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lundi 26 février 2024

Création pure et impure, lumière divine et humaine

Urizen, le démiurge de William Blake (British Museum)

Lire les textes “gnostiques” et lire sur les “gnostiques” me fascine, car rien ne semble encore figé à Alexandrie. La pensée est encore vivante car traversée par différents apports mythologiques, culturels, religieux, philosophiques, même si le fond de l’air est théiste avec un Dieu et une création/émanation, les forces des Lumières et les forces de l’Obscurité. Le coeur du problème est la Nature de ce Dieu, à la fois Source et Destination. Comment préserver sa transcendance tout en permettant son immanence ? Comment faire pour qu’il soit à la fois inaccessible et accessible ? L’idée d’intermédiaires et de sas spatiaux et temporels semble alors évidente. Cela est très clair dans le groupe des Séthiens, et notamment dans les versions brève et longue de leur écrit L’Apocryphon de Jean/Le Livre des secrets de Jean (BG ; NH III, traduction française de Bernard Barc), qui reflète la révélation faite par un enfant/vieillard de lumière à Jean. L’enfant/vieillard est avec Jean en tout temps. Il est à la fois le Père, la Mère et le Fils. Il est éternel, sans souillure et sans mélange. Il apparaît à Jean pour lui révéler la génération inébranlable de l’Homme parfait.

Ce texte adressé aux hommes imparfaits, mais idéalement en voie de perfection, est à toute évidence une création littéraire, où des prêtres et des philosophes moyen-platoniciens ont eu la main. Leur présence se ressent dans le vocabulaire choisi, et dans les actes divins qui sont comme des rites. Le texte parle un langage et utilise des images que les homme imparfaits et leur monde puissent reconnaître et comprendre aisément. “Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas” en quelque sorte. En haut le monde intelligible (manifestation pure), et en bas le monde sensible (manifestation impure) ; le reflet impur, où le pur est inaccessible à cause des déformations causées par les passions, etc.

Pour ce qui est de la part transcendante du modèle intelligible, elle est appelée Monade, l’Esprit invisible et inconnaissable, à part par Lui-même. Cette connaissance directe et non-déformée (pure) est l’Esprit se pensant (tib. dgongs pa) en Lumière. Cette Pensée est une Puissance, et de cette Puissance (Barbélô) procéderont tous les éons (s. kalpa) temporels, où seront engendrés les générations. Barbélô est la Puissance suprême tournée vers l’Un, la Monade, constituant comme un cercle fermé “masculin” avec la Monade.

Étant tourné vers la Monade, l’Un, la Puissance suprême “manifeste la masculinité du Père en cinq éons ; tournée vers le multiple, la Puissance suprême manifeste sa féminité dans cinq autres éons, se constituant ainsi elle-même comme l’Homme primordial androgyne, Mère-Père (BG 26,15-29,18)[1]” Dans ce premier “cercle fermé”, il y a donc le Père, la Mère-Père androgyne (tournée vers l’Un) et le Fils primordial androgyne (tournée vers le multiple). Quand la Mère-Père androgyne (Barbélô) est tournée vers l’Un, le Père, elle manifeste la masculinité du Père, et quand elle se tourne vers le multiple, elle est le Fils primordial androgyne, et manifeste sa propre féminiité dans cinq autres éons.

De cette façon, la “féminité” est présente en puissance dans la Monade/l’Un quand celui-ci se pense lui-même, dans un cercle fermé, et c’est sa Pensée, la Mère-Père androgyne (Barbélô), qui en se tournant vers le multiple, exprime sa féminité. Tout est parfait quand l’Un fait face à sa Pénsée en cercle fermé, mais l’Un est en quelque sorte désolidarisé de sa Pensée, quand celle-ci se tourne vers le multiple et manifeste sa féminité créatrice. C’est un premier intermédiaire et un premier sas. Cela ne suffit pas pour désolidariser tout à fait l’Un.

