samedi 21 décembre 2013

Pure conscience

Théoriquement, quand on fait abstraction du perceptible, du sensible et de l’intelligible on aboutit au spirituel, ou à la pure conscience. Selon certains, le pur amour ou la foi nue opérerait alors l’union avec Dieu. Si la pure conscience est possible, elle serait une sorte de récipient neutre capable d’être rempli par les contenus les plus divers. Ou une feuille blanche, dans le sens de vide, sur laquelle on peut tout inscrire. Mais tout ce que l’on puisse dire ou imaginer au sujet de la « pure conscience » sera forcément du domaine du perceptible, du sensible et de l’intelligible. Un récipient est une image, tout comme son contenu, quelque soit leur nature. Il semblerait que la « pure conscience » ne soit « accessible » qu’à travers un raisonnement. Autant dire qu’elle est inaccessible, ce que l’on n’a pas manqué de faire.

Dans la pratique, tout « esprit » se manifeste par un corps. Cette phrase trahit d’ailleurs l’a priori de l’opposition esprit-matière ainsi que de l’antériorité de l’esprit, ce qui pourrait suggérer que l’esprit puisse précéder et donc « exister » avant « le corps ». Ce que nous constatons et tout ce que nous vivons est une union indissociable corps/esprit. Nous pouvons faire quasiment le même raisonnement en remplaçant esprit par vie. La vie se manifeste dans un corps, un ensemble « animé ». De nouveau, cette formule trahit un a priori, dans lequel une force ou une énergie animerait « de la matière ». Une force ou une énergie qui ne serait pas elle-même « de la matière », et une « matière » qui serait inerte sans cette force.

Dans les spéculations métaphysiques, toute énergie qui anime la matière inerte est déclarée être de même nature. Ce serait la même énergie qui se démultiplie et anime tous les corps. Et cette énergie proviendrait de la même source unique. Elle viendrait de cette source et elle retournerait (ultimement) à cette source. Mais on peut faire le même raisonnement avec, par exemple, un mal de tête. Un mal de tête qui vient et qui repart. Quand on souffre de nouveau d’un mal de tête, on pourrait dire que « le » mal de tête est de retour. En réifiant le mal de tête de cette façon, c’est-à-dire en lui attribuant une existence indépendante et une essence qu’il n’a pas au fond, nous pouvons imaginer que « le » mal de tête va et vient. Et dans ce cas, il doit bien aller quelque part. D’ailleurs, d’autres personnes peuvent aussi être visitées par des maux de tête. En fait, il pourrait s’agir du même mal de tête, qui se démultiplie et se manifeste en différentes personnes. L’endroit d’où il vient et où il repart serait alors sa source unique. Elle doit exister quelque part et d’une quelconque façon, car j’ai bien mal à la tête de temps à autre, tout comme d’autres. Ce type de raisonnement est comme celui que tient Molière sur la vertu dormitive de l’opium, mais à l’échelle cosmique.

Selon ce type de raisonnement, tout ce qui est vivant serait dotée d’énergie vitale, comme si celle-ci s’ajoutait à quelque chose. Et comme « l’énergie vitale » de l’un ressemble comme deux gouttes d’eau à celle d’un autre, toute cette énergie vitale forme un océan d’énergie vitale, à la saveur unique. Cela est possible à cause des merveilles du langage.

Nāgārjuna écrit dans le Traité du Milieu[1] :
« Lorsqu'existe l'appropriation se produit l'existence de l'appropriateur. Lorsque l'appropriation n'existe pas, il se libérera et l'existence n'aura pas lieu. »
Ou encore chez Śavaripa, le maître de Maitrīpa, dans son Dohākośanāma Mahāmudropadeśa (T. do ha mdzod brgyad ces bya ba phyag rgya chen po'i man ngag gsal bar ston pa'i gzhung verset n° 6).
« Un propriétaire possède des biens
Mais s’il n'y a jamais eu de propriétaire, que pourrait-il bien posséder ?
Si la conscience (S. citta) existe, il est logique que les choses existent
Mais en l'absence de la conscience qu'est-ce qui percevrait les choses ?
»
Idem pour la création. S’il existe une création, il doit y avoir un créateur, mais si rien n’a été créé, il n’y a ni création, ni créateur.

