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lundi 14 juillet 2014

Humeurs, éléments et guṇas




Le terme tibétain "nyes pa" signifie "défaut" et est la traduction du terme sanskrit "doṣa". En médecine ayurvédique ou tibétaine, le corps fonction sous un régime de trois humeurs (tridoṣa) : la bile (S. pitta T. mkhris pa), le souffle (S. vāta/vāyu, T. rlung) et le flegme (S. kapha, T. bad kan). Ces éléments et humeurs se retrouvent également dans la médecine antique, mais les humeurs y sont au nombre de quatre : le sang, le flegme, la bile jaune et la bile noire.
"Selon cette théorie, le corps était constitué des quatre éléments fondamentaux, air, feu, eau et terre possédant quatre qualités : chaud ou froid, sec ou humide. Ces éléments, mutuellement antagoniques (l'eau et la terre éteignent le feu, le feu fait s'évaporer l'eau), doivent coexister en équilibre pour que la personne soit en bonne santé. Tout déséquilibre mineur entraîne des « sautes d'humeur », tout déséquilibre majeur menace la santé du sujet." (wikipédia)
Les termes tibétain (nyes pa) et sanskrit (doṣa) sont traduits par humeurs, mais désignent en fait le déséquilibre ou le dérèglement de ceux-ci. Si on regroupe la bile jaune et la bile noire en un seul humeur, la bile, le sang pourrait correspondre au "souffle", la tension (artérielle).

J'ai déjà parlé à plusieurs reprises des 4 éléments et comment ceux-ci peuvent être perçus comme étant animés par une Cause première (Dieu, Esprit, âme,…) ou, dans une doctrine moniste, s'émaner de l'Un, quelque soit sa nature. Dans les deux cas de figure, les éléments sont subordonnés à une volonté, un élément hiérarchiquement supérieur. La théorie des quatre éléments est peut-être un des premiers stades d'émancipation de la religion par la science. Mais elle lui attribue toujours un rôle principal, et cherche à expliquer le mystère de "l'alliance Esprit-Matière".

Cette approche se retrouve donc logiquement dans les médecines traditionnelles. Les humeurs sont les formes corporelles des éléments.

Au début de maintes théories de création ou d'émanation se trouve le Foudre ou le feu céleste, qui est le feu pur, invisible car non mélangé. Le début de la création ou de l'émanation est son mélange[1] à l'éther, ce qui va produire une première paire Lumière-Ombre ou Chaleur-Froid. Par ce mélange, le Feu céleste est chaud et sec et l'éther froid et humide. Ce sont ces quatre caractéristiques qui vont donner lieu aux quatre éléments. L'élément feu, contrairement au Feu céleste est un mélange et donc visible. Le feu est de nature chaude-sèche, l’eau est de nature froide et humide, l'air est de nature chaude-humide et la terre est de nature froide et sèche.

Chez Hippocrate, le corps humain contient quatre humeurs : le flegme, le sang, la bile jaune et la bile noire. Le flegme (froide et humide) correspond à l’eau, le sang correspond à l’air (chaude et humide), la bile jaune correspond au feu (chaude et sèche) et la bile noire correspond à la terre (froide et sèche).

La théorie indienne (et tibétaine) présente trois humeurs. Le sang/souffle (chaude et humide), le flegme (froide et humide) et la bile (sèche et chaude/froide). Les maladies sont alors causées par des déséquilibres (S. doṣa T. nyes pa) des humeurs, et donc par extension des éléments. Les déséquilibres peuvent être causées par différents facteurs comme p.e. le tempérament ("l'humeur"), les saisons, l'âge… Quand une maladie se déclare, suite à un déséquilibre causé par un changement de tempérament, de saison ou d'âge, il s'agit de rétablir l'équilibre des humeurs (et donc des éléments), en intervenant sur des facteurs susceptibles de les affaiblir ou renforcer.

Il est possible que les indiens aient regroupé les deux biles (jaune et noire) en une seule, afin d'arriver à trois humeurs, éventuellement pour une correspondance avec les trois guṇa. Selon la doctrine du sāṃkhya, ce sont les trois qualités constitutives de la Nature Primordiale (mūlaprakṛti), "trois essences de la nature: le Bien ou Pure Essence de l'Être sattva (pureté, vérité), la Passion rajas (force, désir), et la Ténèbre tamas (ignorance, inertie); ces trois qualités s'équilibrent dans les choses, dont on caractérise la nature par leurs rapports respectifs." (Gérard Huet). L'interaction (jeu d'équilibre incessant) de ces trois essences produit toutes les formes de la "création" ou de "l'émanation", évidemment sous l'impulsion "du principe mâle statique Puruṣa, l'Esprit".

