Le Bouddha correspond à la conscience et au pôle sujet, le Dharma à ce dont on est conscient et au pôle objet. Pour Jingxi Zhanran (711-782) de l’école Tientai, (dans son œuvre Zhiguan yili) le Dharma correspond à la non-conscience (objet) et le Bouddha à la conscience (sujet). On pourrait donc dire que bien que les êtres évéillés et non-éveillés aient accès à l’ainsité (S. tathātā), leur expérience de celle-ci n’est pas la même. Les êtres évéillés ont accès à la nature éveillée (S. buddhatvā T. sangs rgyas nyid) de l’ainsité, c’est-à-dire de manière consciente, tandis que les êtres ordinaires n’accèdent que sa nature de dharma (S. dharmatā T. chos nyid), de non-conscience. Vu de cette façon, on pourrait dire que les dharma sont des objets sans conscience, sans vie, et que poursuivre les dharma sans conscience est concupiscence, « péché », si on permet une petite comparaison. La mort n’est pas un fait biologique mais la pensée de (=selon) la chair.[1] La résurrection est alors une soustraction affirmative à la voie de la mort. « Ce qui importe, ce n’est pas la circoncision ni l’incirconsion, c’est d’être une nouvelle créature (Gal. 6.15. »
« La voie subjective de la chair, dont le réel est la mort, organise le couple de la loi et des œuvres[2].Tandis que la voie de l’esprit, dont le réel est la vie, organise celui de la grâce et de la foi. »[3]On ferme là cette petite parenthèse. Pour Jingxi Zhanran, les êtres possèdent le principe de non-conscience (S. dharmatā), mais ne sont pas conscients de cette non-conscience. Bien qu’il n’y ait pas de différence entre les êtres éveillés et les non-éveillés, on les distingue provisoirement en ceux qui ont conscience et ceux qui n’ont pas conscience. Mais du moment qu’il y a conscience de la non-conscience, celle-ci n’est plus de la non-conscience. L’objet dont on est conscient n’est alors plus réellement dépourvue de conscience. Quand on est conscient de la non-conscience, [la conscience, la non-conscience, le sujet, l’objet, l’activité mentale et les formes matérielles] s’associent naturellement en une unique anisité (S. tathātā). Sans la non-conscience, la conscience ne pourrait pas être adéquatement appelé nature de bouddha (S. buddhatvā), et sans la conscience la nature de bouddha ne pourrait être établi. Il convient donc de considérér la nature de Bouddha (S. buddhatvā) comme identique à la nature de Dharma (S. dharmatā).[4]
Le plan des dharma (S. dharmadātu T. chos kyi dbyings) est la totalité des dharma, appréhendés et connus par la conscience humaine, et qui peut être considéré de quatre façons selon l’école Huayan[5]. Une première perspective purement « phenomènale » (C. shi), qui est la perception ordinaire, au premier degré, des phénomènes comme étant autonomes et discrets. La deuxième est celle de leur principe (C. li), leur essence qui est justement d’être dépourvue d’essence (S. svabhāva). La troisième perspective est celle de la non-obstruction entre les phénomènes et leur principe (C. li shi wuai), le fait que le manque d’essence des phénomènes ne les empêche pas de faire partie de notre champ expérientiel. La dernière perspective est celle de la non-obstrcution entre les principes (C. shi shi wuai). C’est la conception particulière de l’interdepéndance (S. pratītyasamutpāda) de l’école Huayan/Avataṃsaka sūtra, où tous les phénomènes sont simultanément la cause et l’effet de tous les autres phénomènes.[6] Il ne s’agit pas d’une simple coproduction linéaire, qui est un enchainement de cause à effet, mais de multiples enchainements simultanés véritablement interdépendants. Non-obstruction (C. wuai T. thogs med) est aussi quelquefois traduite par interpénétration.
Déjà, le madhyamaka disait que c’est seulement à la naissance d’un enfant que le père devenait « père » et que l’enfant était ainsi la cause (logique) du père, à même titre que le père était la cause (logique) de l’enfant. Bien sûr le père était aussi une cause biologique. C’est l’application de ce principe logique dans tous les sens possibles. Un exemple connu de cette interdépendance à perte de vue est le filet de joyaux d’Indra. L’interdépendance, et donc la vacuité, est la conscience et la vie avec la bodhicitta comme facteur actif.
***
Illustration : le filet de joyaux d'Indra
Pour une autre mise en abyme voir l'article de David Dubois sur le Traité qui est le moyen de se délivrer (Mokṣopāyaśāstra)
Illustration : le filet de joyaux d'Indra
Pour une autre mise en abyme voir l'article de David Dubois sur le Traité qui est le moyen de se délivrer (Mokṣopāyaśāstra)
[1] Alain Badiou, Saint Paul, la fondation de l’universalisme, p. 74
[2] « Ce qui nous sauve est la foi, et non les œuvres. » « Nous ne sommes plus sous la loi, mais sous la grâce ».
[3] Alain Badiou, p. 79
[4] Buddhist Philosophy, Essential readings, The Deluded Mind as World and Truth, Brook Ziporyn, p. 244-245
[5] Division basée sur les Approches méditatives du Dharmadhātu de l’école Huayan de Dushun (600).
[6]Buddhist Philosophy, Essential readings, Dushun's Huayan Fajie Guan Men (Meditative approaches to the Huayan Dharmadhatu, Alan Fox, p. 74-45