Même si le Fils primordial androgyne est en essence la Mère-Père androgyne (Barbélô), tournée vers le multiple, il est comme un nouvel intermédiaire. Puisque ce Fils a été “conçu dans la pensée de l’Esprit et dans le silence (BG 31,10-11)", et engendré par la Mère-Père androgyne, il est inférieur à Elle, et doit être “perfectionné” par des “dons”, Bonté et Intellect. Il reçoit en outre de l’Esprit (Monade, Père) “le soin de ‘créer toutes choses par sa parole’ Logos ? C’est donc le Fils primordial androgyne qui, tourné vers le multiple, procède à la création “par sa parole”. Nous sommes toujours dans le modèle intelligible d’une création pure et éternelle (“constitué de façon parfaite et définitive”). Les "dons" que l'Esprit transmit au Fils primordial androgyne, serviront sans doute d'antécédent aux transmissions par les prêtres aux candidats du salut dans le cadre de baptêmes, ablutions, initiations, mystères, consécrations, sacrements, etc. 

Ce monde intelligible “prend la forme d’un Homme parfait véritable”, Adamas, qui est l’image de l’Homme primordial, “détenteur d’une connaissance parfaite, capable d’exprimer par la parole cette triade qui n’était jusqu’ici que pensée (BG 34,19-35, 20)”. Le mot Adamas en grec, signifie “diamant”
ἀδάμας / adámas, « inébranlable, incassable », de adamastos : inflexible, inébranlable, qui a donné l'adjectif adamantin, l'ancien nom du diamant adamant et également la désignation adamantane, hydrocarbure tricyclique de formule C10H16)”. (wikipédia Diamant)
Ce monde intelligible avec ces douze éons et ces quatre lumières, prenant la forme d’Adamas, est la création parfaite telle qu’elle avait été prévue. La continuation de la création dans le monde sensible est plus complexe. Cela était-il prévu aussi, ou un accident ? Les opinions et les croyances à ce sujet divergent. Est-ce une façon de Dieu pour connaître encore davantage sa Pensée, cette fois-ci concrétisée au niveau sensible ? Est-ce que les humains sont des sortes de cobayes dans un laboratoire sensible ? Est-ce un accident maîtrisé, voire souhaité et nécessaire ? S’il y a accident, il serait imputable à une féminité trop poussée (Sophia et l’archonte Yaldabaôth), poussant trop loin la création dans le sensible, dans la matière[2]. Quoiqu’il en soit, cette création-là dans le sensible est imparfaite, et les humains descendants d’Adam (qui n’est pas Adamas) sont imparfaits, et doivent être perfectionnés, sauvés pour réintégrer la création adamantine pure d’Adamas.

Leur imperfection les empêche de voir cette création pure, cette Réalité pure et réelle. La création pure envoie des sauveurs “détenteur[s] d’une connaissance parfaite, capable d’exprimer par la parole cette triade”, qui montrent la voie à suivre pour réintégrer la création adamantine pure. Dans cette voie “adamantine”, les humains sont purifiés, initiés, oints et perfectionnés par des prêtres, pour qu’ils réintègrent la création pure. Débarrassés de toutes leurs tares, purifiées et grâce à la connaissance parfaite, la gnose, les écailles leur tomberont des yeux, et ils apercevront de nouveau la Réalité, telle qu’elle est réellement.
Dans le Vajrayāna [véhicule adamantin], on conçoit donc deux registres de perception de la réalité relative : la réalité relative impure, conditionnée par les forces opérantes, biaisée par les obscurcissements de la connaissance et des passions, et perçue par les êtres ordinaires piégés dans le cycle des existences; et la réalité relative pure, c'est-à-dire la manifestation incomposée et inconditionnée des précédents phénomènes, sous la forme des déités vides et lumineuses. Cette dernière est l'expression formelle de la vacuité ou réalité absolue.

Toute l'efficience de la pratique repose sur le fait qu'elle n'est que le rétablissement de la perception pure de la réalité relative : l'exercice répété de la visualisation, associé à la récitation des mantra, l'énergie sonore de la Réalité, purifie et transforme peu à peu la perception ordinaire qui finit par s'effondrer ou se déchirer comme un rideau usagé pour faire place à la vision pure. L'union indivisible de la vacuité et de la clarté se manifeste alors pleinement comme les formes pures du tathāgatagarbha enfin actualisé
.” (P. Cornu, Livre des Morts Tibétains, p. 180-181)
C'est au XIVème siècle, avec la Révélation de Karma Lingpa (1326–1386), qu'apparaît un sixième Bardo de "la réalité relative pure" (t. chos nyid bar do), qui introduit une deuxième réalité "relative" divine et donc supérieure car réellement susceptible d'apporter "le salut" dans le bouddhisme des Anciens, et qui ouvre la perspective aux prêtres d'élargir leur offre de services post-mortem. Cela fera une troisième vérité "religieuse", en plus de la vérité ultime et la vérité relative "ordinaire". Celle-ci permettrait un salut "Réel" contrairement au "repos inférieur" de "l'Intellect-foi" (voir ci-dessous).