Une médecine traditionnelle qui utilise la théorie de trois (ou quatre) humeurs, qui sont les formes "incarnées" des quatre éléments, reste donc rattachée à la théologie de ses origines, qui constitue son cadre. Cela n'enlève peut-être rien à la justesse relative de la diagnose d'un déséquilibre ou de l'efficacité des thérapies et traitement proposés. Mais le fait que celles-ci s'inscrivent dans un cadre théologique et soient théorisées par rapport à celui-ci empêchera toute évolution réellement scientifique. Et c’est sans aborder le problème de facteurs astrologiques intervenant dans les traitements.

Les médecines indienne et tibétaine que l'on appelle "traditionnelles" sont donc des formes de médecine "religieuse". Toute médecine était religieuse, c'est-à-dire comportait des éléments de sciences religieuses (astrologie, rituels, magie). D'autres formes de médecine ont abandonnées le cadre religieux et ont pu faire des progrès énormes, non sans sacrifices et avec d'autres inconvénients  ...


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[1] En le traversant, et donc en introduisant le temps et l'espace.

samedi 18 mai 2013

Jâbir et son rôle dans l'alchimie au Tibet



Comme expliqué à plusieurs reprises sur ce blog, l’identité de personnes et d’auteurs est souvent difficile à établir avec certitude dans l’histoire religieuse du Tibet. Une simple présence ou influence d’une doctrine peut conduire à l’affirmation que son auteur ou fondateur ait visité le Tibet, ou appartient à une quelconque transmission. Il en va ainsi avec le "yogi bouddhiste" Jâbir.

« Jâbir ibn Hayyân al-Báriqi al-Azdi (né en 721 (?) à Tus en Iran - mort en 815 à Koufa en Irak), de son nom complet Abu Musa Jâbir ibn Hayyân Al-Azdi (أبو موسى جابر بن حيان الأزدي), était un alchimiste musulman d'origine perse. En France, il est surtout connu sous la forme latinisée de son nom : Geber. Il est considéré comme un des précurseurs de la chimie pour avoir été le premier à pratiquer l'al-chim-ie de manière scientifique. »(Wiki)

« Le but des travaux alchimiques de Jâbir concernait la création artificielle de la vie. Ses recherches étaient fondées théoriquement sur une numérologie élaborée liée aux systèmes pythagoricien et néoplatonicien. La nature et les propriétés des éléments étaient définies aux travers de nombres assignés en fonction des consonnes arabes présentes dans leurs noms. » (Wiki)

« Jâbir ajouta quatre propriétés à la physique d'Aristote : le chaud, le froid, le sec et l'humide. Chaque élément de la physique d'Aristote était caractérisé par ces propriétés : le Feu était chaud et sec, l'Eau froide et humide, la Terre froide et sèche et l'Air chaud et humide. » (Wiki)

Il faut revenir aux quatre éléments et leurs propriétés opposées humide et sec, chaud et froid des philosophes antésocratiques. Le feu est chaud et sec. Son absence, le non-feu, est froid et humide. Quand le feu se sépare de l’air/l’éther, « [l’air] est congelé tout comme la grêle. » C’est l’origine de la lune. Le soleil n’est d’ailleurs pas le feu (intelligent), mais seulement son reflet. C’est le degré de mixtion du feu mêlé qui détermine l’élément (air, eau, ou terre). L’élément terre ayant la plus petite part de feu en lui, est l’élément le plus congelé, et donc le plus solide.
 

Sec
Humide
Chaud
Feu
Air / Or
Froid
Terre / Plomb
Eau


Dans le tableau ci-dessus, les quatre éléments sont affichés en rouge, les quatre propriétés en gras, et les métaux (selon Jâbir) en italiques.

« Dans les métaux, deux de ces propriétés étaient intérieures et deux extérieures. Par exemple, le plomb était froid et sec, et l'or chaud et humide. » D'après la théorie de Jâbir, il devrait être possible en réarrangeant les propriétés d'un métal d'en créer un nouveau. Cette théorie fut à l'origine de la recherche de l’al-iksir, l'élixir indéfinissable qui aurait rendu cette transformation possible, équivalent de la pierre philosophale dans l'alchimie européenne. » (Wiki)

Le mot « al-iksir » signifie « essence » (S. rasa T. bcud). L’alchimie est au départ la science de l’extraction de l’essence (T. bcud len S. rasāyana), qui ne se limitera pas aux métaux.

