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mardi 21 décembre 2021

Sur les passions astrales


Dans la conception cosmogonique géocentrique des doctrines religieuses, avec l’espace divisé en un monde sublunaire et un monde supra lunaire, où le monde sublunaire subit l’influence de la lune et des sept planètes du monde supra lunaire. C’est au-dessus de la sphère des sept planètes et de leur influence, que commencent les mondes spirituels (Brahmaloka, Ogdoade, Akaniṣṭha, Siddhaloka, le Plérôme, et les autres sphères pures).

A cause des mouvements des planètes, le monde sublunaire subit d’abord le temps, (le jour, la nuit, l’année, le mois lunaire etc.), et également les passions. Les conceptions religieuses ne manquent pas de représentations anthropomorphes de toutes ces forces, et imaginent des agents divins à chaque étage et à chaque fonction. En effet, les astres et les planètes étaient généralement considérés comme des dieux. Chez les gnostiques historiques, la création du monde est l’oeuvre des archontes, sous la direction d’un archonte en chef, appelé “Démiurge”, un dieu créateur, qui se situe au-dessus des mondes créés/émanés et donc périssables. Dans la civilisation indienne (brahmaniste comme bouddhiste), Brahma est considéré comme le dieu créateur. Le mouvement des astres crée des cycles de naissance et de destruction des mondes.

Ce cadre s’inscrit dans un objectif mythologique et religieux. Les malheurs de l’homme viennent de sa création/naissance dans un monde qui subit la temporalité, l’impermanence, la mort, la séparation des sexes, les passions, l’oubli/l’ignorance/la chute de ses origines divines, et les religions peuvent proposent ou bien une sorte de realpolitik qui s'accommode du status quo (l’ordre), qu’elles veulent maintenir et amender (société sacrificielle), ou bien considèrent la situation actuelle comme un désordre, et prônent un grand retour, ou encore les deux à la fois. Dans les méthodes de libération plutôt ascétiques des Renonçants (śramaṇa), la structure cosmogonique et le panthéon en place restent intacts, mais ne font pas activement partie du programme de libération. Initialement, il n’y avait pas de Gnose chez eux.

Les dieux/astres étant les seigneurs, les adeptes s'accommodent de la situation, en traitant les dieux, ou leurs agents, comme tels, et tentent d’apaiser les passions et autres effets néfastes causés par les astres, avec des invocations, éventuellement accompagnées d’offrandes et de rites magiques. Il est aussi possible de qu’ils ne s'accommodent pas de cette situation, et cherchent à titre individuel à en sortir dès que possible, tout en admettant et en respectant la conception cosmogonique (en ordre ascendant, et en traversant les divers niveaux). Le karma, qui désignait l’acte rituel, devient alors un acte individuel, dont l’acteur porte l’entière responsabilité. La sortie se passe “par le haut”, même si le travail a lieu dans le corps terrestre, et il faudrait donc dépasser les sept sphères pour se libérer de leurs influences, afin de trouver le Brahmaloka, le siddhaloka, le nirvāṇa, etc.

Généralement, les deux projets religieux, sacrificiels et ascétiques, peuvent se pratiquer simultanément : tant que l’on subit les influences des dieux, on fait ce qu’il faut faire pour avoir leurs faveurs, tout en faisant le nécessaire pour sortir de là, dès que possible, ou en prenant son temps.

Tout comme dans le chemin graduel (tib. lam rim) du bouddhisme mahāyāna ésotérisant, les gnostiques historiques ont trois degrés (dispositifs), ou trois grades : les “commençants”, les “progressants” et les “parfaits”.[1] Dans les approches Gnostiques[2] (libération par une connaissance salvatrice), l’objectif est le retour de l’âme ou de toute autre étincelle de lumière dans les sphères supra célestes, voire au-delà. L’approche ascétique (śramaṇa, théophilosophique, yoguique, pneumatique, fluidique…) peut se combiner avec une approche Gnostique, où une Gnose est transmise de myste à initié dans le cadre de mystères ou d’autres cérémonies, mais dans ce cas il n’est pas question d’une sortie véritable (“extinction” de type nirvāṇa), mais d’une ascension (régénération, etc.) dans une sphère supra céleste et de la continuation du Projet Gnostique par des voies surnaturelles.

