lundi 14 juillet 2014

Humeurs, éléments et guṇas




Le terme tibétain "nyes pa" signifie "défaut" et est la traduction du terme sanskrit "doṣa". En médecine ayurvédique ou tibétaine, le corps fonction sous un régime de trois humeurs (tridoṣa) : la bile (S. pitta T. mkhris pa), le souffle (S. vāta/vāyu, T. rlung) et le flegme (S. kapha, T. bad kan). Ces éléments et humeurs se retrouvent également dans la médecine antique, mais les humeurs y sont au nombre de quatre : le sang, le flegme, la bile jaune et la bile noire.
"Selon cette théorie, le corps était constitué des quatre éléments fondamentaux, air, feu, eau et terre possédant quatre qualités : chaud ou froid, sec ou humide. Ces éléments, mutuellement antagoniques (l'eau et la terre éteignent le feu, le feu fait s'évaporer l'eau), doivent coexister en équilibre pour que la personne soit en bonne santé. Tout déséquilibre mineur entraîne des « sautes d'humeur », tout déséquilibre majeur menace la santé du sujet." (wikipédia)
Les termes tibétain (nyes pa) et sanskrit (doṣa) sont traduits par humeurs, mais désignent en fait le déséquilibre ou le dérèglement de ceux-ci. Si on regroupe la bile jaune et la bile noire en un seul humeur, la bile, le sang pourrait correspondre au "souffle", la tension (artérielle).

J'ai déjà parlé à plusieurs reprises des 4 éléments et comment ceux-ci peuvent être perçus comme étant animés par une Cause première (Dieu, Esprit, âme,…) ou, dans une doctrine moniste, s'émaner de l'Un, quelque soit sa nature. Dans les deux cas de figure, les éléments sont subordonnés à une volonté, un élément hiérarchiquement supérieur. La théorie des quatre éléments est peut-être un des premiers stades d'émancipation de la religion par la science. Mais elle lui attribue toujours un rôle principal, et cherche à expliquer le mystère de "l'alliance Esprit-Matière".

Cette approche se retrouve donc logiquement dans les médecines traditionnelles. Les humeurs sont les formes corporelles des éléments.

Au début de maintes théories de création ou d'émanation se trouve le Foudre ou le feu céleste, qui est le feu pur, invisible car non mélangé. Le début de la création ou de l'émanation est son mélange[1] à l'éther, ce qui va produire une première paire Lumière-Ombre ou Chaleur-Froid. Par ce mélange, le Feu céleste est chaud et sec et l'éther froid et humide. Ce sont ces quatre caractéristiques qui vont donner lieu aux quatre éléments. L'élément feu, contrairement au Feu céleste est un mélange et donc visible. Le feu est de nature chaude-sèche, l’eau est de nature froide et humide, l'air est de nature chaude-humide et la terre est de nature froide et sèche.

Chez Hippocrate, le corps humain contient quatre humeurs : le flegme, le sang, la bile jaune et la bile noire. Le flegme (froide et humide) correspond à l’eau, le sang correspond à l’air (chaude et humide), la bile jaune correspond au feu (chaude et sèche) et la bile noire correspond à la terre (froide et sèche).

La théorie indienne (et tibétaine) présente trois humeurs. Le sang/souffle (chaude et humide), le flegme (froide et humide) et la bile (sèche et chaude/froide). Les maladies sont alors causées par des déséquilibres (S. doṣa T. nyes pa) des humeurs, et donc par extension des éléments. Les déséquilibres peuvent être causées par différents facteurs comme p.e. le tempérament ("l'humeur"), les saisons, l'âge… Quand une maladie se déclare, suite à un déséquilibre causé par un changement de tempérament, de saison ou d'âge, il s'agit de rétablir l'équilibre des humeurs (et donc des éléments), en intervenant sur des facteurs susceptibles de les affaiblir ou renforcer.