« Les travaux de Jâbir concernèrent également la médecine et l'astronomie. Malheureusement, un petit nombre seulement de ses livres ont été édités et publiés, et peu sont toujours disponibles pour la traduction. » (Wiki)

Jâbir, ne fut pas un inconnu au Tibet, mais il faut préciser de quelle façon. Au 17ème siècle[1], on le voit apparaître peut-être pour la première fois. Il est appelé Mahāsiddha Dza-bir ou Dza-ha-bir. Une fois que des instructions de « Jâbir » avaient été intégrées, il fallait les situer dans une transmission homologuée. La collection des textes canoniques à cette époque ne présentant plus de possibilité d’inclusion, il resta la redecouverte de termas ou d'autres transmissions visionnaires. Ainsi, selon A-khu-ching Shes-rab-rgya-mtsho (1803-1875), Jâbir se situerait entre Padmasambhava et un certain Vajranātha[2] dans la transmission « Alchimie de l’énergie vitale » (T. rlung gi bcud len)[3], mais il s’agit sans doute ici de révisionnisme.

Il y eut également un certain Maṇikanātha, aussi quelquefois appelé « Mani-nātha », né à Nagarkot [4], qui pratiqua l’alchimie comme un soufi et qui fut appelé « Jâbir » par les tibétains. Cette attribution est sans doute due au fait que c’était Maṇika-nātha qui introduisait pour la première la "science de Jâbir" au Tibet au 16ème siècle.[5] Maṇika-nātha était un nātha comme son nom l’indique, et par là liée à la lignée qui descendrait de Matsyendra-nātha et de Gorakṣa-nātha. La tradition des nāthas ne commence concrètement pas avant le treizième siècle, malgré les transmissions imaginaires qui veulent la faire remonter au 9ème siècle ou avant (voir David Gordon White, The Alchemical Body). Par exemple en ajoutant le titre nātha à Nāgārjuna le siddha. Aussi, la science des nātha, en tant que telle, n’a pu être réellement été introduite au Tibet avant cette période. Le seizième siècle fut aussi celui de Tāra-nātha (1575–1634), grand connaisseur du sanskrit, de l’Inde, de ses traditions et de son histoire, sans doute par le biais de son maître indien Buddhagupta-nātha. Il fut aussi un grand spécialiste du Kalacakra-tantra.

Le Jâbir perse du 8/9ème siècle n’est pas le Jâbir des tibétains (16ème siècle), bien que la science alchimique qui lui est attribuée puisse en contenir des éléments. Il ne peut donc pas faire partie d’une transmission qui descendrait de Padmasambhava[6]. Le Vajra-nātha qui aurait été son disciple (8/9ème siècle ), n’est donc pas le Vajra-nātha/ Rgya gar gyi Paṇḍi ta Badzra na tha qu’avait rencontré Drigoung Rinchen Phuntshok (T. 'Bri gung Rin chen phun tshogs 1509 1557)[7]. Ainsi, ce qui a sans doute eu lieu au 16ème siècle est transposé au 8/9ème siècle mythique de Padmasambhava.

L’héritage du Jâbir tibétain consiste en trois cycles d’instructions, qui furent respectivement élaborés par 'Bri-gung Rin-chen-phun-tshogs (1509-1557), 'Jams-dbyangs Mkhyen-brtse'i-dbang-phyug (1524-1568) et vidyadhāra Nyi-zla-klong-gsal (17ème siècle mort en 1695), aussi appelé « Ali Lama » ou « Lama Ali » (a li bla ma, bla ma a li). Walter spécifie que les deux premiers cycles sont des transmissions plutôt scripturales, tandis que dernier cycle est du type « trésor inspiré » (T. dgongs gter).

Le premier cycle, dit « Cycle de transmission exclusive » (T. chig brgyud ma)[8] comporte de courtes instructions sur la longévité, l’alchimie, la maîtrise de la grêle etc. ainsi que des instructions sur l'immortalité et le corps arc-en-ciel (T. bcud len 'ja' lus mngon gyur), qui sembleraient selon Walter être des spécialités nātha.