Pour les śramaṇa, qui pouvaient croire en un dieu créateur, une création, une âme, l’objectif était de purifier ce qui lestait l’âme et le retenait dans les sphères sublunaires : l’agir (karma) et les passions (kleśa). La méthode consiste dans ce cas à purifier, ou faire cesser l’agir et les passions, et à “brûler” tout agir et passion collés à l’âme, puis à laisser faire son ascension à celle-ci dans les plus hautes sphères (siddhaloka pour les jains). Les bouddhistes anciens cherchaient à purifier l’agir et les passions par la sapience (prajñā), en discernant le processus derrière leur production, et en cessant cette production. La fin de la production et l’épuisement du karma et des kleśas correspondait à “la libération” (mokṣa, nirvāṇa), dont il ne servait à rien de spéculer dessus. Le Bouddha pāli refusait de répondre à des questions métaphysiques de ce type, et ne proposait pas de Gnose, autre que sa méthode. C’est de toute façon ce que le bouddhisme semblait avoir de singulier, à la différence d’autres religions. Le créateur, l’âme, les dieux, “la création”, étaient ignorés (ne jouaient pas de rôle dans la méthode bouddhiste), et donc aussi la Gnose (la connaissance divine) qui s’y intéresse.

Le bouddhisme des prajñāpāramitā/du madhyamika a développé une méthode qui ne requiert plus l’élimination des passions, mais vise leur neutralisation par la sapience (prajñā), voire, ultérieurement dans le bouddhisme yogācāra et ésotérique, leur transmutation par la gnose (jñāna). Il était donc possible de vivre dans le monde sublunaire, “libre de” l’agir et des passions, et/ou de continuer (ici-bas ou là-haut) le Projet du bodhisattvayāna, qui était de vider le saṃsāra de tous les êtres. C’est là que le Projet bouddhiste devient un Projet Gnostique. Quand la sortie/extinction (nirvāṇa) en tant que telle n’est plus l’objectif, le bodhisattva s'accommode du monde dans lequel il vit (realpolitik), et utilise les moyens à sa disposition, à bon escient. La structure cosmogonique et le panthéon (re)prennent alors de l’importance dans ce monde toujours enchanté, et ouvrent de nouvelles perspectives, rendant ainsi possible l’intégration de méthodes Gnostiques (upāya), y compris la possibilité de recevoir des transmissions d’entités dans les sphères supra célestes, ou la descente de ces entités pour enseigner ici-bas par le biais de émanations, révélations, visions, songes etc. Le bouddhisme mahāyāna (yogācāra) est tout à fait prêt pour devenir une véritable Gnose. Avec la différence qu’il ne s’agit pas nécessairement de sauver les âmes, mais surtout d’éveiller la Nature de Bouddha (tathāgatagarbha) de chacun, en libérant celle-ci de la gangue, et des voiles, qui l’empêchent d’accéder à tout son potentiel. Les êtres “non-fortunés” et “non-élus”, voire les ennemis de la Doctrine, avaient droit à un autre traitement (l’expédition dans un champ céleste), mais toujours pour leur propre bien spirituel et salut.

L’élimination des passions et de l’agir, qui était l’objectif principal dans l’ancien projet bouddhiste (et des śramaṇa en général), devient un simple aspect dans le Projet Gnostique. Pour le retour de l’âme, et l’ascension de celle-ci, il faut se débarrasser non seulement des passions mais aussi de l’armure des éléments[3], il faut traverser les kalpas, etc., pour remonter à lÂge dor. La simple élimination des passions et de l’agir ne suffirait pas, pour un retour définitif au Plérôme. Pour cela, il y a besoin d’un médiateur-myste qui initie en les mystères[4].

