jeudi 27 mai 2010

Vers la Mahamudra de Gampopa


Gö lotsawa, l'auteur des Annales bleus, écrit au sujet des Dix versets sur le Réel :
"Dans le commentaire du Tattvadaśaka de Maitrīpāda composé par Sahajavajra (un disciple de Maitrīpāda) ce système est expliqué comme une doctrine du Prajñāpāramitā dont la pratique comporte de nombreux éléments tantriques compatibles avec le Hevajra tantra. Maitripada disait de ces instructions qu'elles n'étaient pas basées sur la culture des divinités, qu'elles ne suivaient pas le système des quatre mudrâ et que pour cette raison elles n'étaient pas classées parmi les tantra.[1] "


Gampopa appuyait ses instructions de la Mahāmudrā canoniquement sur le Ratnagotravibhāga (T. rgyud bla ma)[2]), un traité sur le potentiel de l'éveil présent en tous les êtres. Lui-même et ses disciples proches enseignaient leur système de Mahāmudrā en dehors du cadre des tantras, tout en utilisant le nom "Mahāmudrā", originaire des yogatantra supérieurs.

Cela avait donné lieu à de nombreux polémiques. On reprocha à Gampopa, Lama Zhang tshal pa brtson 'grus grags (1123-1193)[3] et d'autres d'avoir nommé "Mahāmudrā" des instructions qui n'étaient pas du domaine des tantras ultimes et qui ne pouvaient, selon eux, donc pas conduire à la réalisation ultime. Ces polémiques n'existaient cependant pas encore du vivant de Gampopa et étaient en partie alimentées par la situation politique au Tibet.[4] Sakya Pandita (1182–1251) avait écrit que le terme Mahāmudrā ne figure pas dans les textes du Prajnāpāramitā et que la gnose (S. jñāna) de la Mahāmudrā ne peut naître que dans le contexte d’une consécration tantrique supérieure.

On trouve cependant l'utilisation du terme "Mahāmudrā" dans le sens de Gampopa dans les œuvres cités d'Advayavajra et son disciple Sahajavajra (Lhan cig skyes pa'i rdo rje). Dans le Commentaire sur les dix versets sur le Réel composé par ce dernier, il est dit clairement :
"Ce qu’on appelle la Mahāmudrā est en essence du domaine des pāramitā, mais elle est associée aux tantras. C’est la connaissance principielle du Réel (T. de bzhin nyid rtogs pa’i ye shes) qui est pourvu de ces trois caractéristiques"[10].
Sahajavajra y cite encore Advayavajra qui avait écrit dans ses "Instructions sur les consécrations" (S. sekanirdeśa T. dbang nges par stan pa) :
"Ceux qui ne suivent pas de méthodes correctives, qui ne réifient pas le Réel et qui ne désirent pas de résultat, ceux-là connaissent la Mahāmudrā[5]."
Sahajavajra ajoute que ceux qui sont libre de ces trois raisonnements (T. dpyad pa gsum) ont accès à la Mahāmudrā. L’ācārya Jñānakirti (T. Ye shes Brags-pa) précise dans "L'Entrée dans le Réel" (S. Tattva-avatāra (T. de kho na nyid la 'jug-pa Tg. rGyud, No. 3709)[6]:
"Les sages pratiquant la Prajnāpāramitā peuvent obtenir la gnose de la Mahāmudrā, même au stade d’un individu ordinaire (S. so so skye bo’i gnas kabs S. pṛthag-jana P. puthujjana), après avoir pratiqué śamatha et vipaśyanā. C’est le signe de l’état irreversible (T. phyir mi ldog pa’i rtags S. avaivartika-liṅgāni)."
En effet, Gampopa avait pour habitude de donner les instructions de la Mahāmudrā en dehors du cadre des yogatantras supérieurs comme en témoigne l'anecdote suivante.
"Vers la fin de sa vie (1153), deux moines venaient le voir en le suppléant une offrande de gtor-ma à la main de leur enseigner le chemin des Techniques (upāya-mārga). « Ayez de la compassion pour nous » ajoutèrent-ils. Gampopa disait à sont intendant qu’il ne voulait pas être dérangé. L’intendant dit alors aux deux moines de demander la Mahāmudrā. Ils s’exécutèrent aussitôt et Gampopa les fit entrer immédiatement et leur donna les instructions sur la Mahāmudrā".[7]
Il avait dit à Dus gsum mkhyen pa (1110-1193), le premier Karmapa :
"J’ai violé l’ordre de mon maître Mila.-Comment cela seigneur ? En donnant les instructions à tous. Et à une autre occasion : -J’ai suivi l’ordre de mon maître. – Comment cela seigneur ? En dédiant toute ma vie à la pratique. "[8]
C’est pourquoi rgod tshang pa (1189-1258) de la lignée Drukpa expliquait que la Mahāmudrā de la Prajnāpāramitā enseignée par Seigneur Gampopa était une doctrine de Maitrīpa.[9]