Il est possible que les indiens aient regroupé les deux biles (jaune et noire) en une seule, afin d'arriver à trois humeurs, éventuellement pour une correspondance avec les trois guṇa. Selon la doctrine du sāṃkhya, ce sont les trois qualités constitutives de la Nature Primordiale (mūlaprakṛti), "trois essences de la nature: le Bien ou Pure Essence de l'Être sattva (pureté, vérité), la Passion rajas (force, désir), et la Ténèbre tamas (ignorance, inertie); ces trois qualités s'équilibrent dans les choses, dont on caractérise la nature par leurs rapports respectifs." (Gérard Huet). L'interaction (jeu d'équilibre incessant) de ces trois essences produit toutes les formes de la "création" ou de "l'émanation", évidemment sous l'impulsion "du principe mâle statique Puruṣa, l'Esprit".

Une médecine traditionnelle qui utilise la théorie de trois (ou quatre) humeurs, qui sont les formes "incarnées" des quatre éléments, reste donc rattachée à la théologie de ses origines, qui constitue son cadre. Cela n'enlève peut-être rien à la justesse relative de la diagnose d'un déséquilibre ou de l'efficacité des thérapies et traitement proposés. Mais le fait que celles-ci s'inscrivent dans un cadre théologique et soient théorisées par rapport à celui-ci empêchera toute évolution réellement scientifique. Et c’est sans aborder le problème de facteurs astrologiques intervenant dans les traitements.

Les médecines indienne et tibétaine que l'on appelle "traditionnelles" sont donc des formes de médecine "religieuse". Toute médecine était religieuse, c'est-à-dire comportait des éléments de sciences religieuses (astrologie, rituels, magie). D'autres formes de médecine ont abandonnées le cadre religieux et ont pu faire des progrès énormes, non sans sacrifices et avec d'autres inconvénients  ...


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[1] En le traversant, et donc en introduisant le temps et l'espace.

jeudi 10 juillet 2014

Maîtres renversants


Quentin Metsys, Jésus chassant les négociants du temple
Le véritable territoire (espace mental et culturel) d’un peuple est son cadre mythologique. Les mythes dans le sens le plus large d’un ensemble de récits auquel adhèrent les membres du groupe. Les récits se rapportant aussi bien à l’appartenance verticale que horizontale, la dernière s’articulant en la première et vice versa. L’appartenance verticale est tout ce qui est transmission, révélation, tradition,… en bref śruti, la parole révélée, qui sert de cadre à une société. 

Pour les traditionalistes de tout plumage, la śruti est l’unique critère (pramāṇa) ou le critère principal auxquels tous les autres sont subordonnés. Ce que le Bouddha et Jésus ont commun, c’est d’avoir pris leurs distances avec la doctrine de la śruti reine.

Le Bouddha prend ses distances avec le Veda et le brahmanisme en n’admettant pas la śruti comme un critère de vérité (pramāṇa). Dans le Kālama-sutta :
"O Kālamas, ne vous laissez pas guider par des rapports, par la tradition ou par ce que vous avez entendu dire. Ne vous laissez pas guider par l'autorité de textes religieux, ni par les simples logiques ou l'inférence, ni par les apparences, ni par le plaisir de spéculer sur des opinions, ni par des vraisemblances, ni par la pensée : 'Il est notre maître bien-aimé'."[1]
Jésus se soucie moins de la parole juste[2] que le Bouddha en prenant ses distances avec les représentants de l’appartenance verticale. On croirait entendre parler Saraha…
« 24 Guides aveugles ! Vous filtrez le moucheron, et vous avalez le chameau !
25 Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous purifiez l’extérieur de la coupe et de l’assiette, mais l’intérieur est rempli de cupidité et d’intempérance !
26 Pharisien aveugle, purifie d’abord l’intérieur de la coupe, afin que l’extérieur aussi devienne pur.
27 Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis à la chaux : à l’extérieur ils ont une belle apparence, mais l’intérieur est rempli d’ossements et de toutes sortes de choses impures.
28 C’est ainsi que vous, à l’extérieur, pour les gens, vous avez l’apparence d’hommes justes, mais à l’intérieur vous êtes pleins d’hypocrisie et de mal. » (Matthieu - Chapitre 23)
Ni le Bouddha ni Jésus rejettent cependant les récits de l’appartenance verticale de leurs temps, ils se limitent à corriger (ou à réinterpréter) ce qui doit l’être. Les deux ont montré qu’elle n’est pas un monument que l’on reçoit et transmet tel quel et qui serait un absolu intouchable, et ils l’ont ainsi mis en branle.