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[1] Source wikipédia

[2] Gnostique avec une majuscule G, que je définie dans le Projet Gnostique, et qui comprend entre autre le gnosticisme historique (judéo-chrétien), l'hermétisme polythéiste (“païen”), le manichéisme, et les tantras “Gnostiques”.

[3]Dés lors, au moment de la mort, quand l'âme se libère du corps matériel, “l'homme s’élance vers le haut, à travers l'armature des sphères”, abandonnant au passage de chacune d'entre elles une passion ou un vice particulier. Il “entre dans la nature ogdoadique, ne possédant plus que sa puissance propre. Devenu pur esprit, il s'unit aux autres esprits et “chantes avec les Êtres des hymnes au Père et toute l'assistance se réjouit de sa venue. Il entend alors certaines puissances chez siégeant au-dessus de la nature ogdoadique et chantant d'une voix douce des hymnes à Dieu”, qui demeure à un niveau encore supérieur. Tous “ceux qui possèdent la connaissance” sont appelés à se fondre en lui, à devenir Dieu.” Ecrits gnostiques, introduction à L’Ogdoade et l’Ennéade, pp. 942-943

[4] La muèsis (initiation préalable) et la télétè (initiation complète).

mardi 2 septembre 2014

Bien naître ou bien être, that's the question


L'origine du monde de Gustave Courbet
Quelle était l’attitude du bouddha envers la cosmogonie, la théogonie, la généalogie ? Le Sutta sur le savoir des origines (aggañña-sutta[1]) nous fournit de bonnes bases. Richard Gombrich considère ce sutta comme une parodie de textes mythologiques, dans ce cas brahmaniques, comme l’Hymne à la Création (RV X, 129). Le bouddha ne cherche pas une confrontation directe en opposant ces théories ou toute spéculation de ce type, mais propose une autre théorie ou spéculation à travers laquelle il explique sa propre doctrine tout en reprenant les caractéristiques et les termes des textes cosmogoniques, théogoniques et généalogiques. Ce qui n’a pas empêché certains bouddhistes à prendre ce texte au premier degré comme la doctrine cosmogonique, théogonique et généalogique officielle du bouddha.[2]
« Or, quand Brahma eut brisé l’oeuf d’or et eut fait les cieux et la terre, de sa bouche naquirent les Brahmines ; à eux le droit d’aînesse, celui du sacrifice , divine prérogative, puissance dont le doute serait un blasphème. De ses épaules vinrent les Tschatryâs ; la guerre est leur partage: Brahmâ les a armés de sa main ; ils doivent défendre les Brahmines et régner par eux sur les autres: c’est le droit du glaive. Ensuite les Verischyâs (laboureurs) sortirent de ses cuisses: la terre leur fut donnée à cultiver: ils devaient nourrir leurs princes des deux autres races; c’était le droit de la glèbe. Enfin des pieds du Dieu parurent les Soudrâs qui devaient employer toute leur vie aux arts utiles et dont la récompense était la prière du Brahmine, la protection du Tschatryâ, le pain du Verischyâ. Et avant tout, les Brahmines reçurent les livres sacrés, les lois et les sciences, et ils régnèrent sur les autres d’aussi haut que l’intelligence domine la force, la matière et le travail mécanique. Voilà ce que fit Brahma aux quatre visages. »[3]
L'aggañña-sutta est la réponse du bouddha à une question de deux jeunes brahmanes rejetés par les autres brahmanes parce qu'ils suivaient le bouddha et qu'ils avaient rejoint sa bande de malpropres (nāstika). "Vous êtes les véritables enfants de Brahma, né de la bouche de Brahma [...] et vous avez déserté la classe supérieure [...] pour rejoindre la classe la plus basse de petits renonçants rasés, de serviteurs et de noirs ("dark fellows") nés des pieds de Brahma!"  Le bouddha n’accepte pas ce mythe de l’origine de la société hiérarchisée instaurée par les brahmanes et la considère comme une nouveauté, une invention nouvelle. « Les brahmanes, auraient-ils oublié leur ancienne tradition » (c'est-à-dire d'avant qu'ils naissent de la bouche de Brahma) en prétendant ainsi être nés de la bouche de Brahma, ce qui leur donnerait le droit d’aînesse sur les autres ? Il ajoute : « car nous pouvons voir des femmes brahmanes, les femmes de brahmanes, qui ont des règles, qui tombent enceinte, qui mettent au monde des bébés qu’elles nourrissent au sein. Ces brahmanes mésinterprètent Brahma, racontent des mensonges et agissent mal. »