Suite aux polémiques autour de la Mahāmudrā de Gampopa, aussi bien avec les autres écoles qu'au sein de la lignée Kagyupa, les maîtres des lignées Kagyupa décidèrent qu'il y avait trois types de Mahāmudrā. La première était celle de Gampopa (Maitrīpa), qui était désormais appelé "Mahāmudrā s'appuyant sur les sūtra" (T. mdo lugs). La deuxième était la réalisation de la Mahāmudrā dans le sens tantrique du terme. Il s'agissait de la réalisation véhiculée à travers entre autres les six yogas de la lignée de Tilopa, Nāropa, Marpa. Elle était appelé la "Mahāmudrā qui s'appuie sur les tantra" (T. sngags lugs). Une troisième cas de transmission directe entre maître et disciple était appelé la "Mahāmudrā du Cœur" (T. snying po'i lugs)

Jamgon Kontrul (1813-1900) écrit dans le Trésor de la Connaissance :
" Le premier des trois systèmes est celui de la Mahāmudrā, où ultimement les concepts du Sūtrayāna et Mantrayāna se mèlent et qui est expliquée dans le Commentaire du tattvadaśaka écrit par Ācārya Sahajavajra. Celui-ci explique clairement que la Prajñāpāramitā essentielle, qui est conforme au Mantrayāna, a pour nom la Mahāmudrā et qu'elle est la connaissance principielle (S. jñāna) du Réel (S. tattva) aux trois qualités (S. viṣeśa) spéciales (T. khyad par gsum dang ldan pa)[10].[11]"
Cependant, Gampopa avait bien indiqué lui-même que son système de Mahāmudrā se situait en dehors du cadre de la voie des pāramitā et des tantras et qu'elle constituait une troisième voie, celle de la connaissance ou de la perception directe. Ce n'était pas une invention de sa part, car le commentaire de Sahajavajra suggère déjà la même chose. Ce sera pour une autre fois.

[1] Roerich, Blue Annals p. 977
[2] Mahāyānottaratantra. C'est ce que Gampopa aurait lui-même expliqué à Phag mo gru pa (Blue Annals 632-633)
[3] Disciple du neveu de Gampopa, sgom pa tshul khrims snying po (1116 -1169). Il était le fondateur du monastère et de la lignée Tshal pa, qui s'est éteinte.
[4] 13ème – 15ème siècle. 1232 est l'année dans laquelle Sa skya Paṇḍita publia sa "Classification des trois types d'engagements" (sdom gsum rab dbye) contenant les critiques en question. Plusieurs disciples de Gampopa avaient fondé des monastères et étaient en concurrence avec des monastères Sakyapa pour obtenir les faveurs de la cour chinoise (Mongole Yüan et chinois Ming). Geoffrey Samuel, Civilized Shamans 1993, p. 479 Sur les polémiques voir Enlightenment by a Single Means de David Jackson et dans l'article de Klaus-Dieter Mathes "Can Sutra-Mahamudra be justified?"
[5] Wylie : gnyen po'i phyogs la mi gnas zhing*/ /de nyid la yang mi chags pas/ /gang gis 'bras bu mi 'dod pas/ /de yis phyag rgya chen po shes/
[6] N° 4532 de kho na nyid la 'jugs pa zhes bya ba bde bar gshegs pa'i bka' ma lus pa mdor bsdus te bshad pa'i rab tu byed pa / tattvavatarakhyasakalasugatavacastatparyavyakhyaprakarana.
[7] Blue Annals, p. 461-462
[8] “Les questions de Dus gsum mkhyen pa » dans l’œuvre complet de Gampopa
[9] C’est apparemment rGod tshang pa qui est à l’origine de cette affirmation.
[10] Candrakīrti définit dans le Prasannapadā (dbu ma rtsa ba 'grel ba tshig gsal) que l'être propre (S. svabhāva) de la substance (S. dravya T. rdzas) et l'être propre absolu, la vacuité, ont trois attributs : 1. l'absence de changement (S. avakaritva) 2. l'absence de toute production (S. sarvadānutpada) et 3. l'indépendence d'autre chose (S. paranirapekṣa). A partir de ces trois attributs définis par Candrakīrti la tradition scolastique tibétaine attribue trois qualités particulières (T. khyad par gsum ldan) à l'être propre. Chez Jamgön Kongtrül c'est donc le Réel (S. tattva) qui est 1. non produit par des causes et des conditions 2. inchangeable et 3. indépendant d'autre chose.
[11] SKK [381] Extrait du chapitre de la Mahāmudrā dans la section sur les différentes instructions de Vajrayāna dans le Trésor de la connaissance (shes bya kun khyab). Le texte qui a servi de base à la traduction a été publié par la Maison d'édition du peuple (mi rigs dpe skrun khang) en trois volumes, 1982 (ISDN M17049(3)28). La partie traduite se trouve dans le volume III (smad cha), pages 375 à 390.

2 commentaires:

  1. Bonjour
    il y a aussi un autre article très intéressant:
    "Blending the Sūtras with the Tantras: The Influence of Maitrīpa and his Circle on the formation of Sūtra Mahāmudrā in the Kagyu Schools" by Klaus-Dieter Mathes in Tibetan Buddhist Literature and Praxis : Studies in its Formative Period, 900-1400, PIATS 2003:
    cela fait plaisir d'avoir un bon blog en français

    obobinde

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  2. Merci Nicolas. Je n'ai pas lu cet article, mais je pense que le Ratnagotravibhāga (T. rgyud bla ma) doit y jouer un rôle important.

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