mardi 24 septembre 2013

Superbouddha



En occident, le Bouddha avait longtemps été considéré, comme une sorte de superhéro-rationnel-des-Lumières parmi les fondateurs de religions. Il suffit de bien lire toute la littérature bouddhiste, y compris du bouddhisme pāli, et de regarder les croyances et les pratiques des adeptes du bouddhisme, pour voir qu’il n’en est rien. Donald S. Lopez Jr. a tenté de faire passer au parinirvāṇa ce « Bouddha scientifique » dans son livre The Scientific Buddha.

Il est cependant vrai que le Bouddha avait donné quelques outils pragmatiques, qui avaient sans doute contribué à cette méprise. Il y a la parabole de la flèche empoisonné, le Sunakkhatta Sutta qui sert d’éclairage de celui-ci, le Simsapa Sutta sur la poignée de feuilles, le Cankī Sutta sur les fondements fragiles de la Vérité transmise, l’Avyakata Samyutta sur la futilité des spéculations stériles, les nombreuses attaques contre les pratiques superstitieuses et l’incitation à une réflexion saine.

Si on suivait les directives que le Bouddha avait donné dans ces suttas et qu’on les appliquait au « Bouddha » et au « bouddhisme », ils n’en sortiraient pas entièrement indemne…
« Ainsi, ô Mâlunkyâputta, qu’ai-je expliqué ? J’ai expliqué la souffrance. J’ai expliqué la cause de la souffrance. J’ai expliqué la cessation de la souffrance. J’ai expliqué le chemin qui mène à la cessation de la souffrance. Pourquoi cela, ô Mâlunkyâputta ? Parce que c’est utile, fondamentalement lié au but de la conduite pure, que cela conduit au renoncement, au détachement, à la cessation, à la tranquillité, à la vue profonde, à la réalisation complète, au nirvâna. C’est pour cela que je les ai expliquées. »
(Cûlamâlunkyâsutra, Traduction de Philippe Cornu).
« Ainsi Bhikkhus, il en est de même pour l'ensemble des connaissances que j’ai accumulées au cours de mon expérience, qui sont bien plus nombreuses que les choses que je vous ai enseignées, dont le nombre est restreint.
Pourquoi ne vous ai-je pas parlé de toutes ces choses ?
Parce que ces connaissances ne sont pas source de développement, de progrès dans la Vie Sainte et parce qu’elles ne conduisent pas à l’extinction du désir, à sa diminution, à la cessation, à la paix, à la compréhension directe, à l’éveil, à Nibbana. Voilà pourquoi je ne vous en ai pas parlé. » (Samyutta Nikaya LVI 31)
Quelques sujets dont le Bouddha n’a pas parlé.
« L'univers est-il éternel ou est-il non éternel? L'univers a-t-il une limite ou est-il sans limite? Le principe vital est-il la même chose que le corps ou le principe vital est-il une chose et le corps une autre chose? Le Tathagata existe-t-il après la mort ou n'existe-t-il pas après la mort ? Existe-t-il et à la fois n'existe-t-il pas après la mort? Ou bien est-il non existant et à la fois pas non existant après la mort ? » (Culamalunkya-sutta)