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[1] Môhan Wijyaratna, La philosophie du Bouddha, p. 272
“(1) Do not go by aural tradition (including ―revelations‖) mā anussavena.
(2) Do not go by lineage [received wisdom] mā paramparāya.
(3) Do not go by hearsay mā iti,kirāya.
(4) Do not go by scriptural authority mā piṭaka,sampadānena.
(5) Do not go by pure reason mā takka,hetu[,gāhena].
(6) Do not go by inference [by logic] mā naya,hetu[,gāhena].
(7) Do not go by reasoned thought [by specious reasoning] mā ākāra,parivitakkena.
(8) Do not go by acceptance of [being convinced of] a view after pondering on it mā diṭṭhi,nijjhāna-k,khantiyā.
(9) Do not go by (another‘s) seeming ability mā bhavya,rūpatāya.
(10) Do not go by the thought, ―This monk is our teacher‖ [―This recluse is respected by us‖] mā samaṇo no garu.”Source : site Dharmafarer

[2] Notons cependant des diatribes comme le Soṇa Sutta (AN. iii. 221-2), où le Bouddha fulmine contre les brahmanes

1. Les chiens ne copulent qu’avec des chiens, tandis que les brahmanes, qui traditionnellement ne faisaient l’amour qu’avec d’autres brahmanes, le font de nos jours avec des femmes de tout caste.
2. Les chiens ne copulent que lorsqu’une chienne est en chaleur, tandis que les brahmanes font l’amour à toute heure de la journée.
3. Les chiens ne procèdent pas à l’achat et à la vente de chiennes, mais les brahmanes achètent et vendent des femmes brahmanes.
4. Les chiens n’amassent pas de l’argent, de l’or, des céréales etc., les brahmanes oui.
5. Les chiens cherchent à manger le soir et et le matin à l’heure du manger. Les Brahmanes s’empiffrent à longueurs de journée et gardent les restes pour le repas suivant.

Appartenance verticale et horizontale


Les dix commandements que Dieu avait donnés à Moïse furent gravés sur deux tables, appelés les tables de la loi. Sur la première (celle de droite dans la tradition juive) furent gravés les 4 premiers commandements relatifs à la relation à Dieu et sur la deuxième les 6 commandements régissant la relation au prochain. La Loi a donc deux volets avec une section relative à Dieu et l'autre au prochain, l'une verticale, l'autre horizontale. L'une se rapporte à l'appartenance de tous les membres du groupe, l'autre aux rapports mutuels entre les membres. Ensembles, la table "verticale" et la table "horizontale" forment une croix.


Jésus réduira les deux tables de la loi à l'amour, l'amour pour Dieu et l'amour du prochain.
"Un scribe qui avait entendu la discussion, et remarqué que Jésus avait bien répondu, s'avança pour lui demander : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Jésus lui fit cette réponse : « Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l'unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là. » MC 12,28-34[1]
Ces deux commandements sont comme une refonte du décalogue et comportent toujours le même rappel de l’appartenance "verticale et horizontale". L'appartenance verticale qui se rapporte au temps, aux "éons", aux ancêtres, l'ascendance dont nous sommes la descendance et dont nous portons l’héritage. Tout ce dont traitent les purāṇa. Et l'appartenance horizontale qui est l'espace que nous partageons tous[2], le vivre ensemble, où "les autres c'est nous tous"[3].

Dans les appartenances « verticale et horizontale », chacune régie par une série de lois et de règles, les lois sont abolies et remplacées par « l’Amour ». Cela semble être l’idée révolutionaire de Jésus.