Le deuxième cycle dit « Transmission intermédiaire » (T. brgyud pa bar pa), est une révélation à 'Jams-dbyangs Mkhyen-brtse'i-dbang-phyug (1524-1568). Il comporte les instructions extraordinaires du Prince des siddhas (S. siddheśvara) Jâbir (T. grub-pa'i-dbang-phyug Dza-ha-bhir yi gdams ngag thun mong ma yin pa) et des instructions sur le souffle immortel (S. ? bhru) ainsi qu’un Guide des expériences spirituelles (T. snyams khrid). La transmission de ces instructions serait celle-ci :

Padmasambhava -> Jâbir -> Brahma-nātha -> Manika-nātha -> Mkhyen-brtse'i-dbang-phyug -> Byams-pa-skal-bzang -> Dbang-phyug-rab-brtan -> Khyab-bdag Zha-lu-pa -> Rgyal-dbang Lnga-pa-chen-po (le cinquième Dalai Lama) -> Rig-'dzin Padma-phrin-las, etc. jusqu’à Kong-sprul (1813-1899).

Le troisième cycle dit « Transmission ultérieure » (T. brgyud pa phyi pa) et qui consiste en une série de textes révélés et/ou composés par Nyi-zla-klong-gsal (17ème siècle), aussi appelé « Ali Lama » ou « Lama Ali » (a li bla ma, bla ma a li). On y trouve les hagiographies des maîtres la lignée, de nombreuses instructions sur le corps arc-en-ciel (T. 'ja' lus), la pratique de gtum mo pendant la phase d’achèvement ainsi que des instructions sur la parèdre mystique (T. shes rab ma), des instructions à toutes fins utiles etc. Le cycle se termine par un texte de la main de Kong-sprul Blo-gros-mtha'-yas (1813--1899) « smin byed bde chen bdud rtsi'i chu rgyun gyi lag len gsal bar bkod pa, padma rā ga'i bum bzang », dont la pratique remonterait à Jâbir, après avoir passé par Padmasambhava et Mahā-nātha...

La fin du bouddhisme en Inde n’était pas la fin de l’apport indien à la culture tibétaine. Des paṇḍita indiens, (népalais etc.) ont continué leurs visites au Tibet et à transmettre leurs connaissances aux tibétains. L’apport des yogi nātha semble être assez important à cet égard. Notamment en ce qui concerne des pratiques de magie appliquée, les diverses sciences (astronomie, astrologie, médecine, alchimie…) et la recherche de l’immortalité à l’aide de pratiques haṭhayoguiques.

Le triple cycle de Jâbir a été intégré par Kongtrul dans le volume 48 de la Précieuse collection de termas (T. rin chen gter mdzod) et on le trouve aussi dans le volume 11 de la Somme des sādhana (T. sgrub thabs kun btus).

Articles (Scribd)  de Michael Walter sur Jâbir
Jâbir le yogi bouddhiste, partie 1
Jâbir le yogi bouddhiste, partie 2, énérgies vitales et immortalité
Jâbir le yogi bouddhiste, partie 3, Réflexions sur un Yoga transformationnel international

MàJ 04122014 
"Paul Kraus concluait à une pluralité d'auteurs : autour d'un noyau primitif, plusieurs collections s'étaient constituées dans un ordre que l'on peut approximativement restituer. Il en datait l'éclosion aux alentours des IXe/Xe siècles, non pas au VIIIème siècle." Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique p. 188 

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[1] Sle-lung Rje-drung Bzhad-pa'i-rdo-rje (b. 1697)

[2] Appears in lineages of haṭhayoga, as practiced in Tibet, which were transmitted by Jābir. See Walter, Jābir I. Rgya gar gyi Paṇḍi ta Badzra na tha. Met by 'Bri gung Rin chen phun tshogs (1509 1557) source : Alexander Cherniak

[3] Ces instructions permettraient au yogi de vivre en extrayant l’essence des quatre éléments, sans autre alimentation.


[4] Note de Walter : "Na-girko-ta in the text. This is probably the town said to be near Sirhind (S. A. A.Rizvi, A history of Sufism in India, Delhi, Munshiram Monoharlal, 1978, v. I, p. 407), another small town in East Panjab, ca. 30 mi. west of Chandigarh. Thus, it isn't reallyin either "eastern" or "western", but more accurately, north-central India. (Less apossibility is a Nagarkot nine miles SSW of Dharamsala, north of the Nagarkotdiscussed above. This was a Rajput stronghold until plundered by M .alamud of Ghazniin 1017, who described it as a 'mine of heathenism'; cf. Annemarie Schimmel, Islamin the Indian subcontinent, Leiden-Koin, E. J. Brill, 1980, p. 38. This town is nowshown on detailed maps of the area as Nagrota.) "

[5] Schaeffer, AI, p. 520.