Dans l’ogdoade, à la huitième terre, au-dessus de la sphère des sept planètes du sensible, l’homme perfectionné, en s’approchant du plérôme et de la Pensée de Dieu, verra enfin “les déités vides et lumineuses” du monde intelligible.
Puisque l'Homme parfait véritable a conçu le modèle de l'humanité en trois générations (BG 35,20-36,15), l'histoire humaine doit s'organiser ainsi. L'initiative en est prise par l'Archonte qui crée une femme psychique et matérielle à la ressemblance d'Épinoia, pensant ainsi attirer cette dernière (c'est-à-dire l'Esprit) dans sa créature. La tentative est évidemment vouée à l'échec mais a pour conséquence de faire passer une part de la puissance de l'Archonte, c'est à-dire de l'âme, dans la femme psychique (BG 59,6-19). Dès lors l'âme, cette puissance de la Mere confisquée par l'Archonte, se trouve divisée entre Adam et la femme psychique, tandis qu'Épinola détient l'esprit. L'humanité naîtra, en conséquence, d'un double mariage d'Adam. S'unissant d'abord à la femme psychique et matérielle, il donne naissance à une lignée de “psychiques” tiraillés entre l'esprit et la matière (BG 63,2-9) et placés sous le contrôle de deux archontes, Yaoué-Caïn et Eloïm-Abel (BG 62,3-63,1; 63,10 12). S'unissant ensuite à Épinoia, la femme spirituelle, Adam donne naissance à Seth et à la lignée des “spirituels” (BG 63,12-16). Toutes ces âmes ont pour vocation de reconstituer le monde intelligible mais par des voies spécifiques que l'auteur décrit en clair dans un petit traité des fins dernières (BG 64,14-71,2). Tandis que certains descendants de Seth accèdent directement à la connaissance (BG 72,12-73,18), d'autres choisissent de se laisser enfermer dans le monde archontique pour venir en aide aux âmes des psychiques qui s'y trouvent enfermées (BG 73,17-75,13). Telle est la situation actuelle.” (EG, Pléiade p. 210)
Sophia, la mère de Yaldabaôth, le créateur du monde sensible, était le douzième éon pur du Fils primordial androgyne/Barbélô. Agissant seule sans l’accord des cinq éons mâles du Père, il y a eu une rupture de son état androgyne Mère-Père, et elle devient uniquement Mère. “Une partie d'elle-même nommée Sophia se projette hors de l'intelligible”, dans le sensible, l'autre partie, nommée “Epinoia de la lumière” demeure dans l’intelligible. L’union de la Sophia “sensible” et d’Adam donne naissance à la lignée des “psychiques” (empêtrés dans le sensible), Caïn et Abel. L’union d’Epinoia et d’Adam, donne naissance à la lignée des “spirituels” de Seth (ayant préservé le lien avec l’intelligible). La part “spirituelle” semble liée aux cinq éons mâles du Père, et sans doute à "la part mâle de l'âme" sur laquelle je reviendrai une autre fois. 

Tous les humains, descendants de Sophia/Epinoia ont une parcelle de Lumière et donc une possibilité de remontée vers l’intelligible, mais se divisent en trois races/familles ou “filiations spirituelles” (g. genea s. gotra, kula t. rigs). Ce qui est très remarquable chez les Sethiens, c’est “que certains descendants de Seth accèdent directement à la connaissance” tandis que “d'autres choisissent de se laisser enfermer dans le monde archontique pour venir en aide aux âmes des psychiques qui s'y trouvent enfermées”. Des bodhisattvas pourrait-on dire.