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La déclaration des droits de l'homme


[1] "Un scribe qui avait entendu la discussion, et remarqué que Jésus avait bien répondu, s'avança pour lui demander : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Jésus lui fit cette réponse : « Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l'unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là. » Le scribe reprit : « Fort bien, Maître, tu as raison de dire que Dieu est l'Unique et qu'il n'y en a pas d'autre que lui. L'aimer de tout son coeur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices. » Jésus, voyant qu'il avait fait une remarque judicieuse, lui dit : « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. » Et personne n'osait plus l'interroger." MC 12,28-34

[2] Voir Régis Debray, Les communions humaines, Pour en finir avec « la religion », p. 60 « Mais surtout, le mot [communion] conjoint l'hori¬zontale - « être membre de » - à la verticale - « adhérer à ». Et telle est l’équation de tout regroupement ayant vocation à la durée. »

[3] Slogan d'une campagne de sécurité routière (2014)

mercredi 9 juillet 2014

Mythes, messies et millénarisme



« Les purāṇa (nous dirions les mythes) sont des textes traditionnels en sanskrit rédigés entre le 4ème et le 14ème siècle. Purāṇa signifie littéralement « récit d’antan ». « Ces textes sont un immense mélange de toutes les traditions et des connaissances qu’avaient les hindous à l’époque où ils furent composés, mais où dominent cependant les légendes se rapportant à des personnages, à des divinités ou encore à des lieux sacrés (māhātmya). Les diverses sectes de l’hindouisme s’en sont très tôt emparés et ont mis l’accent sur leurs divinités d’élection et les cultes qu’elles préconisaient, remplaçant parfois certains des 18 purāṇa [majeurs] traditionnels par des purāṇa [mineurs – upapurāṇa - ou] particuliers. »[1]

Il est encore précisé que les purāṇa furent écrits « à l’usage des gens de basses castes »[2] ou « préférentiellement pour les femmes qui n'avaient pas accès aux veda »[3]. Était-ce par compassion ou par philanthropie que l’on avait voulu donner accès aux basses castes et aux femmes aux cinq sujets traités par les purāṇa ? A savoir :

- la création de l'Univers (sarga)
- les créations secondaires (pratisarga[4])
- les légendes mythologiques [des dieux et des sages](vaṃśa[5])
- les généalogies royales (vaṃśānucarita, les faits et gestes des vaṃśa)
- la création de la race humaine (manvantara), avec l’explication de l’origine des castes (varṇa)

C’est-à-dire d’expliquer, spécifiquement aux basses castes et aux femmes, la création de l’univers par un dieu créateur, la création de ses agents (kalpa, éons), la généalogie des dieux, des sages, des héros (représentants et gérants du dieu créateur sur terre) ainsi que la création de la race humaine, l’objectif de celle-ci et la raison de l’existence des castes. Si la télévision et la presse people avait existé à cette époque, on imagine assez facilement ce que l'on y aurait vu...

Un des plus anciens (3-5ème s.) purāṇa est celui dédié à Viṣṇu, le dieu immanent qui se manifeste sous des aspects innombrables, appelés « descentes » (avatāra), que l’on peut considérer comme des incarnations, voire des ré-incarnations (nirmāṇakāya). Le purāṇa de Viṣṇu raconte dans Livre 4, chapitre 24 la généalogie des rois à venir tandis que l’éon/kalpa dégénère (kaliyuga). Des rois dégénérés démettront la caste des seigneurs (kṣatriya) et donneront du pouvoir à des pêcheurs, des barbares etc. bref, les basses castes et le monde à l'envers. C’est le signe de l’approche de la fin de l’éon/kalpa. La violence, le mensonge, le mélange des castes et des peuples, la mort des femmes, des enfants et des vaches, la détérioration de la fortune et de la foi etc. Les gens les plus vils seront au pouvoir et le peuple souffrira de leur manque de bon gouvernement et de leur mauvaise conduite. Il s’enfuira vers les montagnes, vivra de la cueillette, sera exposé au chaud et au froid, s’habillant avec l’écorce des arbres. Bref, l’humanité s’approchera de sa fin.

