mercredi 11 janvier 2012

Suspendu



Sextus Empiricus donne la définition suivante du scepticisme ou pyrrhonisme.
« Le scepticisme est une faculté, un pouvoir d’opposer représentations sensibles et conceptions intellectuelles de toutes les manières possibles, pour en arriver, étant donné l’égale force propre aux choses sensibles et aux raisons, d’abord à l’équilibre la suspension du jugement et ensuite à la quiétude de l’âme. »[1]
Le même passage ailleurs :
« Le scepticisme est la faculté de mettre face à face les choses qui apparaissent aussi bien que celles qui sont pensées, de quelque manière que ce soit, capacité par laquelle, du fait de la force égale qu’il y a dans les objets et les raisonnements opposés, nous arrivons d’abord à la suspension de l’assentiment, et après cela à la tranquillité. »[2]
Les choses qui apparaissent sont les choses sensibles, perçues à travers les cinq facultés sensorielles, et qui sont opposées aux choses intelligibles ou des choses pensées. Dans l’approche sceptique on ne cherche ni comment apparaissent les choses sensibles, ou plus exactement les représentations sensibles, ni comment sont pensées les choses intelligibles, mais on les prend simplement, telles quelles. Des impressions, représentations et opinions différentes peuvent se produire à partir de la même réalité empirique.

À toute opinion peut s’opposer une opinion égale, de force égale. Dans le cas d’une opposition d’opinions opposées le sceptique suspend tout jugement ou assentiment, c’est « l’arrêt de la pensée du fait duquel nous ne rejetons ni nous ne posons une chose. »[3] Cela s’appelle la non-assertion (G. aphasia), qui est « le renoncement à l’assertion entendue au sens général, dans lequel nous disons que se trouvent incluse aussi bien l’affirmation que la négation, de sorte que la non-assertion est un affect qui nous empêche de dire que nous posons ou rejetons quelque chose. »[4] Le fait de ne pas donner son assentiment à aucune opinion, de ne pas pencher (T. phyogs med) vers un côté (G. arrepsia) crée une suspension (G. épochè) favorisant la tranquillité (G. ataraxia) en matière d’opinions (S. prapañca).
« En effet, celui qui affirme dogmatiquement que telle chose est naturellement bonne ou mauvaise est dans un trouble continuel. Quand il lui manque les choses qu’il considère comme bonnes, il estime qu’il est persécuté par les maux naturels et il court après ce qu’il pense être les biens. Les a-t-il obtenus, il tombe dans des troubles bien plus nombreux du fait qu’il est dans une exaltation sans raison ni mesure, et que, craignant un changement, il fait tout pour ne pas perdre ce qui lui semble être des biens. Mais celui qui ne détermine rien sur les biens et les maux selon la nature n fuit ni ne recherche rien fébrilement ; c’est pourquoi il est tranquille. »[5]
Pour Nāgārjuna, le trouble de l’homme est causé par huit opinions dites « extrêmes » qui forment deux paires d’opinions de force égale. Nāgārjuna recommande de ne pas pencher vers aucun des huit pôles (cessation-production, anéantissement-durée, diversité-unité, arrivée-départ) qui ne sont que des opinions (S. prapañca) et il rend hommage au Bouddha, qui avait enseigné par compassion, le cours authentique menant à l’abandon de toutes les opinions.[6]
« 27,29. Et puis, étant donné que tous les êtres sont vides [d’une identité qui leur appartienne en propre], à propos de quoi, dans l’esprit de qui, de quelle nature et pour quelle raison, des opinions concernant l’éternel, etc., pourraient-elles prendre naissance ? »
Celui qui dogmatise pose comme existante la chose à propos de laquelle il dogmatise, alors que le sceptique pose de telles expressions comme n’étant pas absolument existantes. ( (Pellegrin), 1997) I, 7 p. 61). Le système des critères ou jugements valides (S. pramāṇa) a pour but de démontrer (S. siddhi) ou déterminer une chose ou un raisonnement comme vrai ou faux. Le système de la Mahāmudrā dont l’origine est attribuée à Nāgārjuna est l’absence de jugement de ce qui se présente. Rien n’est ni jugé, ni mesuré, ni pesé, ce qui conduit à « l’arrêt de la pensée », qui est en fait l’arrêt des opinions émises au sujet de ce qui se présente. On ne cherche pas à faire le ménage dans « ce qui se présente », on ne cherche pas à manipuler les causes (T. rgyu) en vue d’effets (T. ‘bras bu) souhaités et ainsi à vouloir contrôler « ce qui se présentera ».