Dans d’autres groupes de chrétiens (“gnostiques”), comme ceux à l’origine de La Sagesse de Jésus-Christ (NH III,4 ; BG 3, traduction en ligne de Catherine Barry), il y a trois “filiations spirituelles”, avec des noms différents. Dans un article de 1994[3], Catherine Barry écrit :
Dans le premier récit (VII, 23, 9-24, 29a), l'origine de l'humanité est décrite en trois épisodes, où Roberge a reconnu trois natures, ou races, d'êtres humains. Il y a d'abord les «psychiques», qui tirent leur «racine» d'un principe démiurgique mâle, «l'Obscur». Ils sont dotés d'un corps et d'une âme matériels dont la formation est attribuable au coït de puissances cosmiques mâles et femelles. Puis viennent ceux qui détiennent, en sus de leur corps et de leur âme matériels, une parcelle d'intellect, parce qu'ils ont leur racine dans « l'Intellect-Foi ». Ceux-là sont dits « noétiques». Enfin, la troisième race se révèle la plus parfaite, puisqu'elle possède, en plus du corps, de l'âme, et de la parcelle d'intellect, le don d'une pensée héritée de « l'Étonnement de l'Esprit ». Leur racine à eux est l'Esprit inengendré, et ils sont appelés les « pneumatiques ». Les trois principes d'où les trois races tirent chacune leur existence sont également mentionnés dans un deuxième récit anthropogonique (27, 34b-28, 4a), qui raconte le repeuplement suivant le déluge.”

“ La race issue de la racine de lumière s'y trouve promise à une remontée vers sa racine — donc au salut parfait —, et celle qui vient de l'Intellect-foi à un repos inférieur, précisément dans le lieu que les pneumatiques auront quitté lors de leur remontée. Quant à la race dite psychique, celle-là se verra dissoute dans la matière, c'est-à-dire dans «l'Obscur», exclue par conséquent de toute forme de repos
.[4]
Seuls les “pneumatiques” remontent vers leur racine de lumière, les “noétiques” trouvent un repos inférieur, tout comme - selon le mahāyāna - celui des auditeurs bouddhistes du “petit véhicule” aspirant à un nirvāṇa “stérile”, et les “psychiques” restent captifs dans “la matière”, tels des “icchantika”, déclarés hors-la-loi par les bouddhistes, et sont condamnés à continuer la métempsychose ou de se perdre dans le puits de l'Oubli. En effet, plusieurs groupes de chrétiens à Alexandrie croyaient à la métempsychose.

Le bouddhisme dans ses formes ésotériques du mahāyāna et du vajrayāna (véhicule adamantin) partage mutatis mutandis de nombreuses croyances, l’amour des mystères, des théories cosmogoniques, théogoniques, anthropogoniques et généalogiques avec les premiers chrétiens de l’orient, dans de nombreuses variations, y compris “internes”. Sans aller jusqu'à dire que les uns ont influencé les autres, cela est certainement dû à une “mondialisation” spirituelle dans le monde helléniste, au moment même d’une mondialisation commerciale en croissance et d’une succession de volontés d’impérialisme.

Ces éléments religieux (Lumière divine) le bouddhisme les partage avec d’autres religions, mais le bouddhisme a une part singulière qui lui est propre et qui aspire davantage à une lumière humaine.

Voir aussi 
Les trois corps éclipsés par les trois états intermédiaires   
Le bodhisattvayāna
***


