif de l'existence (bhavatṛṣṇā). Ma maladie vient de loin, de la transmigration à son début (pūrvakoṭisaṃsāra). Tant que les êtres sont malades, moi aussi je serai malade ; quand les êtres guériront, moi aussi je serai guéri. Pourquoi ? Mañjuśrī, pour les Bodhisattva, la sphère de la transmigration (saṃsārasthāna), ce sont les êtres (sattva), et la maladie repose sur cette transmigration. Lorsque tous les êtres échapperont aux douleurs de cette maladie, alors les Bodhisattva, eux aussi, seront sans maladie. »[3]
Un bodhisattva est « malade » de la souffrance du monde. Comment se fait-il que les protagonistes du bouddhisme Śāriputra, Mañjuśrī etc. semblent ne pas souffrir du même mal que Vimalakīrti ? Les réponses de Vimalakīrti sonnent en creux comme une reproche à tout ce beau monde préoccupé par son propre salut et béatitude. La maladie est en fait celle du monde (sahāloka), le champ de Bouddha de Śākyamuni, qui n’est pas libre de souffrances comme les champs de Bouddha parfaits des autres tathāgata, suspendus dans l’espace, construits sur le vide, comme Laputa, le château dans le ciel. Le Vkn semble suggérer que ces « terres pures » sont des fictions vides construites avec de l’espace, du vent dirions-nous, tandis que le champ de Śākyamuni est concret, même s’il est « semblable à l’espace » et « semblable à une illusion magique », c’est-à-dire entre être et non-être.

Laputa
C’est l’objectif des bodhisattvas de transformer le champ de Śākyamuni en un champ parfait à l’aide des « dix bons dharmas », que l’on ne trouve d’ailleurs que sur le champ de Śākyamuni « en cours de construction ». Une fois purifiée et transformée, le sahāloka pourrait être un véritable champ de Bouddha. C’est très clairement une utopie, mais dont le Bouddha semble vouloir montrer qu’elle est réalisable (Ch. I, § 17-20). Tant que cela n’est pas fait, les bodhisattvas seront malades comme Vimalakīrti et mettront en œuvre les « dix bons dharmas ». Si les protagonistes bouddhistes veulent que Vimalakīrti guérisse, il faudrait qu’ils guérissent le monde, qu’ils prennent eux aussi soin de lui, au lieu de se consacrer à leur propre salut.

Un autre message implicite du texte semble être que les « terres pures » situées dans l’espace et dans le vide, et où veulent s’évader les chercheurs de salut individuel en priant le Bouddha en chef du lieu de les y admettre après leur mort, sont guère plus que des rêves creux, faits d'espace et de vide. « Il est impossible de construire un buddhakṣetra dans le vide et il est impossible de le décorer. »[4] Occupez-vous donc de votre sahāloka semble être le message.

Le Vkn explique en outre que ce qui constitue proprement le « champ » de Bouddha, c’est le « champ » de l’activité des bodhisattvas. Un exemple parmi d’autres :
« Le champ de l’effort (prayoga) est le buddhakṣetra du bodhisattva : au moment où celui-ci obtient l’illumination, les êtres établis sur tous les [10] bons dharmas (kuśaladharmapratiṣṭhita) naissent dans le buddhakṣetra. »[5]
Il en va de même pour les autres pratiques de bodhisattva. La pureté des dix bons chemins[6] (daśakuśalakarmapathapariśuddhi) etc. sont le buddhakṣetra du Bodhisattva[7].

La transformation du champ de Bouddha à parfaire de Śākyamuni dépend de la pratique des bodhisattvas. Comme il n’est pas certain qu’un autre buddhakṣetra soit disponible de sitôt, occupons-nous en bien.

***

[1] Vkn, Lamotte, p. 77

[2] Vkn, XI, § 2-3. Il serait donc un genre de nirmāṇakāya.

[3] Vkn, Lamotte, p. 224

[4] Vkn, Ch. I, § 13, p. 113

[5] Vkn, Ch. I, § 13, p. 114

[6] Actes positifs

[7] Vkn, Ch. I, § 13, p. 118

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