Celui dont la foi est placée, enracinée et établie solidement dans le Tathāgata, sans qu’elle puisse être ébranlée par aucun renonçant, brahmane, deva ou māra ou Brahmā ou par qui que ce soit dans le monde, pourra dire en vérité « Je suis un vrai fils du Bienheureux, né de sa bouche, né du Dhamma, créé par le Dhamma, un héritier du Dhamma » Pourquoi cela ? Parce que, Vāseṭṭha, c’est cela qui désigne le Tathāgata : « Le Corps de Dhamma » (dhammakāya), qui est « Le Corps de Brahmā », ou bien « devenir Dhamma » est « devenir Brahmā. »[4]

La vertu la plus haute est le Dhamma. "C’est le Dhamma qui convient le mieux, maintenant et après." Quelle que soient ses origines, et le bouddha souligne que nous sommes tous originaires des mêmes êtres, et quelque soit le statut accordé par la société gouverné par un khattiya (roi, princes, guerriers).

Le bouddha cite Brahmā Sanankumāra[5] qui avait dit :

« Les khattiya sont supérieurs parmi ceux qui adhèrent aux valeurs d’une société hiérarchisée
Celui qui possède connaissance et moralité est supérieur parmi les dieux et les hommes. »[6]

Et déclare qu’il est d’accord avec lui. Et sans doute aussi Jésus :

« Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu ». (Marc, XII, 13-17; Matthieu, XXII,21; Luc, XX, 25 )

***

[1] 27. Agganna-sutta (A propos du début des choses)

[2] Pour Gombrich (How Buddhism Began, chap. III Metaphor, Allegory, Satire, p. 81-82), l' Aggañña Sutta « is a parody of brahmanical texts, especially the Rig Vedic `Hymn of Creation' (RV X, 129) ... a parodistic re-working of brahmanical speculation, and at the same time an allegory of the malign workings of desire. [...] Strictly speaking, the Aggañña Sutta is not a cosmogony, since for Buddhists an absolute beginning is inconceivable (SN II, 178ff.); but it explains how the world came into being this time round ». [Still] « Buddhists have since the earliest times taken it seriously as an account of the origins of society and kingship, and even traced the Buddha's own royal origins back to Mahâ-sammata, the person chosen to be the first king [...] ». Source "It explains" c'est beaucoup dire, le bouddha nous donne une parodie.

[3] Histoire du monde, depuis la création jusqu'à nos jours, Volume 1, par Henry de Riancey,Charles de Riancey p. 110

[4] Quand le Bouddha parlait lui-même de sa véritable nature et de son éveil, il utilisait le terme « tathāgata ». Richard Gombrich expliqua dans ses conférences Numata (en 2006) que lorsque « gata » (aller) est utilisé dans des mots composés de ce type, il perd son sens premier d’aller et signifie simplement « être ». Le tathāgata est alors « celui qui est comme cela ».