[1] Ecrits gnostiques, Pléiade, p. 208

[2]L'eon responsable est nommé Sophia, dernier des douze éons du Fils. C'est elle qui, se projetant hors du modèle intelligible, donne naissance à un Fils imparfait, l'Archonte Yaldabaôth, créateur du monde sensible. Sophia n'est en fait qu'une manifestation de Bar- bélő, la (ou le) Mère Père, Puissance parfaite tournée vers l'un par sa masculinité et vers le multiple par sa féminité. Après avoir manifesté parfaitement sa masculinité dans l'Homme parfait véritable, Barbélő poursuit cette marche vers le multiple qu'implique sa fémi- nité. Elle agit donc sans l'accord des éons mâles, mais conformément au modèle intelligible de sa propre féminité. Cette fonction maternelle qui la pousse à enfanter provoque chez elle une double rupture: de Mère-Père qu'elle était, elle devient Mère et tandis qu'une partie d'elle-même nommée Sophia se projette hors de l'intelligible, l'autre, nommée Epinoia de la lumière, y demeure (BG 36,16-37,18). L'Archonte Yaldabaôth, fruit de l'impétuosité de Sophia, ne connaît du monde intelligible que l'image reflétée par sa mère. Dérobant à celle-ci une part de sa puissance, il s'empare de cette image partielle de l'intelligible et l'érige en modèle absolu. Il se crée une cour archontique qui n'est qu'une pâle imitation des éons du Fils (BG 37,18-44,9). De plus, comme il est ignorant de la masculinité des éons célestes, il se présente à ses archontes comme unique (BG 42,10-43,5), provoquant ainsi par son blasphème le «repentir » de sa mère qui décide de lui reprendre cette part de puissance dont il a fait mauvais usage (BG 44.9-47,13).

La reconquête puissance est décrite dans le troisième volet. L'instrument de cette reconquête est l'homme; c'est lui qui est chargé de reconstituer la plénitude symbolisée par l'Homme parfait véritable qui a été détruite par la sortie de Sophia
.” EG, Pléiade, p. 209

[3] Catherine Barry, Les textes de Nag Hammadi et le problème de leur classification. Chronique dun colloque, Laval théologique et philosophique, 1994

[4] Laval théologique et philosophique, Volume 50, numéro 2, juin 1994, Les textes de Nag Hammadi et le problème de leur classification. Chronique d’un colloque, Catherine Barry.

mardi 21 décembre 2021

Sur les passions astrales


Dans la conception cosmogonique géocentrique des doctrines religieuses, avec l’espace divisé en un monde sublunaire et un monde supra lunaire, où le monde sublunaire subit l’influence de la lune et des sept planètes du monde supra lunaire. C’est au-dessus de la sphère des sept planètes et de leur influence, que commencent les mondes spirituels (Brahmaloka, Ogdoade, Akaniṣṭha, Siddhaloka, le Plérôme, et les autres sphères pures).

A cause des mouvements des planètes, le monde sublunaire subit d’abord le temps, (le jour, la nuit, l’année, le mois lunaire etc.), et également les passions. Les conceptions religieuses ne manquent pas de représentations anthropomorphes de toutes ces forces, et imaginent des agents divins à chaque étage et à chaque fonction. En effet, les astres et les planètes étaient généralement considérés comme des dieux. Chez les gnostiques historiques, la création du monde est l’oeuvre des archontes, sous la direction d’un archonte en chef, appelé “Démiurge”, un dieu créateur, qui se situe au-dessus des mondes créés/émanés et donc périssables. Dans la civilisation indienne (brahmaniste comme bouddhiste), Brahma est considéré comme le dieu créateur. Le mouvement des astres crée des cycles de naissance et de destruction des mondes.

Ce cadre s’inscrit dans un objectif mythologique et religieux. Les malheurs de l’homme viennent de sa création/naissance dans un monde qui subit la temporalité, l’impermanence, la mort, la séparation des sexes, les passions, l’oubli/l’ignorance/la chute de ses origines divines, et les religions peuvent proposent ou bien une sorte de realpolitik qui s'accommode du status quo (l’ordre), qu’elles veulent maintenir et amender (société sacrificielle), ou bien considèrent la situation actuelle comme un désordre, et prônent un grand retour, ou encore les deux à la fois. Dans les méthodes de libération plutôt ascétiques des Renonçants (śramaṇa), la structure cosmogonique et le panthéon en place restent intacts, mais ne font pas activement partie du programme de libération. Initialement, il n’y avait pas de Gnose chez eux.

Les dieux/astres étant les seigneurs, les adeptes s'accommodent de la situation, en traitant les dieux, ou leurs agents, comme tels, et tentent d’apaiser les passions et autres effets néfastes causés par les astres, avec des invocations, éventuellement accompagnées d’offrandes et de rites magiques. Il est aussi possible de qu’ils ne s'accommodent pas de cette situation, et cherchent à titre individuel à en sortir dès que possible, tout en admettant et en respectant la conception cosmogonique (en ordre ascendant, et en traversant les divers niveaux). Le karma, qui désignait l’acte rituel, devient alors un acte individuel, dont l’acteur porte l’entière responsabilité. La sortie se passe “par le haut”, même si le travail a lieu dans le corps terrestre, et il faudrait donc dépasser les sept sphères pour se libérer de leurs influences, afin de trouver le Brahmaloka, le siddhaloka, le nirvāṇa, etc.