C’est alors que Viṣṇu « descendra » sous la forme du héros millénariste Kalki, qui naîtra dans la maison d'un brahmane éminent[6] de “Śambhala”, pour restaurer l’ordre.
“26. Au temps où se perdront toutes les vertus, le bienheureux Vasudeva, descendu glorieux sous la forme de Kalki dans la maison d'un brahmane éminent de Sambhala[7], détruira tous les Mlêtchtchas [mleccha[8]], tous les hommes abjects et adonnés à de mauvaises pratiques;
27. Et, par ses propres vertus, il rétablira le monde entier. Alors, à l'expiration du kaliyuga, les âmes des hommes, qui se seront réveillées, seront purifiées. et deviendront semblables à un cristal sans tache.”[9] (Viṣṇu Purāṇa, Livre IV, sect. 24, sl. 26-27).
Est-ce un hasard ? Les rois de Shambala, à l'origine du Kālacakra Tantra, sont connus sous le nom de “rois kalkī” (T. rigs ldan). Le nom sanskrit kalkī semble signifier “éternité”, “cheval blanc” ou “destructeur de détritus (kalka)”. Selon certains purāṇa, Kalki arriverait en héro millénariste monté sur un cheval blanc dressant une épée flamboyante… Le mot tibétain rigs ldan signifie détenteur des castes/clans (kula). Certains universitaires ont reconstruit le terme sanskrit “kulika” à partir de la traduction tibétaine, mais ce ne serait pas correct selon John Newman.[10] Ce roi “destructeur de détritus” détruira les barbares (mleccha) et les impies (dasyu[11]) et restaurera sa propre loi (dharma), permettant à ses sujets de vivre à la façon du Kṛta-yuga[12]. Il y a dans la tradition indienne 4 âges (yuga) : satya, tretā, dvāpara et kali, comparables aux 4 saisons et le cycle annuel du soleil, dont le retour annonce le nouvel an. Le Viṣṇu purāṇa eut plusieurs spin-off parmi lesquels un Kalki purāṇa tardif.

Il n’y a pas de place pour la démocratie, l’anarchie etc. dans les purāṇa, puisque sans homme providentiel, un envoyé du ciel, il est impossible de restaurer l’ordre et la paix. Les Dalai-Lama sont considérés comme des réincarnations de rois Kalkī et à la cour Kalapa, Chogyam Trungpa Rinpoché et son fils Sakyong Mipham Rinpoché auraient également des liens avec les rois de Shambala et seraient des descendants du roi légendaire Gésar de Ling. Bouddhisme tibétain et monarchie sont a match made in heaven.

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[1] Louis Frédéric, Dictionnaire de la civilisation indienne, Robert laffont

[2] Louis Frédéric

[3] Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Purana

[4] Cycles de création secondaire, associé aux kalpa [éons] (Gérard Huet)

[5] Canne de bambou, de roseau, de canne à sucre; poutre | colonne vertébrale | flûte (en bambou) | soc. lignée, race, famille, dynastie; multitude | lit. chronique (d'une dynastie) (Gérard Huet)

[6] “Lord Vishnu comes to earth in the home of Sumati, the wife of the Brahmin Vishnuyasha to reestablish Dharma on earth. The Padma purāṇa (6.242.8-12) states that Vishnuyasha is actually an incarnation of Svayambhuva Manu, who performed great austerities to have the Lord as his child. He received the benediction that the Lord will appear as his son three times. Thus Svayambhuva Manu appears as Dasaratha (father of Rama), Vasudeva (father of Krishna) and finally as Vishnuyasha (father of Kalki). Source wikipedia

[7] Kalki purāṇa (qui fait partie du corpus des Purāṇa1 mineures (Upapurāṇa): Lord Vishnu comes to earth in the home of Sumati, the wife of the Brahmin Vishnuyasha to reestablish Dharma on earth. The Padma purāṇa (6.242.8-12) states that Vishnuyasha is actually an incarnation of Svayambhuva Manu, who performed great austerities to have the Lord as his child. He received the benediction that the Lord will appear as his son three times. Thus Svayambhuva Manu appears as Dasaratha (father of Rama), Vasudeva (father of Krishna) and finally as Vishnuyasha (father of Kalki). (see here) Source wikipedia

[8] Barbare non-Arya; étranger; hors-caste; infidèle (Gérard Huet)

