dimanche 12 février 2012

Sur le dharmakaya

Les Prajñāpāramitāsūtra, dont la composition s’étend de -200 à 100, avaient fait l’objet de nombreux commentaires (500-1200), selon différents points de vue, que l’on peut résumer en ceux qui s’appuient sur le Milieu par excellence (Madhyamaka) et ceux qui s’appuient sur le Yoga (Yogācāra), respectivement une approche négative et l'autre positive. Les théories du Yogācāra s’appuient sur cinq traités qui sont attribués à Maitreya, et furent reçus, diffusés et commentés par Asaṅga et Vasubandhu. Le traité qui s’intitule Abhisamayālankāra (T. mngon rtogs rgyan) est un commentaire des Prajñāpāramitāsūtra, selon le point de vue du Yogācāra et qui résume le cheminement vers l’éveil, tel qu’il est conçu par cette école. Ce texte, essentiel du bouddhisme tibétain, avait fait l’objet de nombreux commentaires en Inde et au Tibet. Et le huitième chapitre[1], qui traite du corps spirituel (S. dharmakāya), avait fait l’objet de vifs débats sur la nature d’un bouddha et de ses intuitions.

John Makransky, universitaire américain relié au Boston College et instructeur de méditation, a écrit un excellent livre sur l’histoire de ces débats et sur le concept du corps spirituel d’un Bouddha dans son livre Buddhahood Embodied: Sources of Controversy in India and Tibet[2], dont on peut souhaiter qu’il sera traduit un jour en français.

Dans le canon pāli, le Bouddha explique déjà que les bouddhas sont ceux dont le corps est le dharma (ou les dharmah).

« Je suis un fils véridique du Bouddha, né de sa bouche, né du dharma, créé par le dharma, un héritier du dharma. Pourquoi ? Parce que les bouddhas sont ceux dont le corps est dharma (P. dhammakāya). » (Digha Nikaya 3.84)
Il est difficile de rendre le terme dharmakāya en une seule traduction, puisque son sens diffère selon les écoles et les époques. Pour les écoles des auditeurs, tels les sarvāstivādins (« Tout existe »), les buddhadharma, c’est l’ensemble des qualités spirituelles d’un bouddha (P. dhammakāya). Un bouddha est l’ensemble de ses qualités, et prendre refuge en le bouddha est s’appuyer sur ses qualités pour les développer soi-même. Mais le mot dharma ne se limite pas uniquement aux qualités/propriétés d’un Bouddha (S. aśaikṣa dharmah T. mi slob pa’i chos)/ anasrāva, mais peut se référer à toutes les propriétés (dharma), qui constituent les objets de la conscience mentale, tout comme les objets sensoriels sont les objets des facultés sensorielles, donc aussi les propriétés contaminées (sasrāva dharmah T. zag bcas kyi chos).

La nouveauté introduite par les Prajñāpāramitāsūtras est de considérer les objets mentaux (dharma) comme dépourvus de la permanence apparente et de l’essence individuelle qu’ils semblaient avoir dans l’analyse abhidharmique des sarvāstivādins. Ceux-ci décomposaient les compositions, physiques ou mentales, en leurs éléments ultimes (dharma) : des atomes et des instants de conscience (S. paramārthasat)[3]. La lucidité (S. prajñā) consistait alors à voir à travers la permanence apparente et l’essence individuelle y compris de ces éléments ultimes. La même absence d’essence et de permanence dans les propriétés contaminées (S. sasrāva dharmah) était désormais appliquée aux qualités spirituelles d’un bouddha et à la coproduction conditionnée. La lucidité avait pour objet l’absence d’essence (S. svabhāva-śūnyatā) de tous les phénomènes (S. dharma), comme la véritable nature (S. dharmatā) de ceux-ci.

« Ni, Fils de noble famille, le Tathāgata est différent des phénomènes, car ce qui constitue l’ainsité de ces phénomènes (dharmanam tathātā), ce qui est l’ainsité de tous les phénomènes, ce qui est l’ainsité du Tathāgata, est justement cette même ainsité. Car l’ainsité n’a pas de division. Cette ainsité est une, Fils de noble famille. L’ainsité n’est pas deux, ni trois. L’ainsité dépasse l’énumération, puisqu’elle n’est pas un être (S. asattvat).[4] »
Après ce passage Dharmodgata enseigne à Sadaprarudita la métaphore de la personne asoiffée qui prend un mirage pour de l’eau véritable. En s’appuyant sur les phénomènes sans connaître leur absence de permanence et d’essence, on prend pour véritable ce qui ne l’est pas et on ne sera pas désaltéré. Donc au lieu des qualités spirituelles pures (S. anasrāva dharmah), c’est l’ainsité des phénomènes (dharmanam tathātā) qui constitue le véritable corps des bouddhas (dharmakāya). Et c’est ce bouddha qui est le véritable refuge.




[1] Makransky a décélé l’influence de trois traditions : Abidharma, Yogācāra et Prajñāpāramitā dans ce huitième chapitre (p. 18).
[2] Makransky, John J. Buddhahood Embodied: Sources of Controversy in India and Tibet. Albany, NY: State University of New York Press, 1997.
[3] (Makransky, 1997), p. 29
[4] "Nor, son of the family, is the Tathagata other than the dharmas, for that which is the thusness of these dharmas (dharmanam tathata), that which is the thusness of all dharmas, that which is the thusness of the Tathagata, is just this one thusness. For thusness has no division. This thusness is just one, son of the family. Thusness is not two, not three. Thusness is beyond enumeration because it is not a being (asattvat)." Aṣṭasāhasṛkā, Conze, Perfection of Wisdom in Eight Thousand Lines,
pp. 291-92

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