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Représentation du "fou de gCod"Chökyi Senge selon Neljorpa FB) |
Chönyön Dharma Senge (gCod smyon/Khams smyon d+harma seng+ge, décédé en 1890) fut un éminent maître bouddhiste tibétain originaire de la région de Sertal au Tibet oriental. Après avoir étudié dans plusieurs monastères, dont celui de Shukgang, il reçut l'enseignement du Chöd du maître Gemang Chöpa et pratiqua intensivement dans plus d'une centaine de lieux sacrés et de charniers. Son principal maître spirituel, Kyabgön Yeshe Gyaltsen, avec lequel il partageait un lien karmique profond, lui transmit les enseignements secrets du Nyingthik. Établissant son siège principal à Gang-ri Tokar, lieu historiquement lié à Longchenpa, il devint un maître influent qui enseigna principalement le Chöd et le Nyingthik à d'innombrables disciples du Tibet oriental et central. Figure clé dans la transmission des enseignements des "trois lions", il contribua significativement à leur diffusion dans le Tibet central, l'est du Bhoutan et d'autres régions. Son héritage perdure à travers ses nombreux écrits et la "tradition de Dharma Senge" qu'il fonda, qui intègre les enseignements du Nyingthik, du Chöd et des divinités pacifiques et courroucées.
Je n’ai aucune idée de l’origine des anecdotes rassemblées dans ce texte. Présenter des instructions comme les dernières instructions d’un maître sur son lit de mort donne évidemment un cachet littéraire supplémentaire à celles-ci. Disons que ce n’est pas le seul “testament” de Dampa Sangyé. On y trouve le style direct, la franchise et la simplicité d’autres paroles attribuées à Dampa Sangyé. “Dampa est connu pour son soutien aux pratiquantes féminines, et il était particulièrement conscient des difficultés spécifiques et mondaines qu'elles devaient surmonter pour consacrer leur vie à la pratique spirituelle”[1].
La nonne Dütsikyi (Jo Mo bDud rtsi sKyid) était une de ses disciples féminines. C’est elle qu’on trouvera au lit de mort de Dampa dont les propos qui suivent.
***
Ensuite, la nonne Dütsikyi, ayant entendu que Dampa était malade, vint lui rendre visite. Dampa étant couché, elle s’adressa à lui.
— Dampa ?
— Oui.
— Vous êtes couché ?
— Je suis souffrant.
— Dampa, qu'est-ce qui vous fait souffrir ?
— Je souffre de l'indivisibilité du corps-esprit (t. lus sems).
— Dampa, dans mon rêve, je vous ai vu monter dans le ciel. Vous êtes mourant ?
Dampa répondit : "Dütsikyi, sois sereine. Un homme qui, distrait toute sa vie durant, est finalement incité à suivre la voie, se trouvant face au Seigneur de la mort (t. ‘chi bdag bdud), quel regret aurait-il ? Un homme qui a toujours ensemencé des champs d'actes non vertueux (s. akuśala), et dont la vie arrive à son terme, que ressent-il dans son cœur ? Un homme qui, en s'appuyant sur le Dharma a su acquérir une indépendance spirituelle, quelles joies divines ne l’attendent ?
Celui qui a commis uniquement des actes non vertueux, se trouvera face aux créanciers du Seigneur de la mort et doit répondre pour ses dettes et défaillances. La fuite n’étant plus possible, que peut-il faire ? Ces gens qui, tout en connaissent la différence entre vertu (s. kuśala) et non-vertu (s. akuśala), ne considèrent pas les conséquences de leurs actes, et n'éprouvent généralement aucune honte envers eux-mêmes. Comme nos aspirations ont été bien servies, nous n’avons pas de souci à nous faire. Réjouis-toi et fais des souhaits."
Dampa lui dit ensuite : "Ma soeur (t. mar jo mo), je te donnerai quelques exemples (t. dpe) pour transformer les adversités en alliés sur la voie : c’est comme l’effet d’un médicament qui transformerait une maladie (t. nad gzhi) en un avantage physique (t. lus zungs). C’est comme le dégoût de l’Errance (s. saṃsāra) [qui devient une force motrice]. C’est comme un criminel incarcéré [qui aspire à racheter ses erreurs].
Un exemple pour les élaborations conceptuelles (s. vikalpa) qui s’évanouissent dans l’étendue de l’ainsité (s. dharmatā) : c’est comme des flocons de neige tombant dans l’eau d’un lac.
Un exemple pour montrer comment toute expérience sensorielle peut devenir un allié [sur la voie] : c’est comme un feu qui se propage d’autant plus que la forêt est dense. Un exemple pour montrer comment en prenant les cinq poisons comme allié, on peut y trouver une connaissance de soi (t. ye shes rang la rnyed pa) : c’est comme de la glace qui en fondant devient de l’eau. Mais passons à autre chose maintenant.