[6] Walter écrit un peu naïvement : « There is no reason to doubt that later Buddhists would have preserved atleast a relative chronology for the entry of these practices; a strictlycorrect transmission lineage is necessary to demonstrate the integrityof such practices for Muslims and Hindus, as well as for Buddhists. »


[7] 16-17ème détenteur du trône de Drigoung, émanation de 'Bri-gung Skyob-pa 'Jig-rten-mgon-po et célèbre découvreur de termas.


[8] Que 'Bri-gung Rin-chen-phun-tshogs (1509-1557) aurait reçu de Maṇika-nātha

jeudi 9 mai 2013

Les mystères du meltingpot hellénistique, au berceau des tantras



Brahmā est connu comme le créateur. Il est notamment le créateur de Manu (Humain[1]), le progéniteur de la race humaine, le premier homme d’un kalpa[2] ainsi que son premier législateur. La durée de vie de Manu et de ses lois est un Manu-antara/Manvantara/Manuvantara. Un manvantara, tout comme un kalpa, est une unité de temps. Chaque kalpa verra l'apparition de 14 Manu, et se divise donc en 14 « âges de Manu ». Selon les Purāṇa (Viṣṇu Purāṇa et Bhagavata Purāṇa), la durée d’un kalpa en années humaines est de 4.32 billions (?), soit 4 320 000 000 000 années. Un âge de Manu durerait alors approximativement 308 571 428 571 années. Le tout premier Manu s’appellait Svāyambhūva (T. rang byung ba).

Un kalpa est une journée de Brahmā. A la fin d’un kalpa, tout l’univers se dissout (pralaya). Brahmā se repose alors pendant une nuit de Brahmā, qui dure également un kalpa. A son réveil, c’est la naissance d’un nouveau kalpa avec son propre cycle de création et de dissolution. Le Matsya Purāṇa (290.3-12) affirme qu’il y a 30 kalpa et il donne le nom de chaque kalpa. Dans un univers divin, tout est divin. Les kalpa ne sont pas simplement des unités de mesure, mais des êtres, des dieux.

C’est plus explicite dans la cosmologie des jaina. Comme chez les grecs anciens, leur univers se divise en trois parties : les régions supérieures (urdhva loka), les cieux où résident les dieux, les régions du centre (madhya loka), où vivent les hommes, les animaux et les plantes, ainsi que les régions inférieures (adho loka), les enfers. La région supéreure (urdhva loka) se divise en deux parties : le Kalpa et le Kalpathita. Le Kalpa consiste en 16 régions divines (deva loka), et le Kalpathita, lui compte quatorze étages (comme dans la cosmologie bouddhiste). Le monde des siddha (siddha loka) est d’ailleurs situé au-dessus du Kalpathita.

Le mot sanskrit « kalpa » est souvent traduit par le mot « éon », qui vient du grec. Un éon est une unité de temps mythologique, mais surtout une « puissance spirituelle émanant d'un principe suprême et caractéristique des gnoses néoplatoniciennes » (Atilf). L’entrée de dictionnaire Atilf donne la sage citation suivante en exemple : « Les gnostiques ont vu leurs éons dans ces fils de Dieu; et peut-être les anges et les diables ne se seraient-ils pas introduits facilement dans le christianisme sans cette porte que la genèse mal comprise leur laissa ouverte (P. LEROUX, Humanité, t. 2, 1840 p. 628). »

Quand Irénée de Lyon[3] s’attaque aux hérésies, il commence par celle des gnostiques et notamment par le mensonge de la « doctrine de Ptolémée ». « Ptolémée et des gens de son entourage, dont la doctrine est la fleur de l'école de Valentin ». Cette doctrine enseigne la genèse des 30 éons/aiôns/aïons.

Tout d’abord un éon parfait antérieur (pro- ou S. adi ou T. dang po'i comme on dit chez nous) à tout, nommé Pro-Principe, Pro-Père et Abîme (A1). Cet éon est incompréhensible et invisible, éternel et inengendré.

« Il fut en profond repos et tranquillité durant une infinité de siècles. Avec lui coexistait la Pensée (Ennoia), qu'ils appellent encore Grâce (Charis) et Silence (Sige) (A2). Or, un jour, cet Abîme (A1) eut la pensée d'émettre, à partir de lui-même, un Principe de toutes choses ; cette émission dont il avait eu la pensée, il la déposa, à la manière d'une semence, au sein de sa compagne Silence (A2). Au reçu de cette semence, celle-ci devint enceinte et enfanta Intellect (Nous) (B1), semblable et égal à celui qui l'avait émis, seul capable aussi de comprendre la grandeur du Père (A1). Cet Intellect (B1), ils l'appellent encore Monogène, Père et Principe de toutes choses. Avec lui fut émise Vérité (Aletheia)(B2).