L’origine de l’univers (cosmogonie), l’origine des dieux (théogonie), leur généalogie et leurs associations avec le genre humain ne sont donc pas des questions que le Bouddha, qui professait les directives ci-dessus, aurait approuvées. Il se voyait plutôt comme un chirurgien, qui agissait dans l’urgence, avec précision et avec pragmatisme, et dont l’outil favori fut le lancet.
« Imagine, Sunakkhatta, qu’un homme soit blessé par une flèche savamment empoisonnée. Ses amis et relations, connaissances et parents, lui trouvent un médecin-chirurgien, celui-ci ouvre les lèvres de la blessure avec un scalpel et cherche la pointe de flèche avec une sonde. Il l’extrait et aspire le poison, mais des traces de ce poison subsistent. Pensant qu’il n’en reste pas, le chirurgien prescrit :
— Voilà, mon ami. La flèche est extraite, le poison retiré, et il n’en reste rien. Mais il subsiste un risque (à cause de la blessure). Mange donc des nourritures appropriées, non des nourritures impropres. Car si tu mangeais de ces dernières, la blessure pourrait suppurer. Nettoie de temps en temps la blessure, oins de temps à autre ses lèvres. Si tu ne le faisais pas, du pus et du sang pourraient en recouvrir les bords. Ne te promène pas dans le vent chaud. Si tu le faisais, des poussières et des barbes d’épis pourraient brûler les lèvres de ta blessure. Il faut donc, mon ami, protéger ta blessure et la soigner. »
.../...
« J’ai composé cette image, Sunakkhatta, pour bien faire comprendre le sens. La blessure symbolise les six portes personnelles (les cinq sens physiques et la faculté de connaître). Le poison représente l’aveuglement (avijjā), et la flèche le désir premier. La sonde correspond à la vigilance, et le scalpel à la sagacité pure. Le médecin-chirurgien représente le Tathāgata accompli et parfait Bouddha. » Sunakkhatta Sutta
L’outil principal est donc le scalpel, la sagacité pure (prajñā), ou encore « la sagesse », mais une sagesse semblable au scalpel, qui dissèque la réalité apparente et qui la sonde. Et le chirurgien Bouddha propose de sonder les discours sur la réalité[1] (MN 95 - Cankī sutta), transmis de génération à génération. Comment sonder un discours dont on est convaincu, que l’on préfère, transmis par la tradition, que l’on a bien assimilé et que l’on croit ? En demandant à ceux qui y adhèrent si ce que dit ce discours, ils le savent par eux-mêmes, et qu’ils le voient par eux-mêmes ?
« Et parmi les brahmanes Voyants (ṛṣi) du passé, les inventeurs des hymnes, les compositeurs des hymnes – ces anciens hymnes que l’on récite, répète et collectionne, que les brahmanes d’aujourd’hui chantent, récitent en répètant ce qui avait été dit, ce qui avait été énoncé – à savoir Atthaka, Vamaka, Vamadeva, Vessamitta, Yamataggi, Angirasa, Bharadvaja, Vasettha, Kassapa & Bhagu : y avait-il un seul parmi eux qui dit « Cela nous le savons, nous le voyons ; seul cela est vrai ; tout le reste est sans valeur ? »[2] 
Ceux qui transmettent ce Verbe de génération en génération, en le chantant, récitant et répétant, sans savoir et voir par soi-même, et en disant que le reste est sans valeur, sont comme des aveugles guidant des aveugles
« Kalamas, ne vous laissez pas guider par ce que vous avez entendu dire ni par les traditions. Ne vous laissez par guider par l'autorité des textes religieux, ni par la simple logique ou les allégations, ni par les apparences, ni par la spéculation sur des opinions, ni par des vraisemblances probables, ni par la pensée : ‘Ce religieux est notre maître spirituel’. » (Kalama sutta)
Comment éviter un discours sur la réalité répété par un aveugle ? En voyant par soi-même si la personne qui tient un tel discours est libre d’aveuglement, d’aversion et de convoitise, qui l’empêcheraient de connaître et de voir directement par elle-même la réalité. Pour connaître et voir directement la réalité par soi-même, il faut à son tour se débarrasser de l’aveuglement, de l’aversion et de la convoitise à l’instar de cette personne (voir Cankī sutta) .

***


[1] Vedas with their vocabularies, liturgy, phonology, & etymologies, and the histories as a fifth; skilled in philology & grammar, well-versed in cosmology & the marks of a great man

[2] "And among the brahman seers of the past, the creators of the hymns, the composers of the hymns — those ancient hymns, sung, repeated, & collected, which brahmans at present still sing, still chant, repeating what was said, repeating what was spoken — i.e., Atthaka, Vamaka, Vamadeva, Vessamitta, Yamataggi, Angirasa, Bharadvaja, Vasettha, Kassapa & Bhagu: was there even one of these who said, 'This we know; this we see; only this is true; anything else is worthless?'

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