Généralement, les deux projets religieux, sacrificiels et ascétiques, peuvent se pratiquer simultanément : tant que l’on subit les influences des dieux, on fait ce qu’il faut faire pour avoir leurs faveurs, tout en faisant le nécessaire pour sortir de là, dès que possible, ou en prenant son temps.

Tout comme dans le chemin graduel (tib. lam rim) du bouddhisme mahāyāna ésotérisant, les gnostiques historiques ont trois degrés (dispositifs), ou trois grades : les “commençants”, les “progressants” et les “parfaits”.[1] Dans les approches Gnostiques[2] (libération par une connaissance salvatrice), l’objectif est le retour de l’âme ou de toute autre étincelle de lumière dans les sphères supra célestes, voire au-delà. L’approche ascétique (śramaṇa, théophilosophique, yoguique, pneumatique, fluidique…) peut se combiner avec une approche Gnostique, où une Gnose est transmise de myste à initié dans le cadre de mystères ou d’autres cérémonies, mais dans ce cas il n’est pas question d’une sortie véritable (“extinction” de type nirvāṇa), mais d’une ascension (régénération, etc.) dans une sphère supra céleste et de la continuation du Projet Gnostique par des voies surnaturelles.

Pour les śramaṇa, qui pouvaient croire en un dieu créateur, une création, une âme, l’objectif était de purifier ce qui lestait l’âme et le retenait dans les sphères sublunaires : l’agir (karma) et les passions (kleśa). La méthode consiste dans ce cas à purifier, ou faire cesser l’agir et les passions, et à “brûler” tout agir et passion collés à l’âme, puis à laisser faire son ascension à celle-ci dans les plus hautes sphères (siddhaloka pour les jains). Les bouddhistes anciens cherchaient à purifier l’agir et les passions par la sapience (prajñā), en discernant le processus derrière leur production, et en cessant cette production. La fin de la production et l’épuisement du karma et des kleśas correspondait à “la libération” (mokṣa, nirvāṇa), dont il ne servait à rien de spéculer dessus. Le Bouddha pāli refusait de répondre à des questions métaphysiques de ce type, et ne proposait pas de Gnose, autre que sa méthode. C’est de toute façon ce que le bouddhisme semblait avoir de singulier, à la différence d’autres religions. Le créateur, l’âme, les dieux, “la création”, étaient ignorés (ne jouaient pas de rôle dans la méthode bouddhiste), et donc aussi la Gnose (la connaissance divine) qui s’y intéresse.

Le bouddhisme des prajñāpāramitā/du madhyamika a développé une méthode qui ne requiert plus l’élimination des passions, mais vise leur neutralisation par la sapience (prajñā), voire, ultérieurement dans le bouddhisme yogācāra et ésotérique, leur transmutation par la gnose (jñāna). Il était donc possible de vivre dans le monde sublunaire, “libre de” l’agir et des passions, et/ou de continuer (ici-bas ou là-haut) le Projet du bodhisattvayāna, qui était de vider le saṃsāra de tous les êtres. C’est là que le Projet bouddhiste devient un Projet Gnostique. Quand la sortie/extinction (nirvāṇa) en tant que telle n’est plus l’objectif, le bodhisattva s'accommode du monde dans lequel il vit (realpolitik), et utilise les moyens à sa disposition, à bon escient. La structure cosmogonique et le panthéon (re)prennent alors de l’importance dans ce monde toujours enchanté, et ouvrent de nouvelles perspectives, rendant ainsi possible l’intégration de méthodes Gnostiques (upāya), y compris la possibilité de recevoir des transmissions d’entités dans les sphères supra célestes, ou la descente de ces entités pour enseigner ici-bas par le biais de émanations, révélations, visions, songes etc. Le bouddhisme mahāyāna (yogācāra) est tout à fait prêt pour devenir une véritable Gnose. Avec la différence qu’il ne s’agit pas nécessairement de sauver les âmes, mais surtout d’éveiller la Nature de Bouddha (tathāgatagarbha) de chacun, en libérant celle-ci de la gangue, et des voiles, qui l’empêchent d’accéder à tout son potentiel. Les êtres “non-fortunés” et “non-élus”, voire les ennemis de la Doctrine, avaient droit à un autre traitement (l’expédition dans un champ céleste), mais toujours pour leur propre bien spirituel et salut.

