dimanche 28 octobre 2018

Bouddhisme pérennialiste ?


Scène de Little Buddha, la bataille contre Māra

« Philosophia perennis, la formule a été créée par Leibniz ; mais la chose, -- la métaphysique qui reconnaît une réalité divine substantielle au monde des choses, des vies et des esprits ; la psychologie qui trouve dans l’âme quelque chose d’analogue, ou même d’identique, à la Réalité divine, l’éthique qui place la fin dernière de l’homme dans la connaissance du Fondement immanent et transcendant de tout ce qui est--, la chose est immémoriale et universelle. On trouve des rudiments de la Philosophia Perennis parmi le savoir traditionnel des peuples primitifs, dans toutes les régions de la terre, et, sous ses formes les plus pleinement développées elle trouve une place dans chacune des religions supérieures. » Extrait de l’Introduction à La Philosophie éternelle d’Aldous Huxley. 
Quand cette « philosophie » se confond avec une théologie, elle est aussi nommée prisca theologia (« antique théologie »).

Les universitaires américains Sheldon R. Isenberg et Gene R. Thursby[1] proposent de distinguer deux courants dans le pérennialisme (philosophie pérenne ou éternelle) contemporains. Un courant « évolutionnaire » (evolutionarist) et un courant « dévolutionnaire » (devolutionarist). Dans le courant dévolutionnaire sont classés René Guénon, Frithjof Schuon, Seyyed H. Nasr, Marco pallis, Titus Burckhardt et Huston Smith. En revanche, George I. Gurdjieff, Jacob Needleman et Ken Wilbur représenteraient le courant évolutionnaire.

Antoine Faivre (dans Accès de l’ésotérisme occidental) distingue trois voies : 1. la voie « sévère » ou « puriste » (dévolutionnaire), 2. la voie « éclectique » (dévolutionnaire), et 3. la voie « humaniste », ou « alchimique », selon Faivre la véritable voie d'Hermès  (évolutionnaire).

1. La voie « sévère » ou « puriste » pose une Tradition primordiale qui n’est ni historique, ni chronologique, ni d’origine humaine (ou « d’origine non-humaine » Guénon). Elle a pour but une « fusion dans le Même » (Faivre) par voie mystique ou par la Connaissance. Sa vision du Monde est « atomique, plate, amorphe », matérialiste dirions de nombreux spiritualistes contemporains.

2. La voie « éclectique » que Faivre considère également comme « dévolutionnaire » est davantage consumériste (« shopping around »). C’est, dans un esprit syncrétiste, saisir les modes d’émergence de la « Tradition » originelle et primordiale à travers diverses traditions. Tous les chemins mènent à Rome. Il faut dire que cette voie éclectique existe au sein même du bouddhisme mahāyāna où le Bouddha enseigna en fonction de la disposition des êtres et où chacun trouvera ce qu’il lui faut parmi les 84.000 Dharmas. Faivre cite en France les associations Atlantis et La Nouvelle Acropole comme des exemples de cette voie.

3. La voie « humaniste » ou « alchimique » ou encore voie d’Hermès (évolutionnaire), dans le cadre du Pérennialisme rappelons-le, mais qui prend en compte la modernité, est pour Faivre une voie proprement ésotérique qui donne accès au « Transconscient » et au Monde imaginal (Corbin). On y parle plutôt d’esprit traditionnel que de « Tradition ». Pour Faivre, les expressions de cet ésotérisme contemporain se retrouvent dans les sciences humaines : psychologie, anthropologie… pédagogie ?, puis - côté alchimique sans doute – biologie, microphysique… physique quantique ?[2] Cette voie peut selon Faivre déboucher sur une philosophie de la Nature (enchantée, Naturphilosophie) au sens théosophique du terme. Même si le bouddhisme n’est au départ pas une tradition pérennialiste, ces catégories peuvent aussi s’appliquer à ses formes davantage pérennialistes. Personnellement, je verrais bien un bouddhisme « éclairé » (c’est un comble quand-même…), mais vouloir chercher les Lumières dans le bouddhisme historique serait une illusion. 

On pourrait dire, comme certains le font, que le bouddhisme a pratiqué un éclectisme au cours de son histoire, par pragmatisme (upāya), par volonté de survie, par volonté de puissance, par prosélytisme... A moins que le bouddhisme ésotérique ne soit une voie d’Hermès (Nāgārjuna, Mañjuśrī ou Vajrapāṇi ?). Et que c’est ainsi qu’il était devenu davantage pérennialiste, avant même que l'orientalisme ne s'en mêle. Il a intégré la théurgie et les mystères associés, d’abord par éclectisme, puis cette tradition théurgique d’upāya est devenue comme une « Tradition » et était désormais traitée comme une Tradition, en perdant l’aspect upāya et la vacuité, devenu comme un simple élément liturgique (stong pa’i ngang las[3]…). La façon de laquelle le vajrayāna est pratiqué de nos jours, et sans doute depuis le début de la deuxième propagation au Tibet, est celle de la voie « puriste » et « sévère », dévolutionnaire. L’épisode de l’affaire Sogyal (2017) et les réactions de maîtres vajrayāna (samaya), ainsi que leur refus ou rejet des valeurs modernes et du « matérialisme » le démontrent 

***


[1] Dans leur article Sheldon R. Isenberg and Gene R. Thursby, “Esoteric Anthropology: ‘Devolutionary’ and ‘Evolutionary’ Orientations in Perennial Philosophy,” Religious Traditions 7–9 (1984–86), pp. 177–226.

[2] Faivre, p. 39

[3] Oṁ śūnyatā-jñāna-vajra-svabhāvā-tmako’ham. Oṁ svabhāva-śuddhāḥ sarva-dharmāḥ svabhāva-śuddho‘ham.

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