[9] M.A. Troyer, Rādjataranginī, Histoire des rois du Kachmīr, 1840, p. 438

[10] Newman, John L. "A Brief History of the Kalachakra," Wheel of Time: The Kalachakra in Context. Snow Lion: 1985. ISBN 1559390018, pg 84 “so far no one seems to have examined the Sanskrit Kalachakra texts. The Buddhist myth of the Kalkis of Shambhala derives from the Hindu Kalki of Shambhala myths contained in the Mahabharata and the Puranas. The Vimalaprabha even refers to the Kalkipuranam, probably the latest of the upapuranas. This relationship has been obscured by western scholars who have reconstructed the Tibetan translation term rigs ldan as "Kulika." Although Tibetan rigs ldan is used to translate the Sankrit kulika in other contexts, here it always represents Sanskrit kalkin (possessive of kalkah; I have used the nomininative kalki)”

[11] Ennemi des dieux, impie | sauvage, barbare; voleur, brigand, scélérat; hors-caste, manant; syn. Dāsa (Gérar Huet). Ce terme serait utilisé dans le Rig-veda pour désigner les aborigènes non-aryens (Hindu Myths, Penguin Books, p. 237).

[12] Aussi Satya-yuga, âge de vérité ou âge d’or. "As it is said; "When the sun and moon, and the lunar asterism Tishya, and the planet Jupiter, are in one mansion, the Krita age shall return."

jeudi 3 juillet 2014

Cakravarman = Ḍombī-Heruka ?



« Le règne d’Avantivarman, le premier souverain de la dynastie Utpala, inaugure une nouvelle période de grandeur, après la dégénérescence et l’extinction de la dynastie Kārkota au milieu du IXe siècle. Le Kaśmīr se trouvait alors réduit à la vallée de la Vitastā. Mais la tâche la plus urgente était de rétablir l’ordre intérieur et de restaurer l’économie kaśmīrienne ; Avantivarman s’y consacra et il y fut aidé par un ministre qui était en même temps un ingénieur, et dont les admirables travaux rendirent aux paysans kaśmīriens la prospérité. La richesse de l’État à cette époque est prouvée par les fondations nombreuses d’Avantivarman et de Suyya, et aussi par le patronage de poètes et de savants ; c’est l’époque de Ratnākara, d’Ānandavardhana, de Bhaṭṭa Kallaṭa et « d’autres siddha descendus sur terre pour le bien du peuple »[1].

Le successeur d’Avantivarman, Śaṅkaravarman [env. 883-902], s’employa, lui, à restaurer l’autorité du Kaśmīr sur les districts montagneux environnants, en y incluant sans doute le Trigarta ; Śaṅkaravarman aurait même disputé au souverain des Gūrjara un district nommé Ṭakka, dont la localisation est assez incertaine. Il semble, d’après la discrétion de Kalhaṇa, qu’une expédition contre les Sāhi n’ait été qu’un demi-succès. Mais cette politique de conquêtes exigeait des ressources, que Śaṅkaravarman obtint en organisant un système de taxations et de corvées qui lui valurent une sinistre réputation. De roi fut tué d’une flèche, peut-être un an après la mort identique rencontrée par Glang Dar-ma, ou bien soixante ans plus tard.

Son fils étant trop jeune pour exercer la royauté, ce fut son épouse, Sugandhā, qui prit en mains les affaires politiques, avant de régner personnellement. C’est alors que commencèrent à manifester leur turbulence des corps militaires, qui prirent l’habitude d’intervenir trop fréquemment dans la vie politique du Kaśmīr : ekānga et tantrin n’hésitèrent pas à résoudre les conflits de tendances par des interventions militaires, désastreuses pour le pays. Bientôt, ce sont les grands propriétaires terriens, appelés ḍāmara, qui interviennent à leur tour militairement, et le Kaśmīr vit dans un état de guerre civile latent jusqu’à l’avènement de Yaśaskara (939-948), qui parvient à restaurer l’autorité [101] de l’État, sans en abuser, et qui fonda, entre autres, un établissement d’intérêt culturel, un maṭha, destiné aux étudiants des autres régions indiennes. » (Jean Naudou, Les bouddhistes kaśmīriens au Moyen Age, Paris, Presses Universitaires de France, 1968, pp. 100-101)