En concevant des éléments déterminés, ainsi que leur causalité, on conçoit des actes négatifs, des voiles etc. ainsi que les remèdes pour les éliminer, qui seront ainsi posés comme existants. En appliquant un remède à un défaut que l’on veut éliminer, on affirme du même coup l’existence de ce défaut en lui attribuant une réalité. Non seulement, concevoir des défauts à éliminer et les remèdes censés les éliminer créent une impasse, mais empêchent la quiétude (S. nirvāṇa).
« 25,1. Si tout ce qui est donné dans l’expérience est vide, il n’y a plus ni apparition, ni disparition. Qu’y aura-t-il, soit à éliminer soit à arrêter, pour donner lieu au nirvāṇa ? »[7]
L’abandon des (8) opinions, qui est la vacuité qu’enseigne Nāgārjuna, débouche sur la tranquillité. Mais celle-ci n’est pas une quiétude inerte.
« La vacuité est enseignée en vue d'éliminer toute opinion (S. prapañca). Aussi l'objectif de la vacuité est la cessation de toute opinion (S. prapañca). [En réponse à ceux qui reprochent la vacuité d’être une vue nihiliste : ] Vous qui interprétez la vacuité comme néant (S. nāstitva) et qui en ce faisant continuez la toile des opinions, ne connaissez pas l'objectif de la vacuité. Comment pourrait-il y avoir du néant dans la vacuité, qui est essentiellement la cessation de toute opinion ? Ce que signifie la production conditionnée (S. pratītya-samutpāda) la vacuité signifie aussi. Mais ce que signifie le non-être (S. abhāva), la vacuité ne signifie pas. » [8]
Tout comme « l’arrêt de la pensée » n’est pas un blanc inconscient, la vacuité n’est pas un néant. Et le non-agir n’est pas de l’inaction[9]. La tranquillité que propose Nāgārjuna, et qui est l’idéal du bodhisattva, prend le beurre et l’argent du beurre. Le projet du bodhisattva est l’élimination de la souffrance, sans faire la distinction entre la sienne propre et celle d’autrui, en se servant de la causalité et en continuant de fonctionner dans le monde. Il n’en va pas autrement pour le sceptique :
« Donc en nous attachant aux choses apparentes, nous vivons en observant les règles de la vie quotidienne sans soutenir d’opinions, puisque nous ne sommes pas capables d’être complètement inactifs. Cette observation des règles de la vie quotidienne semble avoir quatre aspects : l’un consiste dans la conduite de la nature, un autre dans la nécessité de nos affects, un autre dans la tradition des lois et des coutumes, un autre dans l’apprentissage des arts ; par la conduite de la nature nous sommes naturellement doués de sensation et de pensée ; par la nécessité des affects la faim nous mène à de la nourriture et la soif à de la boisson ; par la tradition des lois et des coutumes nous considérons la piété, dans la vie quotidienne, comme bonne et l’impiété comme mauvaise ; par l’apprentissage des arts nous ne sommes pas inactifs dans les arts que nous acceptons. Mais nous disons tout cela sans soutenir d’opinions.»