[5] Explications détaillées

[6] Khattiyo settho jane tasmim ye gottapatisārino
Vijjācaranasampanno so settho devamānuse.

mercredi 9 juillet 2014

Mythes, messies et millénarisme



« Les purāṇa (nous dirions les mythes) sont des textes traditionnels en sanskrit rédigés entre le 4ème et le 14ème siècle. Purāṇa signifie littéralement « récit d’antan ». « Ces textes sont un immense mélange de toutes les traditions et des connaissances qu’avaient les hindous à l’époque où ils furent composés, mais où dominent cependant les légendes se rapportant à des personnages, à des divinités ou encore à des lieux sacrés (māhātmya). Les diverses sectes de l’hindouisme s’en sont très tôt emparés et ont mis l’accent sur leurs divinités d’élection et les cultes qu’elles préconisaient, remplaçant parfois certains des 18 purāṇa [majeurs] traditionnels par des purāṇa [mineurs – upapurāṇa - ou] particuliers. »[1]

Il est encore précisé que les purāṇa furent écrits « à l’usage des gens de basses castes »[2] ou « préférentiellement pour les femmes qui n'avaient pas accès aux veda »[3]. Était-ce par compassion ou par philanthropie que l’on avait voulu donner accès aux basses castes et aux femmes aux cinq sujets traités par les purāṇa ? A savoir :

- la création de l'Univers (sarga)
- les créations secondaires (pratisarga[4])
- les légendes mythologiques [des dieux et des sages](vaṃśa[5])
- les généalogies royales (vaṃśānucarita, les faits et gestes des vaṃśa)
- la création de la race humaine (manvantara), avec l’explication de l’origine des castes (varṇa)

C’est-à-dire d’expliquer, spécifiquement aux basses castes et aux femmes, la création de l’univers par un dieu créateur, la création de ses agents (kalpa, éons), la généalogie des dieux, des sages, des héros (représentants et gérants du dieu créateur sur terre) ainsi que la création de la race humaine, l’objectif de celle-ci et la raison de l’existence des castes. Si la télévision et la presse people avait existé à cette époque, on imagine assez facilement ce que l'on y aurait vu...

Un des plus anciens (3-5ème s.) purāṇa est celui dédié à Viṣṇu, le dieu immanent qui se manifeste sous des aspects innombrables, appelés « descentes » (avatāra), que l’on peut considérer comme des incarnations, voire des ré-incarnations (nirmāṇakāya). Le purāṇa de Viṣṇu raconte dans Livre 4, chapitre 24 la généalogie des rois à venir tandis que l’éon/kalpa dégénère (kaliyuga). Des rois dégénérés démettront la caste des seigneurs (kṣatriya) et donneront du pouvoir à des pêcheurs, des barbares etc. bref, les basses castes et le monde à l'envers. C’est le signe de l’approche de la fin de l’éon/kalpa. La violence, le mensonge, le mélange des castes et des peuples, la mort des femmes, des enfants et des vaches, la détérioration de la fortune et de la foi etc. Les gens les plus vils seront au pouvoir et le peuple souffrira de leur manque de bon gouvernement et de leur mauvaise conduite. Il s’enfuira vers les montagnes, vivra de la cueillette, sera exposé au chaud et au froid, s’habillant avec l’écorce des arbres. Bref, l’humanité s’approchera de sa fin.

C’est alors que Viṣṇu « descendra » sous la forme du héros millénariste Kalki, qui naîtra dans la maison d'un brahmane éminent[6] de “Śambhala”, pour restaurer l’ordre.
“26. Au temps où se perdront toutes les vertus, le bienheureux Vasudeva, descendu glorieux sous la forme de Kalki dans la maison d'un brahmane éminent de Sambhala[7], détruira tous les Mlêtchtchas [mleccha[8]], tous les hommes abjects et adonnés à de mauvaises pratiques;
27. Et, par ses propres vertus, il rétablira le monde entier. Alors, à l'expiration du kaliyuga, les âmes des hommes, qui se seront réveillées, seront purifiées. et deviendront semblables à un cristal sans tache.”[9] (Viṣṇu Purāṇa, Livre IV, sect. 24, sl. 26-27).
Chögyam Trungpa, en roi de Shambala, photo Andrea Roth