Pendant cette période turbulente, les rois du Kaśmīr s’appuyaient sur les corps militaires rivaux ekānga et tantrin (garde prétorienne). Les tantrin faisaient et défaisaient des rois au gré de leurs intérêts financiers. À l’intérieur de l’armée, les soldats de castes divers (brahmane ou ḍomba) pouvaient tous accéder au rang de ḍāmara (grand propriétaire terrien féodal - sāmanta). Des mariages intercastes étaient courants au Kaśmīr à cette époque. La mère du roi Śaṅkaravarman fut la fille d’un marchand de vin de basse caste. Et le roi Cakravarman irait même plus loin en faisant de la fille d’un saltimbanque (ḍomba) sa reine…

Quand le roi Cakravarman (923-933) avait été demi de sa fonction pour la deuxième fois[2] par les tantrin, il fit un pacte avec le ḍāmara Saṁgrāma qui le fit remettre sur le trône (936) avec l’aide d’autres ḍāmara. Les tantrin furent exterminés, le roi s’étant distingué pendant la bataille en capturant et exécutant son rival, et les ḍāmara devinrent très influents. Cependant, le roi Cakravarman tomba amoureux d’une des filles (Hamsī) d’un saltimbanque (ḍomba) qui se produisit à la cour. Suite à ce mariage, les ḍomba gagnèrent en influence à la cour ce qui déplut fortement aux ḍāmara qui organisèrent un complot. En 937, le roi, surpris dans les bras de sa ḍombī, est assassiné. Il fut succédé par le roi « Avanti le fol », Unmattavanti, qui régna brièvement (937-939) et qui est considéré comme le pire roi de cette période. L’épisode du roi Cakravarman ci-dessus est basé sur les Chroniques des rois du Kaśmīr (Rājataraṃgiṇī) de Kalhaṇa (12ème s.).

Or, sur le site du Karmapa, on peut lire qu’il s’avère de « recherches historiques » que le roi Cakravarman serait identique au siddha Ḍombī-Heruka, qui aurait joué un rôle fondamental dans la diffusion du Hevajra-Tantra. L’hagiographie de Ḍombī-Heruka est racontée dans les Vies des 84 mahāsiddhas (caturaśīti-siddha-pravṛtti[3]) racontées par Abhayadattaśrī, traduite en tibétain par le moine tangoute smon grub shes rab, sans doute à partir du XIIème siècle. On y apprend que Ḍombī-Heruka fut un roi de Magadha, initié par Kṛṣṇācarya (version tibétaine, Keith Dowman et James B. Robinson traduisent « Virūpa ») dans le maṇḍala de Hevajra. C’était à toute évidence un excellent roi...

Un beau jour, un groupe de chanteurs (T. glu mkhan) de basse caste arrivent en ville et chantent et dansent devant le roi. Un des chanteurs avait une fille ravissante de douze ans, et le roi lui demanda de la lui donner[4]. Dowman ajoute que le roi décida de la prendre pour « partenaire spirituel » et qu’il demanda en secret au chanteur de la lui donner.[5] Le chanteur répond qu’ils étaient de caste différente et qu’il ne pouvait pas donner suite à cet ordre. Le roi insista et emporta la fille de force en laissant au père son poids en or.[6] Pendant douze ans, il l’utilisa comme mudrā, tout en la cachant aux autres. Quand cela fut découverte, l’union intercaste fut généralement désapprouvée et le roi abdiqua, laissa le royaume à son fils et aux ministres et partit avec son partenaire vivre dans un lieu solitaire, où ils pratiquèrent pendant douze ans « leur yoga tantrique » ajoute Dowman. Mais son royaume alla de mal en pis et son fils n’arriva plus à contrôler ses sujets. Une délégation fut expédiée à Ḍombī-Heruka pour lui demander de revenir pour sauver son royaume. Il refusa en disant qu’il était (désormais) de basse caste (de par son alliance avec la ḍombī). Il proposa à la délégation de les incinérer, lui et son partenaire, pour qu’il puissent renaître du feu purificateur, et donner suite à leur demande. Le feu brûla pendant sept jours et on pouvait percevoir Hevajra et Vajravarāhī dans les flammes. Au bout de sept jours, Ḍombī-Heruka ressortit des flammes en disant qu’il acceptait leur demande s’ils étaient capables de faire ce qu’il avait fait. Comme ses sujets en furent incapables, il répondit qu’il s’en irait dans un royaume de dharma, et il s’envola (khecarī).[7]