Telle est la primitive et fondamentale Tétrade pythagoricienne, qu'ils nomment aussi Racine de toutes choses. C'est : Abîme (A1) et Silence (A2), puis Intellect (B1) et Vérité (B2). »

« Or ce Monogène (B1), ayant pris conscience de ce en vue de quoi il avait été émis, émit à son tour Logos (C1) et Vie (C2), Père de tous ceux qui viendraient après lui, Principe et Formation de tout le Plérôme (Plénitude).

De Logos (C1) et de Vie (Zoe) (C2) furent émis à leur tour, selon la syzygie[4] , Anthropos (D1) & Ekklesia (D2).

Et voilà la fondamentale Ogdoade[5], Racine et Substance de toutes choses, qui est appelée chez eux de quatre noms : Abîme (A1+A2), Intellect (B1+B2), Logos (C1+C2) et Humain (D1+D2). »

Et si on vous dit encore que ces quatre éons correspondent aux quatre éléments (feu, air, terre et eau) et leurs épouses respectives aux valeurs élémentales correspondantes (chaud, humide, froid, sec) (voir Markos de Haeresiarcha, fin IIè A.D.).


« Chacun de ceux-ci est en effet mâle et femelle : d'abord le Pro-Père (A1) s'est uni, selon la syzygie, à sa Pensée (A2), qu'ils appellent aussi Grâce et Silence ; puis le Monogène (B1), autrement dit l'Intellect, à la Vérité (B2) ; puis le Logos (C1), à la Vie (C2) ; enfin Anthropos (D1), à Ekklesia (D2).

Or, tous ces [huit] Éons, émis en vue de la gloire du Père, voulant à leur tour glorifier le Père par quelque chose d'eux-mêmes, firent des émissions en syzygie. Logos (C1) et Vie (C2), après avoir émis Humain (D1) et Ekklesia (D2), émirent dix autres Éons, qui s'appellent, à ce qu'ils prétendent : Bythios et Mixis, Agèratos et Henôsis, Autophyès et Hèdonè, Akinètos et Syncrasis, Monogenès et Makaria. Ce sont là, disent-ils, les dix Éons émis par Logos et Vie (C1+C2). L'Humain (D1), lui aussi, avec l' Ekklesia (D2), émit douze Éons, qu'ils gratifient des noms suivants : Paraclètos et Pistis, Patrikos et Elpis, Mètrikos et Agapè, Aeinous et Synesis, Ekklèsiastikos et Makariotès, Thelètos et Sagesse. »

Le premier groupe de huit, ogdoade, le deuxième groupe de dix éons, décade, et le troisième groupe de douze éons (duodécade) forment un total de trente éons, que l’on appelle aussi Plénitude (plérôme).

C’est à cause d’un petit problème (avidyā) avec le dernier éon, Sophia, qui veut connaître le Père (A1) que la Plénitude est rompue (māyā). S’ensuit une genèse complexe, l’apparition d’un démiurge, qui n’est au fond qu’un homme de paille, l’envoi d’un sauveur, le sauvetage de Sophia et la restauration de la Plénitude (par ici pour les détails). Ceux qui ont comme moi beaucoup d’imagination reconnaîtront aisément que ce mythe, et les mystères qui lui font suite, ne se sont pas limités à la bande de Valentin et que les mystères d’orient portent bien leur nom.

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Article intéressant de Dan Martin sur la notion de créateur dans le bouddhisme tibétain et dans la religion Bön. Notamment le processus de création du Bön, rappelle la genèse ci-dessus. Mais alors la deuxième partie avec l'apparition du démiurge. 

[1] Manu de man- « penser ».

[2] Les kalpas se divisent en quatre périodes (yuga) : satya yuga, treta yuga, dvapara yuga et kali yuga.

[3] Contre les hérésies 1,1. Irénée de Lyon fut le deuxième évêque de Lyon entre 177 et 202. Il est un des Pères de l'Église.

[4] Dans la gnose, couple issu des déterminations successives et personnelles de l'essence divine, se déroulant deux par deux, chaque éon masculin ayant à côté de lui un éon féminin ATILF 

[5] Chez les gnostiques, groupe de huit divinités primordiales, d'où émanent tous les autres esprits ATILF