***
Illustration : Nagarjuna et Sextus Empiricus

[1] Les sceptiques grecs - textes choisis, Dumont, 1966, p. 9
[2] Esquisses pyrrhoniennes, Pellegrin, 1997, I, 4 p. 57
[3] (Pellegrin), 1997), I,4 p. 59. bsal bzhag ou dgag sgrub
[4] (Pellegrin), 1997), p. I, 20 p. 159
[5] (Pellegrin), 1997), I, 12 p. 71
[6] Stances du Milieu par excellence, Buguault, 2002, 27,30 p. 364
[7] Stances du Milieu par excellence, Buguault, 2002, p. 325
[8] Introduction To The Middle Way: Chantrakirti's Madhyakavatara, 24.7, p. 491/ Chatterjee p. 336
[9] Voir aussi la Bhagavad-gītā  III, 4,5 : « Il ne suffit pas de s'abstenir d'action pour se libérer de l'acte (karma) ; l'inaction seule ne mène pas à la perfection. Jamais personne ne saurait un seul instant demeurer entièrement inactif ; malgré qu’il en ait, du fait des guṇas issus de la prakṛti, chacun est condamné à l’action. » (S. Na karmaṇām anārambhān naiṣkarmyam puruṣo ‘çnute/ na ca sannyasanād eva siddhiṃ samadhigacchati/ Na hi kaçcit kṣaṇam api jātu tiṣṭhaty akarmakṛt/ Kāryate hy avaçaḥ karma sarvaḥ prakṛtijair guṇaiḥ/) Emile Sénart p. 11

2 commentaires:

  1. Bonjour,

    Excellent post (comme d’habitude).

    Sauf que le pyrrhonisme de Sextus n’est peut-être pas celui de Pyrrhon. C’est du moins la thèse (convaincante) de Marcel Conche, dans son ouvrage intitulé "Pyrrhon ou l’apparence". Selon lui, la philosophie de Pyrrhon est une philosophie de la non-différence (adiaphorie) dans les choses, exprimée par le «pas plus ».

    "Les choses, dit-il, il les montre également non différentes, non mesurables, non décidables. C'est pourquoi ni nos sensations, ni nos jugements, ne peuvent, ni dire vrai, ni se tromper.
    Par suite, il ne faut pas leur accorder la moindre confiance, mais être sans jugement, sans inclination d'aucun côté, inébranlable, en disant de chaque chose qu'elle n'est pas plus qu'elle n'est pas, ou qu'elle est et n'est pas, ou qu'elle n'est ni n'est pas."

    On notera au passage la présence du tétralemme, souvent utilisé par Nagarjuna, mais aussi la différence apportée par le « pas plus » - qui a, peut-être, l’avantage sur la simple négation de ne pas permettre de la comprendre comme une nouvelle affirmation (négative).

    Pyrrhon est donc plus radical que Sextus car la non-différence est sans limites, l’apparence pyrrhonienne ne cache rien, aucune autre réalité. Le jugement n’est pas suspendu en constatant une égalité, puisque celle-ci présuppose des différences (ne serait-ce que de quantité), mais il est purement et simplement aboli. Non pas comme dans la suspension à (et pour) un moment déterminé, mais du fait que les choses sont non-différentes.

    Patrick Carré parle alors d’une « grande épochè ». Idem on pourra parler d’une « grande ataraxie », car dans un cas comme dans l’autre, en vertu de ce principe de non-différence, rien ne peut venir s’y opposer, ni pensées, ni actions.

    Il y a aussi une sorte d’humour (ou de lucidité) dans la position pyrrhonienne, une ironie qui s’applique à elle-même.
    "Car d'une manière générale, le Pyrrhonien ne détermine rien, et pas même ceci que rien n'est déterminé; mais, dit-il, c'est sans avoir de quoi exprimer notre conception que nous parlons."

    Cordialement.

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    1. Bonjour Space,

      Complètement d'accord avec vous. Je suis un grand fan moi-même de Marcel Conche et comme vous j'avais aimé son livre sur Pyrrhon. Oui, le Pyrrhonisme de Pyrrhon semble plus pur et plus mystique. J'avais hésité d'écrire "scepticisme ou pyrrhonisme", mais comme le pyrrhonisme était le nom sous lequel le scepticisme était connu dans le passé (Pascal etc.), je l'avais quand même ajouté.
      Je voulais écrire et je vais écrire sur le pyrrhonisme. La formule "pas plus [ainsi qu'ainsi], rappelle certaines formules des maîtres hindouistes et bouddhistes du 9-10ème siècle. Et l'in-différence la thèse de l'égalité de tous les dharmas dans leur essence, p.e. dans le Samādhirāja (sarvadharmasvabhāvasamatāvipañcitasamādhirāja).
      Sextus est intéressant, puisqu'il donne une version du pyrrhonisme, qui résume la situation du scepticisme de son époque, après les diverses attaques des dogmatiques, à qui il donne la réplique.

      Joy

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