Est-ce un hasard ? Les rois de Shambala, à l'origine du Kālacakra Tantra, sont connus sous le nom de “rois kalkī” (T. rigs ldan). Le nom sanskrit kalkī semble signifier “éternité”, “cheval blanc” ou “destructeur de détritus (kalka)”. Selon certains purāṇa, Kalki arriverait en héro millénariste monté sur un cheval blanc dressant une épée flamboyante… Le mot tibétain rigs ldan signifie détenteur des castes/clans (kula). Certains universitaires ont reconstruit le terme sanskrit “kulika” à partir de la traduction tibétaine, mais ce ne serait pas correct selon John Newman.[10] Ce roi “destructeur de détritus” détruira les barbares (mleccha) et les impies (dasyu[11]) et restaurera sa propre loi (dharma), permettant à ses sujets de vivre à la façon du Kṛta-yuga[12]. Il y a dans la tradition indienne 4 âges (yuga) : satya, tretā, dvāpara et kali, comparables aux 4 saisons et le cycle annuel du soleil, dont le retour annonce le nouvel an. Le Viṣṇu purāṇa eut plusieurs spin-off parmi lesquels un Kalki purāṇa tardif.

Il n’y a pas de place pour la démocratie, l’anarchie etc. dans les purāṇa, puisque sans homme providentiel, un envoyé du ciel, il est impossible de restaurer l’ordre et la paix. Les Dalai-Lama sont considérés comme des réincarnations de rois Kalkī et à la cour Kalapa, Chogyam Trungpa Rinpoché et son fils Sakyong Mipham Rinpoché auraient également des liens avec les rois de Shambala et seraient des descendants du roi légendaire Gésar de Ling. Bouddhisme tibétain et monarchie sont a match made in heaven.

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[1] Louis Frédéric, Dictionnaire de la civilisation indienne, Robert laffont

[2] Louis Frédéric

[3] Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Purana

[4] Cycles de création secondaire, associé aux kalpa [éons] (Gérard Huet)

[5] Canne de bambou, de roseau, de canne à sucre; poutre | colonne vertébrale | flûte (en bambou) | soc. lignée, race, famille, dynastie; multitude | lit. chronique (d'une dynastie) (Gérard Huet)

[6] “Lord Vishnu comes to earth in the home of Sumati, the wife of the Brahmin Vishnuyasha to reestablish Dharma on earth. The Padma purāṇa (6.242.8-12) states that Vishnuyasha is actually an incarnation of Svayambhuva Manu, who performed great austerities to have the Lord as his child. He received the benediction that the Lord will appear as his son three times. Thus Svayambhuva Manu appears as Dasaratha (father of Rama), Vasudeva (father of Krishna) and finally as Vishnuyasha (father of Kalki). Source wikipedia

[7] Kalki purāṇa (qui fait partie du corpus des Purāṇa1 mineures (Upapurāṇa): Lord Vishnu comes to earth in the home of Sumati, the wife of the Brahmin Vishnuyasha to reestablish Dharma on earth. The Padma purāṇa (6.242.8-12) states that Vishnuyasha is actually an incarnation of Svayambhuva Manu, who performed great austerities to have the Lord as his child. He received the benediction that the Lord will appear as his son three times. Thus Svayambhuva Manu appears as Dasaratha (father of Rama), Vasudeva (father of Krishna) and finally as Vishnuyasha (father of Kalki). (see here) Source wikipedia

[8] Barbare non-Arya; étranger; hors-caste; infidèle (Gérard Huet)

[9] M.A. Troyer, Rādjataranginī, Histoire des rois du Kachmīr, 1840, p. 438

[10] Newman, John L. "A Brief History of the Kalachakra," Wheel of Time: The Kalachakra in Context. Snow Lion: 1985. ISBN 1559390018, pg 84 “so far no one seems to have examined the Sanskrit Kalachakra texts. The Buddhist myth of the Kalkis of Shambhala derives from the Hindu Kalki of Shambhala myths contained in the Mahabharata and the Puranas. The Vimalaprabha even refers to the Kalkipuranam, probably the latest of the upapuranas. This relationship has been obscured by western scholars who have reconstructed the Tibetan translation term rigs ldan as "Kulika." Although Tibetan rigs ldan is used to translate the Sankrit kulika in other contexts, here it always represents Sanskrit kalkin (possessive of kalkah; I have used the nomininative kalki)”

[11] Ennemi des dieux, impie | sauvage, barbare; voleur, brigand, scélérat; hors-caste, manant; syn. Dāsa (Gérar Huet). Ce terme serait utilisé dans le Rig-veda pour désigner les aborigènes non-aryens (Hindu Myths, Penguin Books, p. 237).