Ainsi, des agents et des effets peuvent apparaître par le langage et le raisonnement, mais sans avoir d’existence par eux-même, indépendamment de tout. De même par le raisonnement, on peut concevoir par abstraction d’une conscience pure, qui serait le récipient, ou le témoin, de toute expérience perceptive, sensible et intelligible. Mais pour la science il n’y a pas de « conscience » sans « corps » et il n’y a pas d’énergie vitale qui anime (et donc précède) la matière. Nous parlons bien de « vie » et de « conscience », mais ce que recouvrent ces termes est très complexe.

Cela ne veut pas dire que tout ce qui est relatif à l’esprit et à la pure conscience etc., c’est-à-dire les objectifs d’une vie « spirituelle », devrait être écarté. Seulement, concevoir une pure conscience, c’est-à-dire une conscience qui existe par elle-même, indépendamment d’autre chose, semble donner lieu à des constructions métaphysiques qui n’ont pas de fondement. « La conscience », si l’on veut partir de cet a priori, est uniquement « là » en sa forme « impure », c’est-à-dire mêlée à « de la matière », « incarnée » dans des individus qui font eux-même partie d’une société, et qui communiquent les uns avec les autres, grâce à « la conscience » et « le langage ». Mais la conscience et le langage peuvent-ils exister sans cette société d’individus, et sans le support du corps ? à l’état pur ? C’est peu probable.

A quoi conduit l’idée d’une pure conscience, car cela ne s’arrête pas là ? Elle est personnifiée. On lui attribue une volonté qui précède la création, l’organisation du chaos, l’animation de la matière. Bref, cela conduit à la cosmogonie et la théogonie, qui sont à l’origine de nombreuses religions. Quelque soit la réalité cosmogonique ou théogonique, la conscience n’est pas « pure », c’est-à-dire autonome et vide de contenu perceptible, sensible et intelligible. Elle est « incarnée » et au centre notre monde. Mais imaginer la conscience à l’abri du perceptible, du sensible et de l’intelligible permet de rendre le monde plus supportable et empêche d’en être prisonnier. Alternativement, on peut tout simplement imaginer que nous ne sommes pas le perceptible, le sensible et l’intelligible, et cela aussi peut être un refuge[2]. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes autres que le perceptible, le sensible et l’intelligible. Car nous sommes aussi cela. Mais cette deuxième perspective, à la fois réelle et imaginée, crée un peu d’espace. Toutes sortes de spéculations sont possibles au sujet de cette espace, mais elles ne changent rien à sa nature. Tout comme pour l’exemple du mal de tête ci-dessus, nous pouvons imaginer que nous entrons et sortons d’une même espace qui perdure, et comme il est toujours agréable d’entrer dans cette espace, nous pourrions la qualifier d’heureuse et identique à elle-même. Peut-être, mais qu’importe ? Ne pas la définir nous fait l’économie des explications cosmogoniques et théogoniques. Cette alternative est la perspective de la vacuité.

Pouvons-nous réellement nous débarrasser du perceptible, du sensible et de l’intelligible et ainsi accéder à la conscience pure, même « incarnée », ou imaginons-nous cela ? De toute façon, cela nous permet d’avoir une autre expérience consciente, dans laquelle le perceptible, le sensible et l’intelligible sont toujours là, mais avec un certain sens de liberté en plus.

***

[1] Traduction George Driessens, Éditions du Seuil, p. 248, MMK 26.7)

[2] « Il y a, ô moines, un non-né, un non-devenu, un non-fabriqué, un non-produit. Si, ô moines, ce non-né, ce non-devenu, ce non-fabriqué, ce non-produit n'existait pas, il n'y aurait pas d'issue pour le né, le devenu, le fabriqué, le produit. Mais, ô moines, parce qu'il y a un non-né, un non-devenu, un non-fabriqué, un non-produit, il y a aussi une issue pour le né, le devenu, le fabriqué, le produit. » Udâna 8.1-4

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