Tant qu'on ne sait pas prendre l’ainsité comme allié, il ne faut pas la prendre pour quelque chose d’externe. Tant qu'on n'a pas sondé le fond de la profonde ainsité, il ne faut pas spéculer (t. gros mi ‘dri) sur une conscience interne (t. nang rig pa). Tant que les caractéristiques (t. mtshan ma) dualistes ne s’évanouissent pas d’eux-mêmes, il ne faut pas mélanger ce qui est Dharma et ce qui ne l'est pas (s. adharma).
Tant que le fruit du triple éveil intérieur (t. sku gsum) ne se manifeste de lui-même, il ne faut pas renoncer à cultiver des racines de vertu (s. kuśala-mūla), certes conditionnées. Tant que toute présomption (t. snyems byed pa) n’a pas disparu, ne laisse pas ta langue pratiquer la vue (t. lta ba) à ta place. Tant que la patience du Dharma (t. chos la bzod pa [2]) n’est pas acquise, ne néglige pas la loi de cause à effet. Tant que le non-soi (p. anatta) de l’individu n’est pas réalisé, ne te sépare pas des exercices spirituels [3]. Tant que la pensée-en soi (t. sems nyid) et l'espace (t. nam mkha') ne sont pas mêlés de façon indivisible, chaque véhicule est vrai en son propre domaine. Ne sois donc ni partial ni sectaire envers le Dharma. C’est ton propre esprit (t. rang sems), voilà (t. ang ge) !"
Dampa dit alors :
"Dütsikyi, imagine les Trois Joyaux au centre de ton esprit, et prends refuge en eux avec foi et respect.
“Protégez des dangers des trois mondes inférieurs, Refuge !”.
Imagine les maîtres de la lignée des siddhas au sommet de ta tête et leur adresse respectueusement cette requête
“Faites émerger la grâce du triple éveil intérieur (sku gsum), Refuge !”
Imagine les cercles des divinités au centre du cœur, et emprègne en (t. rtsal du khyer) ton corps et ta parole.
“Accordez les accomplissements (siddhi) suprême et ordinaires, Refuge ! ”
Les gaṇacakra, baliḥ (t. gtor ma), et samaya aux Mères (s. mātṛ), les ḍākinīs des trois niveaux (t. gnas gsum [4]), observez les de près, tel une ombre, et fais-en une escorte contre les dangers :
”Eliminez tous les obstacles extérieurs et intérieurs, Refuge !”
Voilà !
A la fin :
“En somme, regarde encore et encore ton propre esprit (t. rang gi sems) qui n’est pas un chose (t. vastu). Pas moi, mais un maître qui me ressemble, émergera alors de l'intérieur et viendra à toi, Refuge !" dit-il, et il se recoucha.
***
[2] Expliqué en détail dans les chapitre 7 et 9 du Sūtra Roi des Samādhis (Samādhiraja). Le chapitre 9 aborde "La Patience du Dharma Profond".
[3] Il s’agit sans doute de pratiques remèdes telles que l’entraînement de l’esprit (blo sbyong).
[4] J’interprète gnas gsum (les trois lieux) comme les trois niveaux (sa gsum). Dans les formules de refuge associées à la pratique de gCod, on voit souvent “ma gnas gsum gyi mkha' 'gro ma rnams la skyabs su mchi'o”.
P.e. dans gCod kyi lus sbyin gyi ngag 'don mu tig phreng ba : bla ma la skyabs su mchi'o// sangs rgyas la skyabs su mchi'o// chos la skyabs su mchi'o// dge 'dun la skyabs su mchi'o// lan gsum dang / bka' grub thob gcod yul rgyud pa'i dpal ldan bla ma dam pa rnams la skyabs su mchi'o// ma gnas gsum gyi mkha' 'gro ma rnams la skyabs su mchi'o//
Texte en tibétain Wylie
Texte en tibétain Wylie
yang jo mo bdud rtsi skyid kyis dam pa snyung zer ba thos nas mjal du yong bas/dam pa gzims nas gda' ba la/ dam pa zhus pas ang gsungs/gzims pa tsug lags zhus pas nga na gsungs/ dam pa lags ci skur zhus pas/ lus sems gnyis dbyer med du na gsungs/ dam pa lags nga'i rmi lam na dam pa nam mkha' la bzhud pa zhig rmis na/ da grongs pa min na rung ste zhus pas/ dam pa'i zhal nas/ bdud rtsi skyid soms dang / mi tshe yengs ma lam la bskul nas 'chi bdag bdud dang 'phrad pa'i mi la 'gyod pa e yod na//so nam sdig pa la byas nas tshe zad pa'i mi de'i snying la byed pa e yod na// mdun ma chos la gtad nas gros phugs su rang mgo thon pa'i mi de lha bro re e rdung na/ sdig pa 'ba' zhig byas pas// 'chi bdag bdud kyi jag pa byung ba'i tshe yus can dang mtshang can phrad pa 'dra ste// bros pas ni mi thar ci tsug byed na// lar dge sdig ngo shes nas rnam smin la mi 'dzem pa'i mi 'di tsho//rang gis rang la khrel med rang byas par gda' 'o/ rang re'i mdun ma legs por song bas sems la sdug bsngal ma byed cig /dga' bar soms la gsol ba yang dang yang du thob cig gsungs/
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