[12] Aussi Satya-yuga, âge de vérité ou âge d’or. "As it is said; "When the sun and moon, and the lunar asterism Tishya, and the planet Jupiter, are in one mansion, the Krita age shall return."

lundi 4 novembre 2013

Le château, la bureaucratie de l'esprit



La cosmogonie classique d’un système de type théiste semble consister en une première impulsion qui active/ensemence la Nature. Elle reçoit le logos. La Nature est l’ensemble des quatre « éléments des éléments » (matrices) qui sont incorruptibles. Les assemblages et désassemblages de éléments forment la « matière » à laquelle se mélange le feu intelligible sous forme d’effets. La Nature est souvent représentée comme une Mère. Tout naturellement se forme alors l’image que ce qui donne la première impulsion est un Père. Tout effet du haut jusqu’en bas de la procession est imputé au Père. C’est donc un couple divin qui est à l’origine du monde et des êtres. Cette cosmogonie ne prend pas pour un fait accompli le mystère de « l’alliance esprit-matière », qui est déjà une spéculation de trop et qui nous installe dans la dualité.

Pourquoi ne pas simplement partir de la Nature ? Sans concevoir de première impulsion et une entité qui la donne. Conception qui implique d’ailleurs automatiquement une hiérarchisation dans laquelle le donneur de l’impulsion serait la première cause. Il est un principe actif, tandis que la Nature qui reçoit et produit est à la fois passive et active. Mais elle n’est active grâce à la première impulsion... Les spéculations sur la différenciation ou l’indifférenciation des deux principes ne sont que secondaires par rapport au procédé ci-dessus. Quelle meilleure métaphore pour ce procédé que l’image de l’union d’un Père et d’une Mère ? Et dans laquelle le Père est le supérieur hiérarchique de la Mère. Puisqu’on a commencé à personnifier, pourquoi ne pas continuer en personnifiant le feu intelligible, les quatre éléments et tous les autres agents et intermédiaires du plérôme ?

En fait, ce serait prendre les choses à l’envers. Car les notions philosophiques ont des racines religieuses. Les personnifications pré-datent les notions philosophiques plus abstraites. Au commencement furent l’animisme et le polythéisme. Puis, progressivement, les dieux multiples furent réunis dans le corps cosmique d’un dieu unique. Ce Dieu qu’ont avait proclamé mort plus tard mais qui a encore des beaux jours devant lui. Ainsi, Empédocle aurait encore dit « beaucoup de choses touchant la nature des démons qui, allant et venant sans cesse, s’occupent de ce qui se passe sur Terre et sont très nombreux. »[1]


Pour que tous ces dieux et démons fassent bien leur travail et nous fassent des faveurs, il faut leur graisser la patte. Un culte pour que le soleil se lève, un autre pour qu’il se couche, une troisième pour que la lune se lève, pour que les céréales poussent, les animaux mettent bas, les femmes donnent des fils etc. etc. Car il faut s’adresser à ceux qui sont en charge, aux agents, à ceux qui tireraient les ficelles, ayant reçu l’impulsion du chef tout en haut de la pyramide. Ainsi chaque phénomène naturel est doublé d’un agent, qui réclame son dû.

Un système très complexe (mais créateur d’emploi) qui en dernière analyse ne représente que le mystère de la vie, « l’esprit et la matière ». C’est finalement assez cher d’avoir un esprit, en avons-nous réellement besoin ?

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[1] Hyppolite, dans Les écoles présocratiques, p. 146