Ḍombī-Heruka est le nom de l’auteur de la Démonstration du Naturel (Sahajasiddhi), qui reprend quasi textuellement un tiers du Hevajra Tantra. Est-ce Ḍombī-Heruka qui a repris le texte du Hevajra Tantra (dans quel intérêt ?), ou plutôt le Hevajra Tantra qui est une élaboration du Sahajasiddhi de Ḍombī-Heruka ? Certains pensent que Ḍombī-Heruka pourrait même être le rédacteur (humain) du Hevajra Tantra.

Est-ce que Cakravarman et Ḍombī-Heruka sont la même personne ? Rien n’est moins sûr. Est-ce que l’hagiographie de Ḍombī-Heruka s’est inspirée de la vie de Cakravarman racontée par Kalhaṇa ? Peut-être, mais en remplaçant la fin dramatique par un happy end. Heruka est un titre donné à Cakrasaṁvara et Hevajra, ou à tous ceux qui les prennent pour modèle. Ḍombī-Heruka est donc le Heruka de la caste des ḍomba, ou le Heruka avec la partenaire ḍombī.

Les histoires racontées dans les 84 vies des mahāsiddhas ont clairement une portée symbolique. Les utiliser à d’autres fins et leur attribuer une réalité historique serait sans doute manquer leur cible.


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[1] R.T., V, 66.

[2] D’abord Partha fut demis, et Cakravarman et Suravarman (933-934) furent successivement intronisé puis détrôné. Partha (906 -921) fut remis sur le trône, mais rapidement échangé par Cakravarman qui promit davantage de biens aux tantrin, puis fut demis une deuxième fois, ne pouvant pas donner suite et s’étant enfui dans les montagnes.

[3] grub thob brgyad cu rtsa bzhi’i lo rgyus PKTG 5091

[4] གླུ་མཁན་དེ་ལ་བུ་མོ་ལོ་བཅུ་གཉིས་ལོན་པ་འཇིག་རྟེན་གྱི་ཆོས་ཀྱིས་མ་གོས་པ་བཞིན་སྡུག་ཅིང་མདོག་ལེགས་པ་ལྟ་ན་སྡུག་ཅིང་ཡིད་དུ་འོང་བ་པདྨ་ཅན་གྱི་ཡོན་ཏན་ཐམས་ཅད་ཚང་བ་ཞིག་འདུག་པ་ལ། རྒྱལ་པོས་རིགས་ངན་གླུ་མཁན་དེ་ལ་གསུངས་པ་ཁྱོད་ཀྱི་བུ་མོ་དེ་ང་ལ་བྱིན་ཅིག
[5] Cela ne se trouve pas dans la version tibétaine, Masters of Mahāmudrā, p. 54

[6] རྒྱལ་པོས་གལ་གྱིས་བཅུན་ནས་རྒྱལ་པོས་བུ་མོ་དང་མཉམ་པའི་གསེར་བགར་ནས་ཕ་མ་ལ་བྱིན་ཏེ་བུ་མོ་རྒྱལ་པོས་ཁྱེར་རོ།

[7] རྒྱལ་སྲིད་ནི་མནོག་ཆུང་ལ་ཉེས་དམིགས་ཆེ་བར་འདུག་པས་ང་ནི་ཆོས་ཀྱི་རྒྱལ་སྲིད་བྱེད་པ་ཡིན། གསུངས་ནས་དེ་ཉིད་ནས་མཁའ་སྤྱོད་ཀྱི་གནས་སུ་འགྲོ་བའི་དོན་ལ་གཤེགས་སོ།

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