L’élimination des passions et de l’agir, qui était l’objectif principal dans l’ancien projet bouddhiste (et des śramaṇa en général), devient un simple aspect dans le Projet Gnostique. Pour le retour de l’âme, et l’ascension de celle-ci, il faut se débarrasser non seulement des passions mais aussi de l’armure des éléments[3], il faut traverser les kalpas, etc., pour remonter à lÂge dor. La simple élimination des passions et de l’agir ne suffirait pas, pour un retour définitif au Plérôme. Pour cela, il y a besoin d’un médiateur-myste qui initie en les mystères[4].

***


[1] Source wikipédia

[2] Gnostique avec une majuscule G, que je définie dans le Projet Gnostique, et qui comprend entre autre le gnosticisme historique (judéo-chrétien), l'hermétisme polythéiste (“païen”), le manichéisme, et les tantras “Gnostiques”.

[3]Dés lors, au moment de la mort, quand l'âme se libère du corps matériel, “l'homme s’élance vers le haut, à travers l'armature des sphères”, abandonnant au passage de chacune d'entre elles une passion ou un vice particulier. Il “entre dans la nature ogdoadique, ne possédant plus que sa puissance propre. Devenu pur esprit, il s'unit aux autres esprits et “chantes avec les Êtres des hymnes au Père et toute l'assistance se réjouit de sa venue. Il entend alors certaines puissances chez siégeant au-dessus de la nature ogdoadique et chantant d'une voix douce des hymnes à Dieu”, qui demeure à un niveau encore supérieur. Tous “ceux qui possèdent la connaissance” sont appelés à se fondre en lui, à devenir Dieu.” Ecrits gnostiques, introduction à L’Ogdoade et l’Ennéade, pp. 942-943

[4] La muèsis (initiation préalable) et la télétè (initiation complète).

vendredi 1 novembre 2013

Les matrices de Mère Nature et comment en sortir par le haut



En lisant les écrits gnostiques, je suis souvent frappé par des parallèles avec le bouddhisme ésotérique. P.e. dans la Paraphrase de Sem, je trouve la cosmogonie suivante.


L’Obscur, qui est comme l’ombre de la Lumière, semble se prendre pour le principe supérieur, sans rien au-dessus de lui, mais se couvrant d’eau, par malice. Il se met en mouvement. Il tire orgueil de l’Intellect et s’enveloppe de l’ignorance mauvaise. La lumière de l’Esprit se manifesta alors à l’Obscur qui s’en étonna, car il ne savait pas qu’il y avait un principe supérieur à lui. Il veut alors promouvoir l’Intellect (« l’œil de l’amertume de la malice ») et en faire l’égal de l’Esprit, mais il échoue et la ressemblance avec l’Esprit n’est que partielle.

La Lumière supérieure se manifeste alors à l’Esprit qui se reconnaît Fils de la Lumière immaculée, infinie. C’est Sem qui parle : « Moi, je me manifestai. C’est [moi] le Fils de la Lumière immaculée, infinie. Je me manifestai sous l’aspect de l’Esprit. Je suis, en effet, le rayon de la Lumière universelle et sa manifestation. Cela (arriva), afin que l’Intellect de l’Obscur ne demeurât pas dans l’Hadès. Car l’Obscur s’était assimilé à son Intellect dans une partie de (ses) membres. »[1]
« L’Intellect tira d’entre l’Obscur et l’eau le feu agité – celui-ci était recouvert d’eau [=mélangé]. Puis à partir de l’Obscur, l’eau devint une nuée, et à partir de la nuée la Matrice prit forme. Le feu agité s’y rendit – celui-ci était errance. » 
Il faut sans doute faire une distinction entre le feu invisible, le feu-foudre ouranique, et le feu agité. Quand l’Obscur, l’ombre de la Lumière, voit la Matrice (T. nam mkha' yangs pa'i dbyings rum), il devient « impur ». « Et une fois qu’il eut agité l’eau, il frotta la Matrice. Son Intellect s’écoula dans les profondeurs de la Nature. » L’Obscur s’étant épris de la Matrice, comme d’une autre, confirme par là son manque de Lumière. Étant devenu la semence de la Nature, mais « issue de la racine obscure », il ne peut plus engendrer l’Intellect. « Quand donc la Nature eut conçu l’Intellect [un second] par la puissance obscure, toutes les formes prirent consistance en son sein. »

L’Intellect ainsi engendré, n’a pas de racine de Lumière. L’Obscur, ayant perdu sa puissance en devenant la semence de la Nature, ne peut plus produire que des ombres, des images. Il est seulement capable d’engendrer l’image de l’Intellect, qui se prendra pour l’Esprit (le Soi, diront certains). La Nature tente de le pousser, mais en est incapable, car elle ne disposa pas de « forme issue de l’Obscur », l’Obscur ne pouvant plus produire que des images, pas de formes. La Nature conçut alors l’Intellect dans la nuée (de l’eau et du vent).
« Alors la nuée s’illumina [par le feu agité[2]] : un Intellect s’y manifesta à la manière d’un feu terrifiant, nuisible, et il s’entrechoqua avec l’Esprit inengendré, puisqu’il avait une similitude issue de lui. » 
La similitude d’une image, d’un ombre…

Pour se débarrasser du feu agité, la Nature se divise en quatre parties ; « elles devinrent des nuages d’aspects différents. » Des matrices dirait Paracelse. La Matrice, la Nature, se divise en quatre matrices d'éléments[3]. L’Intellect entre alors dans le centre de la Puissance – « c’est-à-dire le milieu de la Nature ». Il se place au centre des quatre éléments. A la façon d’un vajra. Et voilà l’Intellect, ou l’image de l’Intellect, l’ombre de l’Esprit, emprisonné dans le Hadès. L’Esprit empêtré dans la Matière. 

C’est alors que l’Esprit, le vrai, s’active pour faire sortir son image de l’Hadès. Car l’Esprit à qui s’identifie Sem, ou tout autre nom et aspect du Sauveur, prend pitié de la lumière de l’Esprit que l’Intellect avait prise. Et un sauvetage est décidé à l’aide de la Lumière supérieure.

Si nous disons pour la facilité que la théorie ci-dessus est une théorie gnostique, de par sa cosmogonie, théogonie et idée de salut, il n’est pas difficile de discerner des éléments dits « gnostiques » dans des formes du bouddhisme de la Terre pure et ésotériques. La cosmogonie de la Paraphrase de Sem ressemble d’ailleurs à s’y méprendre à la conception d’un être humain. C’est donc une conception à la fois macrocosmique et microcosmique.

Nous trouvons les mêmes éléments dans la conception bouddhiste ésotérique d’un être humain, où l’image de l’Esprit inengendré se tient entre la goutte du Père (Lumière infinie) et la goutte de la Mère (Matrice). Entre l’Esprit et la Matière pour faire court. Et se développe en un être humain complet à l’aide des quatre éléments. Nous y retrouvons même un Plérôme présidé par Lumière infinie qui décide d’envoyer des Sauveurs afin de libérer les images de l’Intellect du Hadès (saṁsāra), du moins certains élus (T. skal ldan). Cette libération passe par une initiation dans les mystères, où l’on apprend à transformer l’impur en pur. Le feu agité (RAṂ), le vent (YAṂ) et l’eau (KHAṂ) en le triple corps (OṂ ĀḤ HŪṂ). Ou, sans initiation, en les reconnaissant simplement en tant que tels.

Le bouddhisme est-il une religion ? Le gnosticisme est-il une religion ? 

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[1] Paraphrase de Sem, écrits gnostiques, p.1064

[2] Le feu agité est un feu mélangé, car il est agité par le vent.

[3] Comparer avec Paracelse et les quatre matrices de la Mère de toutes les choses (Mysterium Magnum) produisant les quatre éléments.